DE: STAEL, 100: CUS D
(3) J. BERTRAND, 02. ci., pp. 319-320.
judicieux Cournot lui-même proposa une méthode pour calculer la valeur professionnelle des juges (1).
Les considérations de Condorcet devaient paraître moins paradoxales autrefois, parce qu’elles pouvaient passer pour un effort tenté en vue de perfectionner l’ancien droit. Celui-ci semblait être en partie fondé sur des données mathématiques : les tribunaux appelés à prononcer en dernier ressort la peine capitale devaient être composés de sept juges et condamner à la majorité de deux voix (2) ; les règles de la preuve légale avaient aussi quelque chose qui rappelait le calcul, en sorte que Voltaire — qui savait du droit pénal tout ce qu’en savaient les lettrés et les gens du monde — écrivait que le Parlement de Toulouse avait l’usage extravagant d’additionner des quarts et des huitièmes de preuve pour arriver à la certitude (3). L'expérience avait montré, dans l'affaire Calas, que les procédés de -l’ancienne justice n’offraient pas les garanties désirables; on parlait alors beaucoup du jury anglais formé de douze citoyens qui devaient être unanimes pour condamner. Il était donc assez naturel qu’on se posât la question de savoir s’il ne serait point pos-
(1) J. BERTRAND, 09. cûl., p. 325.
(2) Ces règles sont demeurées celles de nos conseils de guerre.
(3) Lettre du 22 mars 1763 rapportée par Athanase Cocquerel dans Jean Calas et sa famille, 2° édition, p. 169. Cet auteur paraît, d'ailleurs, ignorer d’une manière remarquable la pratique criminelle de l’Ancien Régime,
sible d'améliorer beaucoup la justice criminelle en fixant un nombre suffisant de juges (ou de jurés) et . en exigeant une assez forte majorité pour la con- 1 damnation. Etant données les idées qu’on se faisait . alors sur la science, il était encore naturel qu’on demandât aux mathématiques des indications, sinon une solution.
Bien que les savants de ce temps parlent, presque toujours, de la probabilité comme s'ils avaient à apprécier les hasards auxquels s'expose un individu, il n’est pas impossible de trouver parfois un sens assez raisonnable à leurs théories, en les transformant légèrement en vue de passer des cas individuels à des masses et aux compensations qu’elles comportent.
Les hommes éclairés du xvirr° siècle se placent toujours au point de vue d’une oligarchie savante qui gouverne au nom de la raison. Les maîtres ont beaucoup d'initiative, de lumières et de réflexion ; mais les agents sont des êtres passifs, travaillant à tâtons, opérant par routine (1). Les fautes que commet cette valetaille doivent se rapprocher de celles que l’on constate assez souvent dans une activité purement machinale, ressembler à des phénomènes
(4) On verra plus loin (Iv, 1) avec quel mépris Condorcet parle de Perronet et de ses ingénieurs. Dans une de ses lettres, il traite de canäilles les fermiers-généraux qui s’opposèrent à sa manière de jauger les tonneaux; et dans cette canaïlle paraît figurer notamment Lavoisier. (Corà VA gEts inédite de CONDORCGET et de TURGOT, pp. 273- 214. |
de hasard, pouvoir être assimilés aux risques dont tout chef d’entreprise doit tenir compte dans ses prévisions. En ramenant ainsi les choses de la justice sur un plan commercial, on était tenté de raisonner sur les erreurs de la magistrature comme n'importe quel malheur matériel.
Sans plus ample informé, on admit que le calcul des probabilités devait s'appliquer à ces accidents moraux parce que tous les accidents semblaient pouvoir être couverts par des assurances. Il n’eût pas été fort difficile d'observer que le champ des assurances est plus étendu que celui du calcul des probabilités; les assurances maritimes que l’on contracte en temps de guerre, ne sont évidemment pas soumises aux règles de l’analyse combinatoire! Mais au xvin® siècle, la science avait tant de prestige qu’on ne songeait pas, comme aujourd’hui, à la regarder comme un produit de l’intelligence susceptible seulement d’applications exceptionnelles.
Condorcet assimile une erreur judiciaire à un naufrage ; voici ce que cela signifie. El importe à la prospérité du pays qu’il y ait des communications fréquentes avec l’Angleterre ; l’opinion publique estime que l’on ne paiera pas trop cher les avantages de ce commerce par quelques accidents provenant de cas de force majeure. De même on ne paiera pas trop cher les avantages de l’ordre produit par la justice criminelle, en acceptant la mort de quelques innocents. Si on assimile le peuple à un troupeau, dont tous les accidents sont placés sur le même plan, il sera tout naturel de comparer la mort
d’un innocent à celle d’un négociant périssant dans la traversée de la Manche. +
Cette manière de comprendre la justice nous est devenue étrangère parce que nous n’avons plus la même conception de l'Etat que nos pères. Le jus gladii west plus, aux yeux de nos contemporains, une menace dirigée presque uniquement contre ces êtres à demi étrangers à l’humanité contre lesquels les anciens magistrats avaient cherché à défendre la société par des supplices effroyables. Un profond changement s’est produit dans les idées depuis que la Terreur a fait monter sur léchafaud tant de personnages admirés ; la justice pénale est devenue chose beaucoup trop noble pour qu’il soit désormais possible de l’assimiler à une affaire: elle dépasse la sphère des comptes de profits et pertes.
Contre les décisions que prend une administration uniquement occupée d'utilité matérielle, notre raison se révolte quelquefois; les hommes du xvirr siècle étaient, au contraire, conduits par le spectacle que leur offrait l’ancienne royauté, à admettre que
la raison individuelle devait s’incliner devant de
telles décisions pourvu qu’elles fussent fondées sur la science.
S’il est facile de comprendre comment sont nés les sophismes les plus scandaleux du calcul des pro- babilités, il est beaucoup moins aisé de comprendre comment ils ont pu se maintenir si longtemps. Il faut d’abord faire intervenir les idées que nos pères se formaient au sujet des devoirs du savant envers
la science. Souvent, celle-ci avait débuté par des
raisonnements d’une valeur très faible, ou même complètement faux; mais on ne s’était pas découragé; on avait cherché à atténuer, tant bien que mal, les fautes trop évidentes; plus d’une fois, à force de persévérance, on avait conquis définitivement un domaine important. L’expérience semblait donc être favorable aux audacieux; toute retraite eût été une trahison.
On peut dire aussi que toute retraite eût été contraire aux intérêts des savants, parce qu’elle eût gravement compromis leur prestige aux yeux des gens du monde: ceux-ci demeurèrent, jusqu’au milieu du xIx° siècle, des auditeurs dont les savants recherchaient, avec avidité, les applaudissements. Arago à été l’un des derniers grands savants qui aient demandé une haute situation mondaine à sa notoriété scientifique ; il ne faut donc pas s’étonner s’il a été aussi l’un des derniers défenseurs des théories trom-
peuses que Condorcet avait transmises aux géo-
mètres du xix° siècle (1). Cette situation s’éclaire encore quand on la rapproche de l’histoire de la fameuse hypothèse de la nébuleuse; Laplace ayant cru pouvoir présenter une théorie de la formation du monde, les astronomes ont eu beaucoup de peine à la rejeter complètement, parce que les gens de
(1) On pourrait peut-être aussi relever dans les écrits de Berthelot quelques faiblesses qui tiennent à ce qu’il à eu un peu l'esprit d'autrefois.
lettres croyaient que cette doctrine occupait dans la
science une place considérable (1).
Tant que les idées encyclopédiques du xvrrr° siècle ont vécu, on a cru qu'il devait y avoir quelque sciencé capable de répondre aux anxiétés des hommes d'Etat qui se demandent ce que produiront leurs projets. Mme de Staël avait, comme nous l’avons vu, dans ie calcul des probabilités une confiance qui ressemble énormément à celle qu’ont certains de nos contemporains dans la sociologie: dans les deux cas, il s’agit de prévoir, au moyen de raisonnements capables de donner, tout au moins, l'illusion d’être scientifiques, au lieu de s’en rapporter aux suggestions de l’instinct d'hommes expérimentés. Il y a éntre notre époque et celle de Condorcet, cette énorme différence: que la sociologie n’est point cultivée par de vrais savants. Ceux-ci étudient l’histoire des institutions; mais autrefois de vrais savants croyaient qu’ils devaient travailler dans le sens que leur indiquaient les gens du monde. On doit constater que les sociologues ne parviennent
(1) Laplace voulait montrer qu’on pouvait se passer de l'intervention d’une intelligence créatrice pour expliquer pourquoi les orbites de fous les corps de notre système solaire sont voisines de l’écliptique et pourquoi {ous les mouvements se font dans le même sens. On sait aujourd’hui qu'il y a des exceptions à ces deux lois empiriques. L'’hypothèse de la nébuleuse se trouve dans une note finale de l'Exposition du système du monde, c'est-à-dire dans une œuvre littéraire; elle ne sert à rien pour la mécanique céleste.
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à éblouir que des personnes que leur manière de vivre fait ressembler aux hommes du xvirr° siècle.
Au fur et à mesure que les mathématiciens ont été libérés des entraves que leur avait imposées l’ancienne oligarchie mondaine, ils ont pu discuter les questions d’application de la science d’une manière plus sérieuse et expulser tout ce qui n’avait pas une véritable valeur scientifique. Cette émancipation de la science est l’un des faits les plus importants — peut-être même le plus curieux — de toute l’histoire idéologique du x1x° siècle; elle s’est produite lorsque la grande industrie eut pris un essor extraordinaire. La science et la production devinrent simultanément supérieures aux caprices des aristocraties qui avaient longtemps surtout vu dans la science un moyen de satisfaire leur curiosité et dans la production un moyen de satisfaire leur luxe.
Parmi tous les chefs d’accusation que l’on peut relever contre l’esprit du xvirr° siècle, le « scandale » fourni par le calcul des probabilités n’est pas un des moindres.
L’audace du Tiers-État
I. Prudence de Rousseau en présence des questions pratiques. — Audace croissante de Turgot. — Confiance que la Révolution américaine donne aux idéologues.
Il. Retour à la nature. — Importance des lumières. — Puissance transformatrice de l'éducation.
111. Liltérature relative aux sauvages. — Descriptions du P. Charlevoix. — Indifférence pour l'état existant.
IV, Progrès économiques. — Nouvelles préoccupations des administrations. — Accroissement de l'audace révolulionnaire avec le progrès matériel.
Les historiens modernes sont extrêmement étonnés lorsqu'ils constatent avec quelle légèreté audacieuse nos pères abordaïient les problèmes de réforme sociale les plus téméraires. Il ne semble pas qu’on fit autrefois une aussi grande différence qu'aujourd'hui entre les transformations qui bouleversent tout un ordre historique, et celles qui, opérées lentement, permettent des corrections faciles au fur et à mesure que l’expérience montre mieux les avantages ou les inconvénients de chaque mesure. Nous verrons, dans
174 CHAPITRE IŸ
le chapitre suivant, d’où vient l’opinion qui est actuellement répandue au sujet de ce qu’on nomme l’évolution.
Tocqueville dit qu’en additionnant toutes les demandes qui figurent dans les cahiers de 1789, il s’aperçut, « avec une sorte de terreur, que ce qu’on réclame est l’abolition simultanée et systématique de toutes les lois et de tous les usages ayant cours dans le pays ». Et cela paraissait tout naturel; on ne voyait pas les dangers d’une révolution: « Ceux qui en seront demain les victimes n’en savent rien; ils croient que la transformation totale et soudaine d’une société si compliquée et si vieille peut s’opérer sans secousse, à l’aide de la raison et par sa seule efficace. Les malheureux (1)! » :
Cette témérité paraît d’autant plus singulière que l’homme qui passe pour avoir été le grand théoricien de l’absolu en politique, Rousseau, s’est toujours montré d’une très grande prudence chaque fois qu’il a eu à parler de réformes. « Si l’on parcourt, dit Lichtenberger (2), les conseils que Rousseau a donnés aux législateurs et les opinions qu’il a émises sur les diverses constitutions de son temps, on remarquera l’extraordinaire modération qu’il apporte dans la pratique, le soin qu’il a d’accommoder ses maximes aux nécessités de la réalité et, somme toute,
(1) TocqUuEvVILLE, L’Ancien Régime et la Révolution, D 211. |
(2) ANDRÉ LICHTENBERGER, Le socialisme au XVIIIe siècle, p. 166.
le peu d’usage qu’il fait des théories très hardies qu'il a posées au début.» Cet auteur estime que si Jean-Jacques s’était occupé de la France, il eût surtout parlé de réformes morales (1).
Les projets qu’il avait formés pour la Corse convenaient fort bien à un pays demeuré singulièrement primitif au point de vue économique et qui était destiné à demeurer en dehors du grand mouvement européen tant qu'il ne serait pas annexé à la France. Il connaissait, beaucoup mieux que ses contemporains, les vieux usages des populations des montagnes; il les avait observées en Suisse; il n’estimait nullement paradoxal de vouloir transporter ces usages dans les contrées qui avaient une économie arriérée. Il aurait voulu assurer à toutes les familles corses une propriété suffisante, mettre le travail agricole en honneur et rendre l’argent à peu près inutile (2). Il finit par se demander cependant sil. n'avait pas composé une utopie (3).
Pour la Pologne, Rousseau se montre encore plus réservé, s’il est possible, et Lichtenberger estime que nous avons ici la preuve de la différence énorme qui existait, aux yeux des gens de ce temps, entre la spéculation et la pratique (4). Ici encore on est frappé
(1) ANDRÉ LICHTENBERGER, 0. Cil., p. 173.
(2) Rousseau voulait que l'Etat fût riche et les particuliers pauvres : conception très ancienne que Machiavel regarde comme un axiome (Discours Sur Tite-Live, livre I, $ 37); si l'Etat est riche, pas besoin d'impôts.
(3) ANDRÉ LICHTENBERGER, 0P. Cit., pp. 168-170.
(4) ANDRÉ LICHTENBERGER, 09. Cit., p. 170.
des souvenirs empruntés à la Suisse. Le chapitre VI de ce mémoire n’est pas sans surprendre, car Rous-
seau y signale les énormes dangers que ferait courir
à la Pologne l’affranchissement immédiat des serfs; au chapitre x, il indiqne un plan en vue « d’ouvrir une porte aux serfs pour acquérir la liberté (1) et aux bourgeois pour acquérir la noblesse ». Que nous sommes éloignés de l’œuvre que vont bientôt accomplir ses prétendus disciples en supprimant brusquement l’esclavage aux colonies!
Il y eut, durant le demi-siècle qui précède la Révolution, un mouvement très rapide vers la témérité: cela paraît très clairement chez Turgot. Quand
il sort de la Sorbonne, à un âge où l’on est d’ordinaire assez disposé à croire que tout est possible, il se montre effrayé des difficultés que présente la législation dans une société civilisée. De même que Lycurgue, les jésuites du Paraguay, « très médiocres, et Guillaume Penn, dont le principal pouvoir était sa vertu, n’éprouvèrent presque aucun embarras » ;
mais Solon, «avec beaucoup plus d’esprit », réussit
(1) Cela se ferait par des comités que Rousseau appelle censoriaux, chargés de choisir «les paysans qui se .distingueraient par une bonne conduite, une bonne culture, de bonnes mœurs, par le soin de leur famille, par tous les
devoirs de leur état bien remplis ». Les propriétaires se- 4
raient non seulement indemnisés,. mais «il faudrait absolument faire en sorte qu’au lieu d’être onéreux au maître, l'affranchissement du serf lui devint honorable et avantageux »,
moins bien que Lycurgue «et fit un ouvrage moins durable parce que sa nation était plus avancée et plus vaniteuse... Dans l’état actuel de l’Europe, les devoirs du législateur et le degré d’habileté qu’il lui faut sont d’une étendue qui intimide l’homme capable de la discerner, qui fait trembler l’homme de bien, qui exige les plus grands efforts, l’attention à la fois la plus disséminée et la plus soutenue, l’application la plus constante de la part de l’homme de courage que son penchant y conduit, que sa position y dévoue » Il espère cependant que l’étude des principes économiques conduira à simplifier cette science du gouvernement et à le mettre à la portée des hommes ordinaires (1). Lorsque Turgot eut acquis l’expérience des affaires et qu’il devint ministre, il lui sembla facile de changer de fond en comble l’esprit français par l’éducation civique, et cela en quelques années. « Au lieu de la corruption, de la lâcheté, de l'intrigue et de l’avidité que [le roi] a trouvées - partout, [il] trouverait partout la vertu, le désintéressement, l’honneur et le zèle. Il serait commun d’être homme de bien (2). »
Ce mouvement vers la témérité n’est pas distinct du mouvement d’ascension de l’oligarchie bourgeoise qui sent que l’heure de sa dictature est proche. L’expérience journalière nous montre avec quelle rapi-
(1) TURGOT, tome Il, pp. 674-675.
(2) TURGOT, loc. cit, p. 549. Cf. TAINE, Ancien Régime, pp. 309-310.
dité se transforment les hommes politiques dès qu’ils
sont près du pouvoir; entrés modestes au parlement, ils ne doutent plus de leurs universelles capacités dès qu’ils sont désignés par les journaux comme étant susceptibles d’être ministres. Le Tiers-Etat, en acquérant les honneurs de l’aristocratie, acquérait aussi la légèreté et la suffisance de gens de qualité.
Que ce fût une dictature que rêvait l’oligarchie bourgeoise, c’est ce que nous apprend Turgot dans son mémoire au roi sur les municipalités: « Votre Majesté, tant qu’elle ne s’écartera pas de la justice
[c’est-à-dire des conseils que lui donnera Turgot],
peut se regarder comme un législateur absolu et compter sur sa bonne nation pour l’exécution de ses ordres (1).» La dictature sera exercée provisoirement au nom du roi.
La correspondance inédite de Condorcet et de Turgot, publiée en 1883 par Ch. Henry, nous donne de curieux échantillons de l’infatuation du monde philosophique: pendant le ministère de son ami, Condorcet s’improvise contrôleur supérieur. des grands travaux publics, traite d’ignorant, de vain, et je crois bien aussi de fripon, l’illustre Perro-
net (2); se révolte contre les résistances que ren-
contrent ses projets par suite de l’esprit du corps des ingénieurs; n’a que mépris pour Borda qui
(1) TURGOT, loc. cit., p. 508.
(2) Perronet est l’auteur du pont de Neuilly, qui fut longtemps regardé comme le chef-d'œuvre de l’art des constructions civiles.
s'occupe de physicaille et fait des mémoires dont on ne parlera jamais (1); est d’une violence extrême contre Lavoisier qui n’approuve point son système de jaugeage des tonneaux (2). Il ne devait pas être facile de vivre sous la coupe de ce philosophe. Il arrive parfois qu’on se demande si la Terreur, en supprimant un si grand nombre de gens lettrés et férus d’idéologie, n’a pas rendu service à la France. Peut-être Napoléon n’aurait-il pu si facilement restaurer l’administration si son régime n'’eût été précédé d’une grande épuration.
Nous avons vu ce qu'était la science encyclopédique du xvirr° siècle: un ensemble de connaissances puisées surtout dans les livres de vulgarisation et destinées à éclairer la conduite des maitres qui font travailler des spécialistes. C’est bien vraiment ce qu’on peut appeler, dans toute la force du terme, une science bourgeoïse, Quelques faits semblaient donner raison aux protagonistes de ce système et montrer que les choses pouvaient marcher parfaitement avec une telle hiérarchie: en haut, des gens du monde sachant parler, d’une manière agréable, sur n'importe quel sujet; en bas, des hommes ayant reçu un apprentissage de détail et destinés à exécuter les hautes conceptions des maîtres,
Prendre les questions de haut, par les principes,
(1) Cependant on en parle encore un peu plus que de ceux de Condorcet.
(2) Correspondance inédite de CONDORCET et de TURGOT pp. 253, 268, 215, 273.
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tel était le but que poursuivaient les maîtres: les principes étaient des bavardages vagues, pouvant servir de thèmes à n’importe quelles dissertations de lettrés habitués à développer un sujet. Le prestige des principes était d'autant plus grand qu’on abordait des questions qui échappaient davantage à l’expérience journalière. Aussi, dans les théories de droit public, était-on conduit à négliger, totalement, les faits. « Destutt de Tracy, dit Taine, voulant commenter Montesquieu, découvre que le grand historien s’est tenu trop servilement attaché à l’histoire, et il refait l’ouvrage en construisant la société qui doit être, au lieu de regarder la société qui est (1). » Les études historiques furent donc complètement négligées. Déjà, à la fin du xvrr° siècle, Huet se plaionait qu’il n’y eût plus d’érudits (2); la situation allait toujours en empirant. Renan a tort de rendre Voltaire responsable de cette décadence: « Voltaire a fait plus de tort aux études historiques qu’une invasion de Barbares; avec sa spirituelle légèreté et sa facilité trompeuse, il a découragé les bénédictins, et
(4) TAINE, 0p. Cil., p. 264. Cela est d'autant plus drôle que ce commentaire fut écrit après l'expérience de la Révolution. Laboulaye dit que c’est l’œuvre d’un disciple de Condillac et de Condorcet qui ne croit qu’à la logique et a le dédain de l’histoire : «Si de Tracy avait voulu prouver qu'il ne comprenait pas un mot de ce que Montesquieu avait voulu dire et faire, s’y serait-il pris autrement ? » (Laboulaye, dans son édition de MonNTESQUIEU, tome lil, PP. LXII-LXII).
(2) TAINE, 0p. ci., p. 243.
si, pendant cinquante ans, la collection de dom Bouquet s’est vendue chez les épiciers au poids du papier, si l’Histoire littéraire de la France s’est arrêtée faute de lecteurs, c’est bien sa faute (1).» Eh non! c’est la faute de toute la bourgeoisie française qui n’attachait aucun intérêt aux choses qui ne pouvaient ni l’amuser, ni lui servir pour exercer son commandement. Parlez-lui des premiers principes, voilà qui va l’intéresser, parce qu’elle croit en avoir besoin pour bouleverser la législation.
Il se produisit, à la fin de l’Ancien Régime, un grand fait historique qui parut donner raison aux idéologues: « Les Américains semblaient ne faire qu’exécuter ce que nos écrivains avaient conçu; ils donnaient la substance de la réalité à ce que nous étions en train de rêver (2).»
Voici comment Condorcet parle de l’indépendance américaine: « On vit, pour la première fois, un grand peuple délivré de toutes ses chaînes, se donner paisiblement à lui-même la constitution et les lois qu’il croyait les plus propres à faire son bonheur. » Les treize constitutions des Etats eurent « pour base une reconnaissance solennelle des droits naturels de l’homme et pour premier objet la conservation de ces droits ». On avait donc enfin un droit positif qui s’édifiait ostensiblement sur la base des premiers
(1) RENAN, Nouvelles études d'histoire religieuse, p. 462. (2) TOCQUEVILLE, 0P. cit. p. 215.
principes; mais tout n’était pas encore parfait dans l’œuvre des Américains, parce que leurs législateurs n'étaient pas assez pénétrés de la haute philosophie des salons français. « Nous montrerons, ajoutait Condorcet, ce que [ces constitutions] doivent au progrès des sciences politiques et ce que les préjugés de l’éducation ont pu y mêler des anciennes erreurs; pourquoi, par exemple, le système de l’équilibre des pouvoirs en altère encore la simplicité (1); pourquoi elles ont eu pour principe l'identité des intérêts plus encore que l’égalité des droits. Nous insisterons sur cet objet parce que cette [dernière] erreur est la seule qui soit encore dangereuse, parce qu’elle est la seule dont les hommes vraiment éclairés ne soient pas encore désabusés (2). » Les Américains avaient, en effet, conservé le système censitaire qui est fondé sur l’hypothèse d’une solidarité si étroite entre les hommes que les intérêts des classes supérieures sont présumés être identiques à ceux de la nation; d’après Condorcet, «la constitution d’Angleterre est faite pour les riches, celle d'Amérique pour les citoyens aisés, celle de France doit être faite pour tous les hommes » (3).
La France paraissait bien mieux préparée que tout autre pays pour une application parfaite de la
(4) Voilà bien un argument d’idéologue, qui paraîtrait aujourd'hui constituer le comble de la déraison.
(2) CONDORCET, Tableau historique, 9° époque.
(8) TAINE, La conquête jacobine, p. 383.
science politique; c'était, en effet, le pays «où les philosophes avaient le plus de véritables lumières »; et, d'autre part, la législation existante était « assez au-dessous de lesprit public pour qu'aucun orgueil national, aucun préjugé, n’attachât [le pays] à ses institutions antiques ». Les vraies lumières sont celles des gens.de lettres qui dissertent dans les salons et se font admirer des dames par leurs idées originales où hardies (1); pour obtenir ce résultat, point n’est besoin des connaissances du juriste, de l’historien ou de l’observateur social; Siéyès, homme d’un esprit si borné, obtiendra une extraordinaire réputation grâce à son art de fabriquer des constitutions irréalisables fondées sur les principes les plus abstraits. Condorcet s’est essayé, lui-même, dans ce genre et
on lui doit un projet de constitution qu’il présenta à
la Convention les 15 et 16 avril 1793; c'était, suivant Taine (2), «le dernier mot et le chef-d'œuvre de la théorie; impossible de dessiner sur le papier une mécanique plus ingénieuse et plus compliquée ».
Quelques mois plus tard, traqué par la dictature
jacobine, il éprouvait encore le besoin de célébrer
(4) Geffroy a publié de‘ curieux extraits de la correspondance de Gustave III avec la comtesse d'Egmont, fille idu maréchal de Richelieu, avec la comtesse de La Marck, avec la comtesse de Boufflers (Gustave III et la cour de France, chap. 1v); toutes ces dames sont d’une force extraordinaire sur les principes de la haute politique. Mme de Boufflers envoie au roi un mémoire ayant pour titre: « Effets du despotisme, s’il s'établit en Suède. »
(2) TAINE, 0. cit., p. 387.
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les beautés des balivernes constitutionnelles. « Nous montrerons pourquoi les principes sur lesquels la constitution et les lois de France ont été combinées, sont plus purs, plus précis, plus profonds que ceux qui ont dirigé les Américains; comment on y a substitué les limites des pouvoirs à ce vain équilibre si longtemps admiré; comment. on a osé, pour la première fois, conserver au peuple son droit de souveraineté, celui de n’obéir qu’à des lois dont le mode de formation — si elle est confiée à des représentants — ait été légitimé par son approbation immédiate, dont — si elles blessent ses droits ou ses intérêts — il puisse toujours obtenir la réforme par un acte régulier de sa volonté souveraine (1). »
En voilà un bel amoncellement de niaiseries (2); et qu’on s'étonne, après avoir lu cela, que toutes nos révolutions aient abouti à des dictatures! Nos théoriciens n’avaient aucure idée des conditions qui peuvent assurer la liberté et le droit; ils n’auraient pu les découvrir que s’ils avaient consenti à admettre que la vérité n’a pas le beau caractère de simplicité qu’on lui attribuait dans le monde philosophique. La fabrication de telles constitutions était chose facile, et nos pères s’imaginaient que, la réforme de
(4) CONDORCET, loc. cit.
(2) Jaurès trouve cela admirable (Histoire socialiste, La Convention, p. 119); son admiration pour le verbiage de Condorcet est assez naturelle; les mots pur, précis, profond, qu'il emploie lui-même à tort et à travers, l'ont évidemment séduit.
la société devant être une simple application de principes très simples et très certains, on aurait tort de redouter les grandes innovations.
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Nous allons maintenant examiner quelques considérations puissantes qui conduisirent les hommes du xvi° siècle à croire qu’un changement radical des institutions serait facile à effectuer. Et tout d’abord, il faut parler sommairement des idées singulières qu’ils se faisaient au sujet de la nature de l’homme — idées dont l’origine est surtout religieuse.
« Les droits des hommes ne sont point fondés sur leur histoire, mais sur leur nature... La plus grande de toutes les puissances est une conscience pure et éclairée dans ceux à qui la Providence a remis l’autorité »; c’est ce que dit Turgot au roi et ce langage d’un ministre, qui semble inspiré de Rousseau, n’est
pas sans étonner aujourd’hui (1).
a, — Une partie des thèses de Rousseau sur la nature est d’essence biblique et calviniste; c’est ce qui exprime pourquoi ses contemporains eurent par-
(1) TURGOT, tome II, p. 503. Ch. Henry signale cette opinion comme particulièrement curieuse (Correspondance inédite de CONDORCET et de TURGOT, p. XVI). Turgot écrivait à Condorcet en 1773: « Je sais gré à Rousseau de presque tous ses ouvrages » (0p. cit., p. 146).
fois tant de peine à les comprendre. Pour bien entendre le discours quelque peu paradoxal sur les sciences et les arts, le mieux est de se reporter à ce que Renan a écrit sur les récits jéhovistes de la Genèse: « Le jéhoviste a une sorte de haine pour la civilisation, qu’il envisage comme une déchéance de l’état patriarcal. Chaque pas en avant dans la voie de ce que nous appellerions le progrès, est à ses yeux un crime, suivi d’une punition immédiate. La punition de la civilisation, c’est le travail et la division de l’humanité. La tentative de culture mondaine, profane, monumentale, artistique de Babel est le crime par excellence. Nemrod est un révolté. Quiconque est grand en quelque chose devant Jahvé, est un rival de Jahvé (1) »; —— «C’est un penseur sombre, à la fois religieux et pessimiste, comme certains philosophes de la nouvelle école allemande, M. de . Hartmann par exemple. Cette conception d’un homme primitif, absolu, ignorant la mort, le travail et la douleur, étonne par sa hardiesse (2).»
Moins encore peut-être dans le but de rendre ses
sophismes plus acceptables, que dans le but d’obtenir de beaux développements oratoires, Rousseau s’est appliqué à établir la confusion entres les diverses idées qu’il se faisait au sujet de la nature. Tantôt il pense aux récits que les voyageurs ont
donnés de la vie sauvage, tantôt il est sous l’influence
(1) RENAN, Histoire du peuple d'Israël, tome II, p. 341. (@) RENAN, loc. cü., p. 357,
des souvenirs de héros classiques, tantôt il a en vue cet état dit prénaturel dont Adam avait joui dans le paradis terrestre (1), La civilisation a fait descendre l’homme dans la nature empirique. Dans les réponses qu’il fit à ses détracteurs, il paraît considérer la déchéance définitive; à la fin de la lettre au roi de Pologne, il s’exprime ainsi: « En vain, vous prétendriez détruire les sources du mal; en vain vous ôteriez les aliments de la vanité, de l’oisiveté et du luxe; en vain même, vous ramèneriez les hommes à cette première égalité conservatrice de linnocuice et source de toute vertu: leurs cœurs, une fois rjâtés, le seront pour toujours; il n’y a plus de reinède, à moins de quelque grande révolution presque aussi à craindre que le mal qu’elle pourrait guérir, et qu’il est blâmable de désirer et impossible de prévoir. »
Dans toute cette littérature pessimiste de Rousseau, il y a manifestement beaucoup de factice; il est très possible qu’il ait adopté le parti de dénoncer les arts et les sciences, parce que ce parti lui permettait de placer la prosopopée de Fabricius, qu’il avait composée dans le bois de Vincennes. L’idée calviniste du péché n’était nullement conforme à la pensée pro-: fonde de Rousseau: il nous a appris, lui-même, que le P. Hemet, jésuite qui était son confesseur, en même temps que celui de Mme de Warens, avait calmé en lui les terreurs que la lecture des ouvrages jansénistes lui avait données; Mme de Warens, qui
(4) Cf. Dipior, Morale surnaturelle fondamentale, p. 7,
ne croyait pas non plus au péché originel, l'avait également tranquillisé (1). Il était donc bien naturel que Rousseau abandonnât sa littérature pessimiste un jour ou l’autre.
Beaucoup des lettrés du xvir® siècle avaient été élevés par les jésuites, et ils ne connaissaient que de nom la doctrine janséniste (ou calviniste) du péché; les gens du monde l’ont rarement bien comprise. Rousseau, en voulant agir sur ses contemporains, pour leur faire accepter ce qu’il trouvait de bon dans le christianisme, fut amené à adopter une attitude moins désespérée que dans son premier discours; il lui sembla que la rédemption du monde était possible par la seule action de l’homme: et l'Emile devint l’évangile de la nature retrouvée (2). L'idée de retour vers l’ancien état n’était pas une nouveauté pour les contemporains de Rousseau. En 1744, je P. Charlevoix observait qu’on avait bien de la peine à faire comprendre aux Indiens convertis
(14) ROUSSEAU, Confessions, livre vi. De son temps d'ailleurs le calvinisme était en pleine décomposition et les pasteurs de Genève ne croyaient plus à grand'chose (Deuxième lettre écrite de la Montagne). Rousseau a présenté, sous une forme excellente, presque toutes les thèses du protestantisme libéral actuel; il les a extraites évidemment de l’ensemble de la pensée protestante qui ne savait pas encore se formuler.
(2) Suivant les théologiens catholiques, un état prénaturel peut se rencontrer aujourd’hui exceptionnellement chez des saints; le protestantisme avait cru pouvoir étendre à tous les chrétiens les grâces des moines mystiques (Réflexions sur la violence, 4° édition, p. 399); Rousseau atténuait la régénération, la diluait en quelque sorte, pour l’universaliser.
La. 2:
qu'ils ne devaient pas se laisser aller librement à leurs penchants, que la nature est aujourd’hui corrompue et ne comporte plus une telle liberté, que «la loi qui nous retient, nous rapproche de notre premiére liberté, en paraissant nous la ravir » (1). En 1751, Turgot écrivait à Mme de Graffigny: « Dans tous les genres, nous avons étouffé l'instinct, et le sauvage le suit sans le connaître; il n’a pas assez d'esprit pour s’en écarter. Cependant l'éducation est nécessaire et l’on s’en aperçoit avant qu’on ait pu apprendre l’art; on se fait des règles sur de faux préjugés; ce n’est qu'après bien du temps qu’en consultant la näiure, on acquiert sur le sauvage l’avantage de l’aider et on se délivre de l’inconvénient de la contredire (2). »
L'histoire de l’art moderne était fondé, aux yeux de nos pères, sur un retour récent à la nature; ce retour récent à la nature avait été le grand argument
de Boileau (3). Turgot insiste avec beaucoup de
force sur cette théorie dans son discours de 1750: les caprices de l’architecture gothique ne sont pas l’œuvre de véritables primitifs (4); à l’origine, « l’ac-
(4) CHARLEVOIX, Hisloire et description générale de la Nouvelle France (édition in-12), tome V, p. 402.
(2) TurGoT, tome II, p. 788.
(3) BRUNETIÈRE, Évolution des genres, pp. 96-102 et pp. 108-109.
(4) L'architecture gothique semblait à Turgot de nature à montrer comment les progrès peuvent être indépendants du goût; il reconnaissait la valeur technique des constructions du Moyen Age, mais il ne les aimait pas (loc. cit. p. 666).
quisition des connaissances et la formation du goût marchaient pour ainsi dire du même pas »; les hommes avaient saisi, « guidés par l'instinct et l’imagination... ces rapports entre l’homme et les objets de la nature qui sont les seuls fondements du beau »; plus tard, durant le Moyen Age, les arts usuels avaient fait de grands progrès, mais on avait perdu « de vue la nature et le sentiment; il fallait revenir, par la perfection, au point où les premiers hommes avaient été conduits par un instinct aveugle; et qui ne sait que c’est là le suprême effort de la raison? » (1).
b) L’Eglise expliquait les erreurs et les malheurs des nations par leur infidélité religieuse ; quand l’hérésie gagnait du terrain, la décadence intellectuelle, morale et politique était certaine; quand les rois s’en rapportaient à leurs confesseurs pour ramener leurs peuples dans la bonne voie, la prospérité revenait comme par enchantement. Cette singulière philosophie de l’histoire n’est point aujourd’hui passéc de mode et on peut lire encore, sur ce sujet, d’amples dissertations dans les journaux religieux.
Les philosophes n’eurent qu’à changer quelques mots
dans cette doctrine, pour expliquer les erreurs et les malheurs du monde par les obstacles que la politique
astucieuse des princes et des prêtres avait opposés
à la propagation des lumières.
En sortant de la Sorbonne, Turgot s’était expliqué
(4) TuRGOT, loc, cit., p. 610.