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moindre prix aux intérêts politiques et familiaux; ils avaient fui les charges publiques et recommandé le célibat. « Ils démolissaient vraiment l’empire romain, dit Renan. Jls buvaient sa force; ils enlevaient à ses fonctions, à l’armée surtout, les sujets d'élite. Rien ne sert de dire qu’on est bon citoyen, parce qu’on paye ses contributions, qu’on est aumônieux, rangé, quand on est en réalité citoyen du ciel et qu'on ne tient la patrie terrestre que pour une prison où l’on est enchaîné côte à côte avec des misérables (1). »
L’admiration des hommes de la Renaissance pour l'antiquité nous paraît aujourd’hui bien naïve; mais pour comprendre leur attitude, il faut dire que cet enthousiasme pour les anciens exprimait leur dégoût pour le Moyen Age. On peut rapprocher l’amour du xvr° siècle pour les Grecs de l’amour du xviri° pour les sauvages. Dans un cas, comme dans l’autre, l’ancienne civilisation était condamnée: elle ne trouvait presque plus de défenseurs (2).
(1) RENAN, Marc-Aurèle, p. 428.
(2) En 1772, Turgot écrit à Condorcet qu'il est choqué des « paradoxes incohérents » de Raynal, qui entasse tout ce qu'il trouve de plus étrange dans les livres qu’il consulte. Condorcet lui répoud que ce jugement est trop sévère (Correspondance inédite de CONDORCET et de TURGOT, p. 93 et p. 95). À Paris, les paradoxes de Raynal ne choquent pas les lettrés; Turgot vivait en province.
Nous allons maintenant nous occuper d’un troisième ordre de raisons qui né furent pas moins décisives que les précédentes pour engendrer l’extrême témérité du Tiers-Etat aux temps voisins de la Révolution. Je veux parler des raisons économiques. :
Le début du xvri' siècle avait été très malheureux; mais à partir du milieu du siècle, il y eut un renouvellement général dans l’agriculture. En 1772, Turgot écrit à Condorcet que l’édit de 1764, en permettant le commerce des grains, a fait beaucoup de bien et que les fermiers ont pu se relever ; le progrès ne tenait pas à cette cause seulement, mais bien plutôt aux transformations techniques qui furent alors entreprises; lui-même signale le développement des prairies artificielles (1). D’Avenel nous apprend qu’en
1768 on déclarait dans l’Orne que le trèfle était semé 4
depuis 26 ans; qu’en 1760, dans la Manche, le trèfle violet était entré dans la culture depuis quelques années (2). Les fermiers généraux élèvent le prix de leur baïl à chaque renouvellement: « on peut compter que le produit de tous les droits de consommation augmente de 2 millions par an, dit Necker dans le compte rendu de 1781. Arthur Young assure qu’en
(1) Correspondance inédite, etc., p. 81.
(2) D’AVENEL, Histoire économique de la propriélé, des salaires, des denrées et de tous les prix depuis l’an 1200 jusqu’à l’an 1800, tome 1, p. 296.
1788, Bordeaux faisait plus de commerce que Liverpool, et il ajoute: Dans ces derniers temps, les progrès du commerce maritime ont été plus rapides en France qu’en Angleterre même; ce commerce y a doublé en dix ans » (1).
Toutes les classes de la société ne profitaient pas également de ces améliorations; il ne semble point que le paupérisme ait subi un arrêt sensible; mais pour notre sujet, il suffit d'examiner les phénomènes qui avaient une influence directe et décisive sur la pensée du Tiers-Etat; la valeur des terres labourables peut servir à étudier à ce point de vue le mouvement économique du xvirr siècle, d'autant plus que cette valeur subit alors une accélération extraordinaire. En dépit des critiques adressées aux statistiques de d’Avenel, on peut se servir de celles-ci pour notre sujet parce qu’il s’agit d'examiner une marche très rapide,
Le prix des terres avait augmenté durant les trois premiers quarts du xvir° siècle (2); puis avait commencé une dégringolade rapide; vers 1725, d’Avenel signale les prix les plus bas qui aient existé depuis Henri Il; à partir de 1750 «la hausse s’accélère et s’emporte avec une vivacité qui dépasse beaucoup ce qu’on a vu de nos jours. De sorte qu’à tout considé-
(1) TOCQUEVILLE, L'Ancien régime et la Révolution, p. 255.
(2) De 1625 à 1650, il y avait eu un arrêt dans la prospérité; en 1641, l'ambassadeur de Venise estimait que la France ne pouvait supporter les charges qu’on lui imposait (D'AVENEL, loc. cil., pp. 319-380).
rer, c’est peut-être dans la seconde moitié du xvirr° siècle que s’est produit le plus rapide mouvement ascensionnel dont nos annales économiques aient gardé la trace ». Rarement le prix fut seulement multiplié par 2 entre 1700 et 1790; en moyenne il tripla; l’auteur cite même un cas où le coefficient s’éleva à 4,5. Le revenu ne marchait pas aussi vite et le taux de capitalisation tombait de 5 p. 100 à 3,5 (1).
Les conséquences de cet état des choses furent très grandes: « Personne ne prétend plus en 1780 que la France est en décadence; on dirait au contraire qu’il n’y a en ce moment plus de bornes à ses progrès. C’est alors que la doctrine de la perfectibilité continue et indéfinie de l’homme prend naissance. Vingt ans avant on n’espérait rien de l’avenir; maintenant on n’en redoute rien. L’imagination s’emparant d’avance de cette félicité prochaine et inouïe, rend insensible aux biens qu’on a déjà et se précipite vers les choses nouvelles (2). »
Comme toujours il se trouva des idéologues pour continuer à penser d’après les conditions antérieures; en effet, l’expérience montre que les philosophes, loin de devancer les gens simples et de leur montrer le chemin, sont presque toujours en retard sur le public. Suivant un mot célèbre, la philosophie est comme l'oiseau de Minerve, elle se lève à la nuit.
(1) D'’AVENEL, loc. cit., p. 314, p.384, pp. 387-389, pp. 394- 396. D. Zolla a donné quelques tableaux des revenus fonciers dans ses Etudes d'économie rurale, pp. 415-417.
(2) TOCQUEVILLE, 0p. cît., pp. 259-260.
Helvétius fut l’un de ces retardataires; il avait écrit dans son livre sur l'Homme: « Ma patrie a reçu enfin le joug du despotisme dont le propre est d’étouffer la pensée dans les esprits et la vertu dans les âmes... Cette nation avilie est aujourd’hui le mépris de l’Europe. Nulle crise salutaire ne lui rendra la liberté. C’est par la consomption qu’elle périra. La conquête est le seul remède à ses malheurs. » Ces sombres prédictions avaient, en 1773, fort ému le monde parisien (1); Turgot, qui voyait les choses de sa province, proteste, dans une lettre à Condorcet, contre les affirmations d'Helvétius qu’il traite de « déclamateur »; il affirme que la France n’est point « parvenue au dernier degré d’oppression et de bassesse » et dit ne trouver dans ce livre « que de la vanité, de l’esprit de parti, une tête exaltée »; il voit avec peine, qu’on vante un tel ouvrage par esprit de coterie; il n’y reconnaît « ni amour de l’humanité, ni philosophie » (2).
Entraînée par l’opinion publique, l’administration modifie ses procédés; jadis, l’intendant s’était occupé uniquement de maintenir l’ordre, de lever la milice et d’assurer le recouvrement de l’impôt. « L’intendant de 1780... a bien d’autres soins: sa tête est pleine de mille projets qui tendent à accroître la richesse publique. Les routes, les canaux, les manufactures, le commerce sont les principaux objets de sa pensée;
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(14) ROCQUAIN, L’esprit révolutionnaire avant la Révolution, p. 310.
(2) Correspondance inédite, etc,
l’agriculture surtout attire ses regards. Sully devient à la mode parmi les administrateurs... Il y a des circulaires du contrôleur général qui ressemblent moins à des lettres d’affaires qu’à des traités sur l’art agricole (1). »
D’après tous Îes principes des docteurs en réforme sociale, un tel régime aurait dû être excellent pour consolider le gouvernement. Le Tiers-Etat prospérait et l’administration mettait tout en œuvre pour l’aider à prospérer; et cependant, « à mesure que se développe en France la prospérité..., les esprits paraissent plus mal assis et plus inquiets; le mécontentement public s’aigrit; la haine contre toutes les institutions anciennes va croissant. La nation marche visiblement vers une révolution » (2). — « On croit discerner [quarante ans avant la Révolution], dans toutes les parties du corps social, une sorte de tressaillement intérieur qu'on n’avait point remarqué jusque-là... Chacun s'inquiète, s’agite dans sa condition et fait effort pour en changer: la recherche du mieux est universelle; mais c’est une recherche im-
patiente et chagrine qui fait maudire le passé et
imaginer un état de choses tout contraire à celui que l’on a sous les yeux (3). » |
Cela n’est pas sans étonner Tocqueville qui ne semble pas avoir jamais beaucoup réfléchi sur les
(4) TOCQUEVILLE, 0. Cil., D. 959.
(2) TOCQUEVILLE, 0p. cit, p. 251.
(3) TOCQUEVILLE. 0p. cù., p. 251.
À sù
influences que l’économie exerce sur la pensée. « Le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est celui où il commence à se réformer. » On supportait sans se plaindre un mal qui paraissait nécessaire. « Tout ce qu’on ôte alors des abus semble mieux découvrir ce qui en reste et en rend le sentiment plus cuisant: le mal est devenu moindre, mais
la sensibilité est plus vive (1). »
La raison capitale est l’abandon de toute idée de nécessité: « On ne redoute rien [de l’avenir]. L’imagination rend insensible aux biens qu’on a déjà et se précipite vers les choses nouvelles (2). » Pour employer un langage plus technique, je dirai: la nécessité économique a disparu et on croit le moment venu de faire des essais hardis, aussi bien en matière sociale qu’en technologie; les réformateurs et les inventeurs apportent leurs projets; les hommes politiques et les chefs d'industrie se laissent facilement entrainer, parce qu'ils estiment que les immenses profits
que réserve l'avenir très prochain, seront tels que
les erreurs n’auront pas une grande importance.
On peut dire, d’une manière générale, que l’esprit révolutionnaire gagne du terrain chaque fois que le sentiment de la nécessité économique s’affaiblit. De la résultent ces apparents paradoxes: que la législation sociale, fabriquée dans le but de calmer les ardeurs socialistes, a si souvent pour résultat de favo-
(4) TOCQUEVILLE, 0D. cit., p. 259.
(2) TOCQUEVILLE, 0p. ci, p. 260.
212 C:IAPISRE IV
riser le socialisme; — que les concessions faites par
les patrons à la suite de grèves constituent, géné-
ralement, un des facteurs du progrès du syndicalisme révolutionnaire; — qu’en un mot, la paix sociale alimente, presque toujours, la lutte de classe.
L'observation de la société contemporaine nous montre que la nécessité économique est fort difficile à entendre pour les personnes lettrées; c’est pourquoi on a si souvent dénoncé autrefois l’enseignement universitaire comme destiné à conduire les ciasses bourgeoises à l’utopie. A l’heure actuelle, nous assistons à un très curieux spectacle: quantité d’universitaires se donnent la tâche de remplacer le socialisme par de la science sociale; mais ils prétendent créer cette science en vue de réprimer les nécessités économiques, en sorte qu'ils imaginent une science véritablement antiscientifique qui existerait sans que des liens rigides existassent entre les choses (1). C’est une dés preuves les plus manifestes de l’embarras dans lequel se trouvent les lettrés pour comprendre l’économie,
(1) Lassalle avait compris le vrai caractère de la science quand il parlait des lois d’airain gouvernant le monde social; il ne se demandait pas s’il y à vraiment une science permettant de procéder à des déductions sûres dans toutes les branches de la connaissance des sociétés; l'existence d’une telle science lui paraissait évidente; elle paraîtra plutôt fort invraisemblable aujourd'hui; mais plus on descend vers la base économique du monde, plus on trouve de la nécessité.
On s’est demandé souvent comment il se fait que des Juifs riches aient tant de sympathies pour des utopies et parfois même se donnent des allures socialistes. Je laisse ici de côté naturellement ceux qui voient dans le socialisme un moyen nouveau d’exploitation; mais il y en a qui sont sincères. Ce phénomène n’est pas à expliquer par des raisons ethniques (1): ces hommes vivent en marge de la production; ils s’occupent de littérature, de musique et de spéculations financières; ils ne sont pas frappés de ce qu’il y a de nécessaire dans le monde et leur témérité a la même origine que celle de tant de gentilshommes du xvin° siècle.
Il est arrivé aussi, quelquefois, que de grands propriétaires fonciers se sont mis à composer des utopies sociales; on sait que la littérature a bien des fois plus préoccupé les possesseurs de vastes domai-
(1) Guglielmo Ferrero a écrit à ce sujet quelques pages. curieuses dans un livre publié en 1897. Il était frappé de rencontrer en Allemagne tant d'israélites riches dans le monde socialiste: ces gens n’avaient pas à se plaindre personnellement d'injustices; ils ressemblaient aux autres bourgeois par leur avidité; et cependant, contrairement aux suggestions de leur manière de vivre, ils retrouvaient les voies de leur race, obstinée dans ses protestations contre les défauts de l'humanité. Les formules marxistes lui semblaient être un écho des anciens écrits praphétiques et des apocalypses (Europa giovane, pp. 361-362). Cf. les pages consacrées au pessimisme juif, à l’orgueil, à l’exagération et à l’idée de mission chez les israélites et enfin à leur besoin de prosélytisme (pp. 363-371). II me semble que presque tout cela peut s'expliquer sans faire intervenir l’'atavisme.
nes que la technique agricole; c’est pourquoi il leur
arrive si souvent de mal réussir dans l’exploitation de leurs terres et de négliger des améliorations évidentes pour de chimériques projets. Il n’est pas du tout rare de rencontrer parmi eux des gens qui ont la tête tournée par des romans économiques, qui s’imaginent que les prix sont réglés par la volonté de quelques hommes et qui rêvent d'énormes trusts coopératifs. Ils pensent avec leur imagination, comme des gens du xvrr° siècle, et ont, par suite, la superstition: de la volonté éclairée.
Nos pères étaient d’autant plus sensibles à bite fluence du relâchement des nécessités économiques qu'ils n’attachaient pas grande valeur aux nécessités historiques; c’est seulement au cours du xix° siècle que le rôle de la tradition a commencé à et cela n’a pu se produire qu’à la suite des grands bouleversements qui marquèrent la fin des guerres napoléoniennes. La rapidité vertigineuse avec la-
quéile s’accélérait le progrès était bien de nature à.
leur faire croire que déscrmais tout était possible,
pourvu qu'on suivit les instincts de la nature hu- *
maine,
à être compris .
Théories du progrès
1. Discours de Turgot. — Différences avec Bossuet; préoccupations bourgeoises. — Formation du progrès au milieu des hasards., — Le progrès matériel au Moyen Age.
11. Défense de l’ordre nouveau par Mme de Staël. — Nouveaux principes de critique littéraire. — Fusion des civilisations. — Le christianisme. — La violence.
III. Naissance de l’idée d'évolution à la swte des guerres pour l'indépendance des nations. — La formation historique du droit et la conscience juridique. — L'évolution est le contraire du progrès.
IV. Tocqueville et 1a marche nécessaire vers l'égalité. — Proudhon et les objections de Marx. — Abandon de l’idée de nécessité par Proudhon; le progrès moral.
V. Le progrès dans la littérature démocratique. — Théorie de P. Lacombe; ses caractères ndvement illusoires; ce qu’elle renferme d'aveux sur la démocratie.
VI. Le progrès réel ou progrès technique de la production
— Coup d'œil sur le progrès des machines, — Idéologie
contemporaine.
Au milieu du xviri° siècle, on put croire qu’on allait assister à une transformation radicale de l’Etat français. Dès 1753, d’Argenson regarde une révolution
comme ineluctable (1); en 1747, aprés avoir quitté le ministère, il se demande si on ne va pas à l’établissement d’une république; les fêtes données au moment de la paix d’Aix-la-Chapelle (1748) montrèrent à quel point le mécontentement était grand, le peuple ne cria pas: Vive le roi (2). Des conflits incessants mettent aux prises le gouvernement et les Parlements à propos d'impôts que le ministre prétend maintenir alors que les dépenses de guerre n’existent plus, En 1751, d’Argenson croit que la révolution se fera par acclamation (3). En 1753, le Parlement rappelle à Louis XV que « les rois doivent obéissance aux lois [et que c’est] par l’altération des lois que se [préparent] les révolutions dans les Etats ». C’est alors que l’on commenca à répandre les images symboliques de la Justice, de la Vérité, et de la Loi qui devaient obtenir tant de succès à la fin de ce siècle (4). Le premier président semblait prendre l’attitude de chef d’un sénat qui aurait tenu son pouvoir de la nation et non du roi (5). Les parlementaires exilés « s’étaient mis avec ardeur à étudier le droit public; ils en conféraient entre eux, ainsi qu’ils eussent fait dans des académies; et quelques hommes disaient que si jamais la nation française trouvait jour à
(1) ROCQUAIN, L'esprit révolulionnaire avant la Révolulion, p. 114.
(2) ROCQUAIN, 0p. cit. pp. 123-128.
(3) ROCQUAIN, 0p. cit, p. 146.
(4) ROCQUAIN, op. cit., pp. 171-172.
(5) ROCQUAIN, op. cit., p. 165.
leur marquer sa confiance, c'était un sénat national tout trouvé » (1).
Rocquain se demande si notre pays n’aurait pas beaucoup gagné à ce que les choses ne fussent pas arrangées en 1754: « Le Parlement aurait pris sans doute la direction du mouvement. Au point de vue politique, il n’est pas à penser, comme le croyait d’Argenson, qu’on se füt tourné vers un gouvernement démocratique réglé. On se serait borné vraisemblablement à limiter l’autorité du souverain (2). »
C’est durant cette époque si troublée que Turgot écrivit ses essais sur le progrès. Le premier est un discours prononcé à la Sorbonne le 11 décembre 1750; Turgot avait alors 23 ans; il ne paraît pas probable qu’il ait cru apporter de grandes nouveautés; car cette harangue académique ne fut publiée par Dupont de Nemours que bien longtemps après sa mort. Le jeune étudiant avait déjà beaucoup réfléchi sur les questions économiques; en même temps qu’il suivait les cours de théologie, il se préparait à entrer dans la magistrature (3); son instruction était largement variée; tout porte à penser qu’il chercha à donner une formule heureuse à des conteptions qui
(1) ROCQUAIN, 0p. cit., p. 171.
(2) ROCQUAIN, 0p. cit., p. 180.
(3) Il avait écrit en 1749 un mémoire sur le papier monnaie; il quitta la Sorbonne au début de 1751; il fut nommé substitut du procureur général le 5 janvier 1752, conseiller le 30 décembre, maître des requêtes le 28 mars 1753. Il se lia avec Quesnay et Gournay en 1755 et écrivit des articles pour l'Encyclopédie en 1756.
dominaient la pensée bourgeoise. Son discours doit être, en conséquence, considéré comme un témoignage d’une bien plus grande portée historique que si l’auteur avait eu le sentiment qu’il apportait une doctrine personnelle.
Il ne faut pas séparer ce morceau des trois fragments qui furent écrits peu de temps après et qui étaient destinés à préparer une œuvre plus considérable. Dupont de Nemours nous a laissé sur l’intention de son ami des renseignements précieux: « Turgot, dit-il, rendait à Bossuet l’hommage que méritent la hauteur de ses pensées et le nerf de son expression. Il admirait la manière noble et rapide, l’abondance, l'élévation, l’harmonieuse dignité de son style. Mais. après avoir payé ce tribut à l’excellent écrivain, il regrettait que le Discours sur l'histoire universelle ne fût pas plus riche de vues, de raison, de véritables connaissances... Il [se proposait] de recomposer ce livre, de lui donner l'étendue qu'il y aurait désirée et d’y consigner les principes que l’illustre évêque de Meaux avait passés sous silence, n’avait peut-être pas conçus, n’aurait peut-être pas adoptés (1): »
Le premier des fragments se rapporte à la formation des gouvernements et au mélange des nations; le second aux progrès de l’esprit humain (comme le discours de 1750); le troisième aux époques de progrès et de décadence dans les sciences et les arts. Ce
(1) TURGOT, tome Il, pp. 626-627.
dernier (qui s’arrête à Charlemagne) aurait été composé à un moment où Turgot s’aperçut qu’il ne pourrait exécuter ses plans primitifs.
Turgot se proposait évidemment de refaire l’œuvre de Bossuet en remplaçant le dogme théocratique par une théorie du progrès qui fût en rapport avec les aspirations de la bourgeoisie éclairée de son temps.
Pour le précepteur du Dauphin, la grosse affaire était de montrer à son élève « la suite de la religion », de lui révéler que les titres de légitimité du catholicisme remontent aux origines du monde, de lui faire entendre quels sont les devoirs d’un roi. Le souverain doit défendre la tradition, employer la force de lEtat contre les infidèles: « Que votre auguste maison, la première en dignité qui soit au monde, soit la première à défendre les droits de Dieu et à étendre par tout l’univers le règne de Jésus- Christ, qui la fait régner avec tant de gloire (1). »
Maintenant, c’est sur le progrès des sciences et des arts que ne cesse de porter toute l’attention de l’oligarchie bourgeoise, pour laquelle écrit Turgot; — et ce n’est pas sans raison si celui-ci avait fini par vouloir borner son travail à cette seule recherche.
Bossuet avait conçu l’histoire comme un enseignement; il avait dit au début de son livre: « Quand l’histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait
(1) BoSsUET, Discours sur l’histoire universelle, 2° partie, ad finem.
la faire lire aux princes. Il n’y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils. Les histoires ne sont composées que par des actes qui les occupent et tout semble y être fait à leur usage. »
Il me semble que Turgot a beaucoup en vue aussi un enseignement, car il appelle toute l’attention de ses contemporains sur les raisons qui provoquent la ruine de belles civilisations. Quand il explique la décadence romaine par la tyrannie qui abaisse les esprits, le luxe aveugle qui transforme les œuvres d’art en signes d’opulence, le désir des nouveoutés qui égare les hommes qui n’ont pas assez de génie pour inventer, l’imitation des défauts des anciens auteurs, la multiplication des écrivains dans les provinces, la détérioration de la langue, le mélange de l’ancienne philosophie à de vaines allégories et à de la magie, il pense évidemment à des erreurs qui pouvaient compromettre la civilisation de son temps (1). Le Moyen Age est jugé en futur magistrat de la royauté: les rois furent alors sans autorité, les nobles sans frein, les peuples esclaves, les campagnes fréquemment ravagées, le commerce nul, les artisans sans émulation, l'aristocratie oisive, l’ignorance générale, L’auteur note que le progrès commença par les villes qui sont « chez tous les peuples policés le
(4) TURGOT, loc. cit, p. 606.
centre du commerce et des forces de la société » (1); c’est la bourgeoisie qui porte l’avenir du monde.
A la fin du Discours sur l’histoire universelle, Bossuet avait ainsi exposé sa conception: « Ce long enchaîinement des causes particulières qui font et défont les empires, dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient, du plus haut des cieux, les rênes de tous les royaumes; il a tous les cœurs en sa main, tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride et par là il remue tout le genre humain... C’est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées et qui frappe ces grands coups dont le contre-coup porte si loin. » Aïnsi, il n’y a à considérer que des actes des rois et de leurs ministres; mais Bossuet sait aussi qu’il faut expliquer ces actes avec autre chose que les seuls motifs individuels; il fait donc intervenir une sorte de psychologie surnaturelle; il y a une volonté divine qui opère en dehors de toutes les prévisions humaines. « Tous ceux qui gouvernent se sentent assujétis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu’ils ne pensent, et leurs conseils n’ont jamais manqué d’avoir des effets imprévus. Ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passés ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l’avenir, loin qu’ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout dans sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n’est pas encore, qui préside à tous les temps
(4) TURGOT, loc. cit, pp. 607-608.
et prévient tous les conseils. » En définitive l’histoire est un mystère impénétrable pour l’homme.
Avec Turgot, nous sommes transportés sur un tout autre terrain; voici comment il représente la tâche à remplir: « Dévoiler l'influence des causes générales et nécessaires, celles des causes particulières et des actions libres des grands hommes, et le rapport de tout cela à la constitution même de l'homme; montrer les ressorts et la mécanique des causes morales par leurs effets: voilà ce qu’est l’histoire aux yeux d’un philosophe (1). » Nous ne trouvons plus ici l’intervention divine qui était nécessaire pour compléter les volontés princières; c’est que le problème est posé sous une forme inverse de celle que Bossuet avait adoptée.
Ecrivant pour un prince de droit divin, Bossuet ne voit de vraiment important dans le monde que les décisions du roi et les résolutions de Dieu; écrivant pour une classe qui à fourni beaucoup d’auxiliaires aux gouvernements, mais qui n’a jamais gouverné, Turgot regarde comme des accidents tout ce qui se produit en dehors du Tiers-Etat, tout ce qu’il a supporté passivement; la véritable histoire est celle dont le principe actif est dans sa classe. « Les empires s'élèvent et tombent; les lois, les formes de gouvernement se succèdent les unes aux autres; les arts, les sciences se découvrent et se perfectionnent. Tour à tour retardés et accélérés dans leurs progrès, ils
(1) TURGOT, Loc. cit., p. 628.
RE Le
passent de climats en climats. L’intérêt, l’ambition, la vaine gloire changent perpétuellement la face du monde, inondent la terre de sang; et au milieu de leurs ravages, les mœurs s’adoucissent, l’esprit humain s’éclaire, les nations isolées se rapprochent les unes des autres; le commerce et la politique réunissent enfin toutes les parties du globe; et la masse totale du genre humain, par des alternatives de calme et d’agitations, de biens et de maux, marche toujours, Ps à pas ah à une perfection plus grande (1).
Ainsi les de événements dont Bossuet voulait entretenir le Dauphin sont devenus des accidents au milieu desquels le Tiers-Etat poursuit son œuvre impersonnelle; c’est cette œuvre qui seule mérite d'attirer l’attention du philosophe. Nous passons de l’histoire politique à l’histoire de la culture. Mais par quel mécanisme s’opère ce mouvement? Ici encore nous allons trouver Turgot A un parti tout opposé à celui de Bossuet.
Dans le système providentiel, il ne peut y avoir de place pour le hasard. « Ne parlons plus de hasard, ni de fortune dit Bossuet ou parlons-en seulement comme d’un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l’égard de nos conseils incertains, est un dessein concerté dans un conseil
(1) TURGOT, Loc. cit, p. 598.
plus haut, c’est-à-dire dans le conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un . même ordre. De cette sorte, tout concourt à la même fin: c’est faute d'entendre le tout que nous trouvons du hasard et de l’irrégularité dans les rencontres particulières. »
Lorsqu'on ne se propose plus de raisonner sur le « conseil éternel » qui n’est pas accessible aux historiens, on trouve, au contraire, que le hasard est la grande loi de l’histoire, la condition même de cette régularité qui en permet l'étude philosophique. Il y a des compensations entre les forces créées par les actes princiers; mais dans le Tiers-Etat on trouve des forces qui agissent dans un sens constant et produisent une œuvre définitive par des approximations successives. « Au milieu de cette combinaison variées d'événements tantôt favorables, tantôt contraires, dont l’action opposée doit à la longue s’entre-détruire, le génie que la nature, en le distribuant à quelques hommes, a cependant répandu sur la masse totale à des distances égales à peu près, agit sans cesse, et par degrés ses effets deviennent sensibles... Toujours inquiète, incapable de trouver le repos ailleurs que dans la vérité, toujours excitée par l’image de cette vérité qu’elle croit toucher et qui fuit devant elle, la curiosité des hommes multiplie les questions et les disputes, et les oblige d’analyser, d’une manière toujours plus exacte et plus approfondie, les idées et les faits... Aïnsi, à force de tfâtonner, de multiplier les systèmes, d’épuiser pour ainsi dire les erreurs, on arrive enfin à la connaissance d’un plus grand nom-
bre de vérités (1). » La philosophie contemporaine
n'aurait presque rien à changer dans cet exposé de la genèse de la science.
Les essais de Turgot me semblent bien supérieurs au Tableau historique, dans lequel Condorcet-entreprit de traiter la même question que son ami; il est même fort heureux pour Condorcet qu’il ait été obligé, par les circonstances, à se borner à tracer une simple esquisse des progrès de l’esprit humain, car il annonçait tant de choses qu’il lui aurait été impossible de tenir le plus grand nombre de ses promesses, Son livre, écrit alors que la Révolution avait triomphé, est surtout un hymne en l’honneur du régime nouveau et un réquisitoire contre les superst:tions (2). |
Turgot se montre bien plus moderne que son sucsesseur, non seulement parce qu’il juge le passé avec plus de gravité, mais encore parce qu’il a un sentiment bien plus exact de l'importance des phéno-
(1) TURGOT, loc. cil., pp. 600-601.
(2) Ainsi la décadence rapide des Arabes «avertit nos contemporains de ne rien négliger pour conserver, pour augmenter les lumières, s'ils veulent devenir et demeurer libres, et de maintenir leur liberté s'ils ne veulent pas perdre les avantages que les lumières leur ont procurés » (Tableau historique, 6° époque). — L'histoire doit servir «à s’entretenir dans une active vigilance pour savoir reconnaître et étouffer sous le poids de la raison les premiers germes de superstition et de la tyrannie, si Jamais ils osaient reparaître » (10° époque).
mènes économiques. Ceci est tellement curieux qu’il n’est pas inutile de nous arrêter un instant sur ce sujet.
Suivant lui, l’invasion des Barbares ne put faire complètement disparaitre les arts usuels que l’antiquité avait pratiqués, parce que la demande de leurs produits ne cessa point. Durant le Moyen Age, il y eut beaucoup de perfectionnements dans les arts mécaniques, le commerce, les usages de la vie civile; « les faits s’amassaient dans l’ombre des temps d’ignorance, et les sciences, dont le progrès, pour être caché, n’en était pas moins réel, devaient reparaître un jour, accrues de ces nouvelles richesses » (1); après la Renaissance, l’esprit, ainsi bien préparé et devenu plus attentif, profita des moindres hasards pour faire des découvertes (2).
Condorcet mentionne bien aussi les changements qui se produisirent au Moyen Age, mais il ne paraît point leur attribuer leur véritable place; il parle de la soie, du papier, de l’aimant et de la poudre à canon entre la scolastique et la poésie italienne (3). A la fin
(4) TuRGoT, Loc. cit, p. 608, cf. p. 666.
(2) TUuRGOT, Loc. cit, p. 610.
(3) CONDORCET, 0p. cû., 1° époque. — Condorcet paraît chercher même à diminuer l'importance de ces progrès, en insinuant qu'ils furent tous dus à des importations: « Les arts mécaniques commencèrent à se rapprocher de la perfection qu'ils avaient conservée en Asie.» Si grande soit la part qu'on doive faire à ces importations, elles ne sauraient expliquer tout le progrès technique du Moyen Age : la métallurgie semble s'être transformée en Allemagne; l'art gothique est né en France, etc.
de la neuvième époque, il semble même vouloir renverser l’ordre naturel des choses et fonder les progrès récents des arts usuels sur de très anciennes acquisitions de la science pure; c’est là que se trouve la phrase si souvent citée: « Le matelot qu’une exacte observation de la longitude préserve du naufrage, doit la vie à une théorie qui, par une chaîne de vérités, remonte à des découvertes faites dans l’école de Platon et ensevelies pendant vingt siècles dans une entière inutilité. » On pourrait penser qu’il a voulu prendre le contre-pied de Turgot. :
Voici une pensée de celui sur laquelle j'appelle toute l’attention du lecteur: « Les arts ne sont que l'usage de la nature et la pratique des arts est une suite d'expériences physiques qui la dévoilent de plus en plus (1). Je crois que l’on a rarement exprimé d’une manière plus forte l’influence des arts usuels sur la science (2).
Enfin je signale une observation relative à l’imprimerie, que l’on trouve déjà indiquée dans le discours de 1750, et qui est plus développée dans un des essais inédits. On commença, dit-il, dans ce fragment, par faire des livres techniques pour l'instruction des
(1) TURGOT, loc. cit, p. 608,
(2) La formule de Turgot n'est pas tout à fait exacte, parce qu'elle suppose que la science arrive à la connaissance parfaite de la nature; mais il n’y a pas longtemps que l’on commence à comprendre la différence qui existe entre la nature artificielle, créée sous l'influence des arts usuels, et la nature naturelle qui l'enveloppe. — J'ai longuement développé cette idée dans mon livre sur l'utilité du pragmatisme.
artisans, mais les gens lettrés les lurent; ils « connurent mille manœuvres ingénieuses qu’ils ignoraient et ils se virent conduits à une infinité de notions pleines d’intérêts pour la physique. Ce fut comme un nouveau monde où tout piquait leur curiosité. De là naquit le goût de la physique expérimentale, où l’on n’aurait jamais pu faire de grands progrès sans le secours des inventions et des procédés de la mécanique » (1). Turgot a peut-être voulu, en écrivant cela, ramener à leur juste portée les prétentions des entrepreneurs de l’Encyclopédie, dont le prospectus parut en 1750. Il savait que les résultats que l’on pouvait attendre d’une description des arts usuels étaient déjà acquis: il ne semble pas d’ailleurs que l'Encyclopédie aït fait faire aucun progrès nouveau à aucun art, ni à aucune science.
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Nous voici maintenant au début du xix* siècle aveë le livre fameux de Mme de Staël sur « la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales » ; ici la doctrine du progrès va s’affirmer avec beaucoup plus d’éclat que dans l’essai de Condorcet. Au moment où elle écrivait, les idées des philosophes étaient fort attaquées en France; c’est que la Révolution n’avait guère tenu ses promesses: l’idéal hu-
(4) TURGOT, Loc. cit, p. 667, cf. 610.
manitaire, qui avait enchanté ses promoteurs, avait fait place à des luttes sanglantes des factions; tandis qu’on avait espéré voir tous les hommes fraterniser dans une culture supérieure, on constatait une grande décadence intellectuelle; après avoir tant déclamé sur le règne de la vertu, on était tombé aux hontes du Directoire. On comprend donc que beaucoup de personnes fussent disposées à soutenir que « les lumières et tout ce qui dérive d’elles, l’éloquence, la liberté politique, l’indépendance des opinions religieuses troublent le repos et le bonheur de l’espèce humaine » (1).
Il était cependant difficile de croire que la France eût acquis, dans les guerres de la Liberté, tant de gloire en pure perte; il était vraisemblable que la force avait tranché la question dans le sens du régime moderne et que tous les regrets des vieux royalistes étaient désormais superflus; mais la France n'avait plus son ancienne souveraineté d’élégance et de - gaîté: « Personne ne conteste, dit Mme de Staël, que la littérature n’ait beaucoup perdu depuis que la Terreur a moissonné, en France, les hommes, les caractères, les sentiments et les idées (2). » Il n’était pas vraisemblable que l’on püût voir renaître l’ancienne littérature, car elle avait trop dépendu des mœurs d’une aristocratie définitivement disparue pour qu’elle pût s’accommoder de mœurs si radicale-
(1) DE STAEL, Œuvres complètes, édition de 1820, tome TV, p. 586.
(2) DE STAEL, loc, cit., p. 408.
ment différentes. Comment concilier le progrès avec une telle constatation?
Mme de Staël se trouvait dans une situation analogue à celle de Perrault; elle devait prouver la supériorité deson temps par des considérations d’ordre littéraire. Les hommes du xvri° et du xvitr* siècles avaient cru, en effet, que la grandeur et la décadence des peuples se mesurent au goût avec lequel sont composées les œuvres principales: le Moyen Age leur faisait horreur parce qu’il manquait totalement de goût à leurs yeux; Chateaubriand va essayer de ramener ses contemporains au catholicisme en faisant des parallèles entre les auteurs païens et les auteurs chrétiens et en démontrant la supériorité de ceux-ci.
Le nouveau régime ne pouvait encore opposer de grands hommes aux auteurs des temps monarchiques; aussi Mme de Staël ne procéda-t-elle point : comme Perrault et Chateaubriand, au moyen de parallèles; elle chercha à montrer que la littérature pourrait trouver dans les nouvelles conditions des causes de renouvellement, que le théâtre, la philosophie et l’éloquence seraient appelées à un éclat imprévu (1). « Les nouveaux progrès littéraires et phi-
(1) Les appréciations et les conseils de Mme de Staël ne : sont pas toujours heureux. Elle écrit que la plaisanterie contre les abus va perdre son importance, « si la constitution de la France est libre et si ses institutions sont . philosophiques » ; la plaisanterie sera alors sans utilité et sans intérêt (loc. cit. p. 480 et p. 482). « Candide et les
losophiques que je me propose d’indiquer continueront le développement du système de perfectibilité dont j'ai tracé la marche depuis les Grecs (1). » Si elle parvenait à convaincre ses contemporains, elle justifiait la Révolution. Celle-ci n’était pas condamnée à se mettre à l’école du xvrr° siècle et à être jugée par comparaison avec le temps de Louis XIV; elle pouvait avoir ouvert une ère nouvelle, produisant des chefs-d’œuvre qui devraient être appréciés en euxmêmes, —— Ou, pour mieux dire, par rapport aux nouvelles conditions historiques. A Pour rendre son apologie plus facile, Mme de Staël combat les préjugés qui avaient gouverné toute la critique antérieure. Condorcet avait déclaré que « les règles du goût ont la même généralité, la même constance, mais sont susceptibles du même genre de modifications que les autres lois de l’univers, moral ou-physique, quand il faut les appliquer à la pratique immédiate d’un art usuel » (2). Brunetière observe, très justement, que chez notre auteur « la part de
écrits de ce genre. sont nuisibles dans une république », parce qu’on s’y moque des « intérêts les plus nobles de la
vie» (p. 484). La comédie devra désormais s'attaquer « aux
vices de l’âme qui nuisent au bien général» et surtout à « ceux qui se composent de la privation des qualités », car « l’esprit républicain exige des vertus positives » (p. 487). La séduction devrait être ridiculisée sur la scène (p. 489), etc. On doit remarquer, une fois de plus, combien l'histoire se soumet peu aux décrets des idéologues !
(1) DE STAEL, (oc, cit,, p. 410. |
(2) Conponcer, Tableau historique, 9 époque.
l’absolu diminue, celle du relatif augmente » (1), et qu’ainsi on est conduit « à douter des règles de l’ancienne critique, fondées qu’elles étaient sur une expérience littéraire dont l’insuffisance apparaissait brusquement aux yeux de ses lecteurs » (2); mais il ne voit pas que cette nouvelle conception de la critique est motivée par le plan apologétique de Mme de Staël. R
Si celle-ci met si bien en relief les caractères anglais de Shakespeare et les caractères allemands de Gœthe, ce n’est point parce qu’elle veut employer la méthode comparative, mais c’est parce qu’elle doit prouver la possibilité d’une grande littérature affranchie des règles de l’ancienne littérature classique. La méthode est chez elle commandée par les convenances de sa polémique: en établissant qu’il a existé des chefs-d’œuvre spécifiquement anglais et d’autres spécifiquement allemands, Mme de Staël espère amener ses lecteurs à avouer qu’il serait tout à fait déraisonnable de ne pas attendre de la nouvelle France quelques chefs-d’œuvre spécifiquement républicains. En présence d’une si belle argumentation, tout véritable rationaliste sera aussi convaincu de l’existence de ces produits merveilleux de l’esprit républicain que s’ils figuraient depuis longtemps dans les bibliothèques. Ainsi le nouveau régime se trouvera pleinement justifié.
(4) BRUNETIÈRE, Evolution des genres, p. 179. (2) BRUNETIÈRE, 0p. cit, p. 171.
La société issue de la Révolution vivait de manière à blesser toutes les idées du xvirr* siècle ; la vieille réputation de la politesse française était fort atteinte. « Nous avons vu souvent, durant le cours de ces dix années, dit Mme de Staël, les hommes éclairés gouvernés par les hommes ignorants : l’arrogance de leur ton, la vulgarité de leurs formes révoltaient plus encore que les bornes de leur esprit (1). » — « Depuis la Révolution une vulgarité révoltante dans les manières s’est trouvée souvent réunie à l'exercice - d’une autorité quelconque (2). » — « Cette révolution peut à la longue éclairer un grand nombre d’hommes; mais pendant plusieurs années la vulgarité du langage, des manières, des opinions, doit faire rétrograder à beaucoup d’égards le goût et la raison (3). »
Une partie très notable du livre pourrait être appelée une exhortation à la civilité et nous devons rapprocher les idées qu’exprime Mme de Staël, à ce sujet, des efforts que devait faire l’empereur pour -contraindre la société nouvelle à se plier à un cérémonial imité de l’ancienne cour. « Combien, dit-elle, le mauvais goût poussé jusqu’à la grossièreté ne s’opposerait-il pas à la gloire littéraire, à la morale, à la liberté, à tout ce qui peut exister de bon et d’élevé dans les rapports des hommes entre eux! On se permet de plaisanter sur sa propre bassesse,
(1) DE STAEL, loc. cit., p. 431.
(2) DE STAEL, loc. cit., p. 420.
(3) DE STAEL, loc. cit. p. 408.
sur ses propres vices, de les avouer avec impudence,
de se jouer des âmes timides qui répugnent encore
à cette avilissante gaieté (1). » —— «.L’urbanité des mœurs est un moyen efficace pour arriver » à rapprocher les partis (2).
On était amené naturellement à comparer la Révolution et la chute du monde antique : des nobles devenus aussi faibles que les anciens Romains, avaient été dépossédés par une population grossière, « dont léducation est à plusieurs siècles en arrière de celle des hommes qu’ils ont vaincus » (3). Les
invasions des Barbares avaient constitué une très
grosse difficulté pour les théoriciens du progrès ; Turgot avait fait observer que « cette apparente des-
truction a répandu sur un plus grand nombre de
nations les germes de ces sciences qu’on avait cru
perdues » (4). Mme de Staël va beaucoup plus loin,
car, distinguant ce perfectionnement de l’espèce et le progrès de l’esprit, elle prétend démontrer que les
temps du Moyen Age ont été favorables à ce dernier progrès (5).
C’est le mélange des races et le christianisme qui |
ont produit cet heureux résultat ; Mme de Staël
(1) DE STAEL, Loc, cit, pp. 420-421.