‹ Les illusions du progrèsChapitre 11 sur 27 · PAIN ET A PT ETES · texte numérisé non relu

PAIN ET A PT ETES

mêmes (1). Le Play, qui a enseigné longtemps la métallurgie à l'Ecole des mines et qui a visité toutes les usines d'Europe pour apprendre son métier de professeur, constatait « que les vrais éléments de l’art restent souvent inconnus des chefs préposés à l’administration des ateliers. Dans la plupart des cas, ajoute-t-il, je ne pouvais utilement réclamer de ce personnel dirigeant que la permission de me mettre à l’école des ouvriers » (2). Il a fallu beaucoup de temps pour que les élèves des écoles industrielles aient été choisis comme directeurs.

Les biographes de Turgot nous apprennent que celui-ci étudia la physique, la chimie, les mathématiques, «dans leurs rapports avec les intérêts de l'agriculture, des manufactures et du commerce » (3). Tout cela pouvait être très sommaire; Diderot, en 1765, estimait qu’il ne fallait pas plus de six mois pour apprendre en géométrie tout ce qu’on a besoin de savoir, quand on ne veut pas s’enfermer dans une spécialité assez inutile: «le reste est de pure curiosité », suivant lui (4),

(1) URE, Philosophie des manufactures, trad. française, tome I, pp. 66-67.

(2) LE PLay, La réforme sociale en France, 5° édition, tome II, p. 20.

(3) TURGOT, tome I, p. xxxII, L'éditeur de la Correspondance inédite de CONDORCET ef de TURGOT, Ch. Henry, observe que Turgot n'avait pas étudié les mathématiques avec beaucoup de succès parce que sa correspondance indique seulement chez lui des connaissances élémentaires (pp. xII- XIII),

(4) DIDEROT, tome VI, p. 475.

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On pourrait se demander si Condorcet n’a pas eu l’idée d'enquêtes analogues à celles que Le Play devait, plus tard, mettre tant en honneur; «Ce qui forme véritablement l’espèce humaine, la masse des familles qui subsistent presque en entier de leur travail, a été oubliée [par l’histoire]; et même dans la classe de ceux qui, livrés à des professions publiques, agissent, non pour eux-mêmes, mais pour la société, dont l’occupation est d’instruire, de gouverner, de défendre, de soulager les autres hommes, les chefs seuls ont fixé les regards des historiens ». Condorcet voudrait que l’on possédât de bonnes descriptions des Français, comme on possède des descriptions des types étrangers faites par des voyageurs ; malheureusement ces voyageurs ont été le plus souvent légers et mal préparés (1).

Rien ne nous permet de supposer que le philosophe du xvin* siècle ait eu, comme l’économiste du xIx°, l’idée qu’on pénètre au fond de la connaissance d’un peuple par les monographies de quelques familles ouvrières. Il est vrai que Le Play n’est point parvenu à justifier scientifiquement sa méthode; il y avait été conduit par une intuition naturelle chez un professeur de technologie, singulièrement passionné pour la science pratique qu’il enseignait, et qui avait eu tant de fois l’occasion d’apprendre au contact des ouvriers.

Le but que se propose Condorcet est bien plus

(1) CONDORCET, Loc. cit.

simple: « Soit qu'on [cherche à rendre] compte d’une découverte, d’une théorie importante, d’un nouveau système de lois, d’une révolution politique, on s’occupera de déterminer quels effets ont dû en résulter pour la portion la plus nombreuse de chaque société; car c’est là le véritable objet de la philosophie, puisque tous les effets intermédiaires de ces mêmes causes ne peuvent être regardés que comme des moyens d’agir enfin sur cette portion qui constitue vraiment la masse du genre humain. En arrivant à ce terme... les hommes peuvent apprécier leurs titres réels à la gloire ou jouir avec un plaisir certain des progrès de leur raison: c’est là seulement qu’on peut juger du véritable perfectionnement de l’espèce humaine. Cette idée de tout rapporter à ce dernier point est dictée par la justice et par la raison (1).» Les physiocrates et tous les auteurs de projets de réforme au xvir° siècle estimaient qu’il fallait diriger l’administration de l'Etat de manière à améliorer le sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre (2) ; les saint-simoniens ne feront que reprendre cette tradition et leur seul mérite sera de donner une formule retentissante à un vœu qui avait été celui de tous les anciens théori-

(1) Suivant Condorcet, toute amélioration qui est survenue dans les conditions de la vie matérielle, remonte, en effet, à un fait politique ou à une découverte de science pure.

(2) TURGOT, tome I, p. LxxII. L'éditeur dit que l’école de Quesnay était la seule à s'occuper sérieusement de cette fin

ciens. Les enquêtes de Condorcet étaient destinées à éclairer un gouvernement, animé d’intentions réformatrices, pour lui permettre de suivre, au moyen de statistiques exactes et détaillées, l’application des règles qu’il introduirait dans les administrations publiques (1).

c) Administrateurs, savants et hommes d’affaires croyaient que l’économie du pays pouvait être rapidement et profondément modifiée pourvu que l’on voulût bien s’éclairer suivant les méthodes encyclopédiques. Il y eut, à cette époque, quelques faits qui exercèrent une influence très grande sur esprit public à ce point de vue; je crois que les découvertes faites en chimie furent particulièrement décisives.

Il faut observer qu’il n’existe pas de connaissance qui étonne autant les hommes que la chimie. Dans les temps anciens on a entouré d’une vénération superstitieuse les procédés servant à traiter les minerais, à affiner les métaux, à préparer les alliages; il n’y à point de sujets qui prêtent aussi facilement aux secrets de métiers et aux tours de main: encore. aujourd’hui les inventeurs obtiennent facilement la confiance des capitalistes quand ils leur annoncent

(1) Jaurès commente en termes si grandiloquents le texte de Condorcet qu'on peut se demander s’il y a compris quelque chose : « L'histoire démocratique et humaine est beaucoup plus malaisée que l'histoire oligarchique. Mais quand elle descendra dans les profondeurs de la vie sociale..., ce sera pour y faire pénétrer peu à peu la justice et la joie. » (Histoire socialiste, La Convention, p. 1792.)

des procédés métallurgiques nouveaux, car il reste toujours quelque chose de l’alchimie dans la chimie,

aux yeux des ignorants. Les substances explosives et “les matières tinctoriales tirées de la houille ont bien

autrement exalté l'imagination de nos contemporains

| que les plus hautes découvertes scientifiques.

Les travaux de Lavoisier révolutionnèrent la chimie à la fin du xvirr° siècle (1); ils donnèrent un exemple retentissant de ce que peut la science encyclopédique d’un homme appartenant à l’oligarchie gouvernante; Lavoisier était fermier-général quand il publia ses grands mémoires de chimie; grâce à lui cette science sortait des officines de pharmacie pour devenir tout à fait bourgeoise. Mais je crois que le fait qui frappa le plus nos pères fut l’introduction en France de la fabrication de la porcelaine dure.

Il y avait fort longtemps que l’on cherchait à rivaliser avec la Chine pour les poteries de grand luxe; en Saxe, le hasard avait conduit un alchimiste à découvrir les propriétés du kaolin; en France, on y arriva un peu plus tard, mais chez nous la science intervint; Darcet fit de nombreux travaux sur les terres et les présenta à l’Académie des sciences (1766-1768), en sorte que la fabrication de la porcelaine apparut comme une conquête de la méthode

(1) Condorcet ne semble pas avoir bien compris l’importance des idées nouvelles soutenues par Lavoisier ; il paraît surtout frappé par l'introduction d’une nomenclature scientifique.

scientifique et non plus comme le résultat d’un heureux hasard (1). Pour les gens du monde, il n’y avait pas de question qui pût être capable de jeter plus de lustre sur la chimie.

Darcet et les autres chimistes ses contemporains

se préoccupèrent d’un très grand nombre de problèmes d’ordre pratique (2), et on comprend que Condorcet ait pu célébrer les services qu’ils rendaient à l’industrie et à la bonne administration : «On verra les arts chimiques s’enrichir de procédés nouveaux, épurer, simplifier les anciennes méthodes; se débarrasser de tout ce que la routine y avait introduit de substances inutiles ou nuisibles, de pratiques vaines ou imparfaites; tandis qu’on trouvait en même temps les moyens de prévenir une partie des dangers souvent terribles auxquels les ouvriers y étaient exposés; et qu’ainsi, en procurant plus de jouissance, plus de richesses, ils ne les faisaient plus acheter par tant de sacrifices si douloureux et par tant de remords (3). »

(4) D'après l’article Darcet dans la Biographie Michaud. (2) C'est Darcet qui inventa plus tard la gélatine sur la valeur nutritive de laquelle il y eut tant de discussions.

(3) CONDORCET, loc. cit. Jaurès trouve que par cette phrase Condorcet se révèle « un grand révolutionnaire [et] confond ainsi dans sa pensée science et démocratie » (loc. cit., p. 1792). C'est à se demander si le grand tribun comprend ce qu'il lit; car i] n’y à pas tant de choses dans ce passage qui fait probablement allusion aux recherches qui devaient aboutir à rendre moins dangereux le travail au mercure.

Le ie it

Bien que les amis de Condorcet attachassent une énorme importance à l’histoire naturelle (1), notre auteur est assez sobre de vues sur ce sujet, — peutêtre à cause de la haine qu’il avait contre Buffon; il parle cependant d’une «lumière féconde [qui a été répandue] sur la culture des végétaux destinés à nos besoins; sur l’art de nourrir, de multiplier, de conserver les animaux domestiques, d’en perfectionner les races, d’en améliorer les produits » (2). Il est très probable que la première sentence a trait aux travaux de Nicolas de Saussure sur le blé et la vigne et aux articles qu’il donna à l’Encyclopédie; nous trouvons ensuite une allusion aux tentatives faites par Daubenton pour créer des troupeaux produisant la laine fine.

En 1766, Daubenton annonça qu’il serait facile de changer les races indigènes en les soignant mieux; il obtint à Montbard des résultats remarquables sur des animaux roussillonnais qui avaient du sang mé-

rinos; Turgot fit venir des moutons espagnols; en

1786 on introduisit le grand troupeau de Rambouillet. Les gens du monde, les administrateurs et les industriels étaient également intéressés par cette question; le succès de ces tentatives devait manifester le triomphe de la science sur la routine. Par le traité

(4) YIDEROT, tome III, p. 463. — Trois connaissances seraient seules essentielles à ses yeux, au point de vue de la satisfaction de nos besoins: la mécanique, l'histoire naturelle et la chimie. |

(2) CONDORCET, loc. cit.

de Bâle, en l’an III, l'Espagne s’engagera à laisser sortir 4.000 brebis et 1.000 béliers; cette autorisation

sera seulement utilisée en 1798 par une société que.

dirigea Girod de l’Ain; Napoléon, exagérant les idées de ses prédécesseurs, suivant ses habitudes, voudra transformer tout le troupeau français en mérinos (1). On voit combien la France s’était passionnée pour un énorme progrès agricole que la science et le gouvernement essayaient de réaliser.

Condorcet parle ensuite des moyens nouveaux « de préparer, de conserver les productions de la terre ou les denrées que nous fournissent les animaux ». On sait qu’à la fin du xvin* siècle on fit beaucoup de recherches sur les produits alimentaires, recherches qui ne furent pas toutes heureuses, mais qui provoquèrent toutes beaucoup d’enthousiasme. En 1756, l’imprimerie du Louvre avait publié un mémoire de l’académicien Tillet, intitulé Précis des expériences faites à Trianon sur la cause qui corrompt les blés, qui fut envoyé aux intendants,

Il se produisit à cette époque une véritable révo-

lution dans l’emploi du blé. On avait jusqu’alors perdu une quantité énorme de farines parc qu’on donnait les gruaux au bétail; c’est pendant K disette de 1709 qu’un meunier de Senlis paraît avoir tiré parti des gruaux en les repassant à la meule; au milieu du xvrri° siècle, les nouveaux procédés étaient

pratiqués, en grand secret, autour de Paris; en 1760 .

(4) D'après l’article Mérinos dans le Dictionnaire d'agri-

culture de BARRAL et SAGNIER.

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