‹ Les illusions du progrèsChapitre 16 sur 27 · PR ET TA MR SN ET OENE P · texte numérisé non relu

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redouter encore qu’il reste sur le globe des espaces inaccessibles à la lumière ou que l’orgueil du despotisme puisse opposer à la vérité des barrières longtemps insurmontables? Il arrivera donc ce moment où le soleil n’éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d’autre maître que leur raison; où les tyrans et les esclaves, les prêtres et leurs stupides ou hypocrites instruments, n’existeront plus que dans l’histoire et sur les théâtres. »

Nous comprenons maintenant pourquoi nos pères regardaient les institutions comme étant responsables de tous les maux et pourquoi ils supposaient qu’il était si facile de les transformer : c’est que, pour eux, tout le monde ancien dépendant de l'Eglise et celle-ci ayant perdu presque toute sa force, on pouvait espérer qu'avec un peu de bonne volonté et d'énergie, une transformation radicale pouvait s’opérer en peu de temps. Depuis qu’on n’a plus attribué tant d'importance à l’Eglise et qu’on a vu celle-ci se relever de ses ruines, on a peine à comprendre la témérité du xvirr° siècle.

c) C’est à l'Eglise que les philosophes avaient emprunté leurs idées relatives à la puissance transformatrice de l’éducation. Les missionnaïres avaient plus d’une fois raconté les résultats extraordinaires obtenus très vite chez les peuples sauvages; d’après eux, quelques-uns de leurs établissements rappelaient les communautés des temps apostoliques; un jésuite comparait les bourgades du Paraguay à des monastères, dans lesquels on menait une vie toute

innocente et où se pratiquait la communion hebdomadaire (1). Condorcet croit que les nations restées jusqu'ici en dehors du mouvement européen vont y entrer rapidement: les grandes religions orientales tombent en ruines et « ne menacent plus de retenir la raison humaine dans un esclavage sans espérance et dans une enfance éternelle ». Les progrès seraient très prompts parce que les Européens apporteraient à ces peuples le résultat des recherches qui ont été longues et fastidieuses (2).

Lorsque Turgot devint ministre, il proposa au roi un grand plan d'instruction populaire, qui est une imitation très complète des plans cléricaux. Jusqu'ici on s’est occupé de « former des savants et des gens d'esprit et de goût » ; maïs il faut s’occuper maintenant des autres : « former dans toutes les classes de la société des hommes vertueux et utiles, des âmes justes, des cœurs purs, des citoyens zélés »; en effet, le premier lien national est constitué par les mœurs, et celles-ci dépendent de l’enseignement donné au jeune âge « sur tous les devoirs de l’homme en société »; il faut donc fournir aux enfants une

(4) ANDRÉ LICHTENBERGER, Le socialisme au XVIII siècle, pp. 58-62.

(2) CONDORCET, loc. cit. — L'auteur ne se demande point ce qui arriverait si les peuples orientaux prenaient seulement à l’Europe sa civilisation matérielle; ses illusions sont grandes: « Les peuples policés, dit-il ailleurs, à propos de l'invention de la poudre, n’ont plus à craindre le courage aveugle des nations barbares. Les grandes conquêtes et les révolutions qui les suivent sont devenues presque impossibles » (17° époque).

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« instruction morale et sociale » (1) — « L'éducation civique que ferait donner le conseil de l’Instruction, .… les livres raisonnables qu’il ferait rédiger et qu’il obligerait tous les professeurs d’enseigner, contribueraient encore plus à former un peuple instruit et vertueux. Ils sèmeraient dans le cœur des enfants des principes d'humanité, de justice, de bienfaisance et d'amour pour l’Etat, qui, trouvant leur application à mesure qu’ils avanceraient en âge, s’accroîtraient sans cesse, Ils porteraient le patriotisme à ce haut degré d’enthousiasme dont les nations anciennes ont seules donné quelques exemples, et cet enthousiasme serait plus sage et plus solide parce qu’il porterait sur un plus grand bonheur réel (2). »

Ce catéchisme laïque et civique produirait rapidement ses effets. « J’ose lui répondre, dit-il au roi, que dans dix ans sa nation ne serait pas reconnaissable, et que par les lumières, par les bonnes mœurs, par le zèle éclairé pour son service et pour celui de la patrie, elle serait infiniment au-dessus de tous les autres peuples. Les enfants qui ont actuellement dix ans se trouveraient alors des hommes préparés pour l'Etat, affectionnés à la patrie, soumis, non par crainte mais par raison, à l’autorité (3), secourables

(1) TURGOT, loc. cit., pp. 506-508. — « Il y a des méthodes et des établissements pour former des géomètres, des physiciens, des peintres; il n'y en a pas pour former des citoyens » (p. 506).

(2) TURGOT, loc. cit., p. 549.

(3) Taine, qui cite ce passage du rapport de Turgot (09. cit, pp. 309-310), aurait dû être averti par cette phrase

envers leurs concitoyens (1), accoutumés à reconnaître et à respecter la justice qui est le premier fondement des sociétés (2). »

La démocratie contemporaine a conservé toutes ces opinions de l’oligarchie du Tiers-Etat; elle a conçu, elle aussi, l’instruction primaire comme un

moyen d'enseigner un catéchisme laïque, patriotique

et bourgeois ; elle a pensé qu’elle pourrait rendre ainsi les masses plus facilement accessibles à toutes les balivernes que leur débitent les politiciens; elle a réussi déjà à développer très convenablement la niaiserie crédule et servile. Nos pères, qui n’avaient pas notre expérience, ne pouvaient distinguer entre les choses que le catéchisme laïque réussit à enseigner et celles qu'il ne peut pas atteindre; ils ne savaient pas qu’il n’a d'efficacité un peu certaine que pour faciliter la domination des charlatans.

que l’auteur a bien en vue un caléchisme propre à engendrer automatiquement l'obéissance. Turgot comprend l’éducation à la manière napoléonienne® Il dit au roi qu'il faudrait développer « un esprit d'ordre et d’union qui fit concourir toutes les forces et les moyens de votre nation au bien commun, les rassemblât dans votre main, les rendît faciles à diriger » (loc. cit., p. 506).

(1) On sait combien le paupérisme préoccupait alors tous les économistes et les hommes d'Etat,

(2) TUuRGOT, loc. cif., p. 598.

La littérature relative aux sauvages a exercé une influence extraordinaire sur les hommes du xvirr° siècle. On peut dire que l'Amérique a été découverte deux fois: d’abord par les conquistadores affamés de pillage et ensuite par des missionnaires qui révélèrent l’existence d’une nouvelle humanité qui leur semblait appelée aux plus hautes destinées. Le franciscain Bernardino de Sahagun, qui a écrit sur les antiquités mexicaines un livre de si grand intérêt, espérait (en 1569) que les Indiens dédommageraient l'Eglise des pertes que l’hérésie lui faisait subir en Europe (1). Je crois qu’un pareil sentiment se retrouve au fond de la pensée du plus grand nombre des missionnaires, qui, voyant les populations sauvages plus dociles aux ordres du clergé que les populations européennes, étaient disposés à leur attribuer plus de vertus.

Les missionnaires s’attachèrent généralement à défendre les Indiens opprimés et ils furent amenés à soutenir que la civilation n'avait point apporté d'avantages ayant pu compenser les maux supportés par les vaincus (2). Le traducteur de Bernardino de

(1) BERNARDINO DE SAHAGUN, Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne, trad. franc. p. 10. Il était venu en Amérique huit ans après la prise de Mexico.

(2) Bernardino de Sahagun dit que les Mexicains ont été frappés comme furent jadis les Juifs et qu'ils ont perdu tele l'apparence de ce qu’ils furent autrefois (0p. cit. DT)

Sahagun observe que celui-ci s’est volontairement limité à donner sur la conquête du Mexique les renseignements qu’il avait recueillis parmi les indigènes « sans même effacer ce qui était hostile à ses compatriotes » (1).

Dans toute cette littérature, je crois devoir choisir le livre du P. Charlevoix sur la Nouvelle-France, parce qu’il a été très lu au xvin° siècle et qu'ayant paru en 1744, son influence a pu être particulièerement grande sur Rousseau et sur Turgot. Ii me paraît d’autant plus utile d'appeler latiention sur cet ouvrage que Lichtenberger ne s’en est pas servi pour son Socialisme au XVIII siècle.

Parlant des conseils des chefs, il dit: « Il faut convenir qu'on procède dans ces assemblées avec une sagesse, une maturité, une habileté, je dirai même communément une probité, qui auraient fait honneur à l’aréopage d'Athènes et au sénat de Rome dans les plus beaux jours de ces républiques. C’est qiwon n’y conclut rien avec précipitation. Pour l'ordinaire, la gloire de la nation et les motifs d’honneur sont les principaux mobiles de toutes leurs entreprises (2). » Et à propos des ambassades : « Tout cela se fait avec une dignité, une attention, j'ose même dire une capacité dignes des affaires les plus importantes (3). »

(1) BERNARDINO DE SAHAGUN, 0D. Cil., P. XVIII. (2) CHARLEVOIX, Histoire, etc., tome V, pp. 397-398. (3) CHARLEVOIX, loc. cit., p. 399.

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Nous voyons ici très clairement apparaître une des grandes raisons qui faussaient le jugement des jésuites dans leur appréciation de la vie sauvage; habitués à attacher une énorme importance aux bonnes manières dans leurs collèges, ils regardaient le développement du cérémonial comme une preuve de haute sagesse. — C’est seulement de nos jours qu’on a reconnu que le cérémonial ancien est le produit de superstitions magiques, en sorte qu’il est souvent énorme chez les peuples qui sont aux degrés les plus bas de culture.

Ce passage nous fixe aussi sur le ton de l’ouvrage, qui sera une apologie de la vie sauvage, dont les qualités seront opposées aux vices de la vie raffinée. Ces tableaux conduisaient à penser que les classes pauvres, ayant une existence moins compliquée que les classes riches, pourraient être plus propres à la vertu : cette idée dominera toute la fin du xvirr* siècle. |

J’emprunte maintenant quelques traits au résumé que le P. Charlevoix a donné de la vie sauvage. « On remarque en eux une société exempte de presque tous les défauts qui altèrent si souvent la douceur de la nôtre... Ils semblent mener la vie du monde la plus misérable, et ils étaient peut-être les seuls heureux sur la terre, avant que la connaissance des objets qui nous remuent et nous séduisent, eût éveillé en eux une cupidité que l'ignorance retenait dans l’assoupissement (1)... Nés libres et indépendants, ils

(1) Le P. Charlevoix reconnaît ailleurs que le goût pour

ont en horreur jusqu’à l’ombre du pouvoir despotique, mais ils s’écartent rarement de certains principes ou de certains usages fondés sur le bon sens, qui leur tiennent lieu de lois et qui suppléent, en quelque façon, à l’autorité légitime. Toute contrainte les révolte, mais la raison toute seule les retient dans une espèce de subordination qui, pour être volontaire, n’en atteint pas moins au but qu'ils se sont proposé (1). » Ainsi la conscience se trouve suffisante pour diriger les sauvages ; pourquoi ne pas essayer d'appliquer aux civilisés des principes qui réussissent si bien chez les sauvages ?

« Comme ils ne sont point esclaves de l’ambition et de l’intérêt, et qu’il n’y a guère que ces deux passions qui aient affaibli dans nous ce sentiment de l'humanité que l’auteur de la nature avait gravé dans nos cœurs, l’inégalité des conditions ne leur est pas nécessaire pour le maintien de la société (2)... Dans ce pays, les hommes se croient également hommes,

l'eau-de-vie a amené beaucoup de désordres. « L’ivrognerie les a rendus intéressés et a troublé la douceur qu'ils goûtaient dans le domestique et dans le commerce de la vie. » (op. cit. tome VI, p. 31).

(1) CHARLEVOIX, loc. cit., pp. 59-60.

(2) Turgot, dans sa lettre de 1751 à Mme de Graffigny, soutient que l'inégalité est nécessaire pour assurer la division du travail (TURGOT, tome IT, p. 786). — Le P. Charlevoix félicite les sauvages de ne pas connaître le mien et le tien, «ces paroles froides, comme les appelle saint Jean Chrysostome, qui, en éteignant dans nos cœurs le feu de la charité, y allument celui de la convoitise » (loc. ci. P. 11).

et dans l’homme, ce qu’ils estiment le plus, c’est l’homme. Nulle distinction de naissance, nulle prérogative attribuée au rang qui préjudicie au droit des particuliers; point de prééminence attachée au mérite qui inspire l’orgueil et fasse trop sentir aux autres leur infériorité. Il y a peut-être moins de délicatesse dans les sentiments que parmi nous, mais plus de droiïture, moins de façons et de ce qui peut les rendre équivoques, moins de retours sur soimême » (1).

Une expérience avait beaucoup frappé le P. Charlevoix : de jeunes Indiens élevés à l’européenne s'étaient enfuis dans les bois; un Iroquois qui était devenu lieutenant dans les troupes françaises, avait fini par retourner dans sa tribu ; des Français qui ont vécu en sauvages « n’ont jamais pu gagner sur eux, quoiqu’ils pussent être fort à leur aise dans la colonie, d’y revenir » (2). On avait donc là une preuve expérimentale établissant que la misère des Indiens pouvait être meilleure que l’aisance civilisée. « La liberté dont ils jouissent est pour eux un grand dédommagement des commodités dont ils sont privés. Ce que nous voyons tous les jours dans quelques mendiants de profession et dans plusieurs personnes de la campagne nous fournit une preuve sensible qu’on peut être heureux dans le sein de l’indigence. Cr, les sauvages le sont encore plus réellement: pre-

(1) CHARLEVOIX, loc. cit., pp. 61-62.

(2) CHARLEVOIX, loc. cit., pp. 32-33.

mièrement parce qu’ils croient l’être; en second lieu, parce qu’ils sont dans la possession paisible du plus précieux de tous les dons de la nature; enfin, parce qu'ils ignorent parfaitement et n’ont même pas envie de connaître ces faux biens que nous estimons tant, que nous achetons au prix des véritables et que nous goûtons si peu (1). »

I1 n’est pas difficile de voir que le P. Charlevoix trouve dans ce sujet matières à homélies, et que son: imagination de prédicateur l’emporte de beaucoup sur son talent (assez mince d’ailleurs) d’observateur. Le xvirr° siècle reçut avec enthousiasme cette doctrine de la compensation ; Lichtenberger en signale un exemple presque paradoxal dans Bougainville ; celui-ci, décrivant les misérables indigènes de la Terre de Feu, dit qu’on ne peut pas « plaindre le sort d’un homme libre et maître de lui, sans devoirs et sans affaires, content de ce qu’il a, parce qu’il ne connait pas mieux » (2). Le navigateur répète le missionnaire; que de fois les observateurs de ce temps n’ont-ils pas ainsi répété des leçons ?

Je ne crois pas que l’on ait généralement bien compris la portée de cette littérature. On a été surtout frappé des éléments qu’elle a fournis aux auteurs qui préconisaient des réformes morales: il ne paraît pas douteux que Rousseau a pris là ses idées

(1) CHARLEVOIX, loc. cil., pp. 31-32.

(2) ANDRÉ LICHTENBERGER, Le socialisme au XVIII siècle, p. 360.

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