DE STARE, 400 CS D: AT
(3) DE STAEL, loc. cit, p. 199.
(4) TURGOT, fome EL D. 672.
(5) DE STAEL, loc. cit. p. 21 et p. 211. Brunetière para til croire que Mme de Staël n’a considéré que le perfectionne-« ment de f’espèce, dû à la vulgarisation des connaissances) (op. cit., p. 176).
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semble tout à fait dégagée des passions des philosophes au sujet de la religion ; cela ne tient pas seulement à l'influence de Rousseau (1), mais aussi aux obligations que lui impose son apologie du
temps présent. Elle espère que le mélange des classes
produira un effet analogue au mélange des races, ct elle ne désespère pas de voir quelque doctrine nouvelle jouer un rôle analogue à celui du christianisme: « Heureux, dit-elle, si nous trouvions, comme à l’époque de l'invasion des peuples du Nord, un système philosophique, un enthousiasme vertueux, une législation forte et juste, qui fût, comme la religion chrétienne l’a été, l'opinion dans laquelle vainqueurs et vaincus pourraient se réunir (2)! » Napoléon pensa qu’il était fort inutile d’aller chercher bien loin un tel système philosophique et qu’il pourrait se contenter du catholicisme, en lui imposant un esprit de tolérance (3).
Condorcet eût été fort surpris si on lui avait dit que l’on pût écrire, si peu de temps après lui, que
(1) Cette influence a été assez grande pour qu’elle ait osé écrire que, «dans les pays où la réformation est
établie, on peut encore remarquer [de nos jours] combien
est salutaire l’infiuence du christianisme sur la morale » (toc. cit., p. 206). — On sait que pour Diderot la morale est corrompue partout où l’on admet un Dieu (cf. REINACH, Diderot, p. 170).
(2) DE STAEL, loc. cit., pp. 200-201.
(3) C’est le principal but du Concordat; l’empereur, par les choix qu'il fit des évêques, imposa à l’Eglise l'obligation d'oublier les anathèmes lancés contre les prêtres constitutionnels,. T
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« les méditations religieuses du christianisme, à quelque objet qu’elles aient été appliquées, ont dé. veloppé les facultés de l’esprit pour les sciences, la métaphysique et la morale » (1). Mme de Staël estime que l'esprit ne se serait point soumis aux études abstraites s’il n’avait d’abord été conduit à s'occuper de subtilités théologiques par passion religieuse (2). La Renaissance démontra l’immense progrès qui s'était accompli : « Bacon, Machiavel, Montaigne, Galilée, tous les quatre presque contemporains dans des pays différents, ressortent tout à coup de ces temps obscurs et se montrent cependant de plusieurs siècles en avant des derniers écrivains de la littérature ancienne et surtout des derniers philosophes de Pantiquité (3). »
Les nécessités de son apologie conduisaient Mme de Staël à présenter une défense de la violence: eile n’osa pas aborder franchement le sujet même de la Révolution, maïs elle prit prétexte des accusations lancées par les philosophes contre le fanatisme religieux (4) pour montrer le rôle considérable que les passions peuvent jouer dans l’histoire. Je crois utile de présenter ici un important extrait de son plaidoyer (encore que la doctrine soit fort insuffisante),
(4) DE STAEL, loc. cit., p. 190.
(2) DE STAEL, loc. cit., p. 209.
(3) DE STAEL, loc. cût., p. 211.
(4) Elle dit que les philosophes vantent le paganisme à cause de leur aversion pour l'intolérance (loc. cit., p. 206).
parce qu’il est curieux de voir, encore une fois, comment les conditions historiques commandent la pensée des idéologues:
« Quoique les passions fortes entrainent à des crimes que l’indifférence n’eût jamais causés, il est des circonstances dans l’histoire où ces passions sont nécessaires pour remonter les ressorts de la société, La raison, avec l’aide des siècles, s’empare de quelques effets de ces grands mouvements; mais il est . de certaines idées que les passions font découvrir et qu’on aurait ignorées sans elles. Il faut des secousses violentes pour porter l’esprit humain sur des objets entièrement nouveaux; ce sont les tremblements de terre, les feux souterrains, qui montrent aux regards de l’homme les richesses dont le temps seul n’eût pas suffi pour creuser la route » (1).
Il est bien remarquable que Mme de Staël abandonne ici le terrain du rationalisme; ses contemporains admettaient facilement que la philosophie peut se trouver obligée d'employer la contrainte (même assez brutale parfois), pour faire triompher la vérité qu’elle a reconnue; mais notre auteur proclame une mission de création propre de la violence. Sans doute, elle ne se détache pas encore de la conception du droit naturel; la violence est, à ses yeux, une manière de trouver ce droit, qui était demeuré caché aux efforts de la raison; mais sa thèse n’en est pas moins digne d’être notée,
(1) DE STAEL, loc. cit., p. 206.
Il est bien probable qu’en écrivant ces lignes, Mme de Staël pensait surtout aux luttes de la Réforme. Avant elle et souvent depuis, les écrivains protestants ont plaidé les circonstances atténuantes en faveur des chefs de la Réforme et cherché à atténuer les violences du xvi° siècle. Mme de Staël, entraînée par les nécessités de sa polémique, se montre beaucoup plus perspicace que ne sont généralement les historiens de sa religion; le présent lui donne une intelligence claire du passé (1).
Toutes les thèses nouvelles de ce livre se trouvent avoir été ainsi dominées par des conditions historiques, et c’est un fait intéressant à relever au point de vue marxiste.
I1 nous faut maintenant interrompre le cours de cette histoire de l’idée de progrès, pour parler d’une doctrine qui, tout en contredisant celle du progrès, a cependant eu sur elle une très grande influence; je veux parler de la doctrine de l’évolution, qui se rattache aux guerres de l’Indépendance des nations.
On a trop souvent comparé ces guerres à celles que soutinrent nos armées révolutionnaires; elles correspondent en réalité à un mouvement idéologique opposé. Là où avaient pénétré les armées françaises, on
(4) On a vu plus haut que le même fait devait se produire pour Augustin Thierry.
s’était hâté d’imiter la France, de supprimer les anciennes institutions et d’en créer d’autres suivant des principes que l’on regardait comme conformes au droit naturel. Il arriva un jour cependant où les peuples se révoltèrent contre ce système de perfectionnement et refusèrent, les armes à 1a main, le bonheur que nous leur apportions. « L’idée des nationalités, dit Renan, dont le xvirr° siècle n’offre aucune trace, uniquement occupé de sa philosophie générale, et dont les conquêtes du commencement de ce siècle furent la négation (1), date du soulèvement que produisirent les tendances unitaires de la Révolution et de l’Empire chez les peuples rendus à la conscience d'eux-mêmes par le joug de l’étranger (2). »
Désormais, on opposera au progrès l’évolution, à la création la tradition, à la raison universelle la nécessité historique. Ceci ne veut pas dire, comme l'ont soutenu parfois les admirateurs du xvrrr° siècle, que les défenseurs des nouvelles idées prétendissent immobiliser le monde; mais ils voulaient montrer qu’il y a dans les changements une loi historique locale, et ils regardaient comme très essentiel que les gouvernements la respectassent, La première grande manifestation de la nouvelle conception fut celle de Savigny et elle porta sur le droit.
(1) À remarquer le changement du sens du mot patriote: pendant les guerres de la Liberté, le patriote est celui qui aide les Français contre son souverain; plus tard, c’est celui qui se bat pour restaurer le pouvoir de son prince.
(2) RENAN, Essais de morale et de critique, p. 117.
Depuis longtemps, les hommes d'Etat se proposaient de régulariser l’activité des tribunaux en rédigeant de grandes ordonnances; Napoléon croyait que son Code civil lui assurerait plus de gloire que ses grandes batailles; il semblait naturel que l’Allemagne, rendue à elle-même, affirmât la conscience qu’elle avait acquise de sa force et de son unité, en se donnant un système de droit. Savigny combattit cette opinion en 1814 et il fonda ainsi l’école historique.
Cette école s’était donné pour mission de réfuter les gens qui, ne mettant pas en doute la sagesse infinie des législateurs modernes, considéraient le droit comme devant être désormais l’expression d’une volonté éclairée par la philosophie. Savigny et ses élèves opposèrent à cette doctrine de la création rationaliste du droit, une doctrine de création spontanée: la conscience juridique du peuple remplaça la raison universelle. Il n’est pas inutile ici de nous reporter à un passage célèbre de la Profession de foi du vicaire savoyard: « La conscience est la voix de l’âme... Trop souvent la raison nous trompe, nous n’avons que trop acquis le droit de la récuser; mais la conscience ne nous trompe jamais; elle est le vrai guide de l’homme; elle est à l'âme ce que l'instinct est au corps »; et Rousseau ajoute en note: « La philosophie moderne qui n’admet que ce qu’elle explique, n’a garde d’admettre cette obscure faculté appelée instinct, qui parait guider, sans Connaissance acquise, les animaux vers quelque fin. L'instinct, selon l’un de nos plus sages philosophes, n’est qu’une habitude privée de réflexion, mais acquise en réfléchissant. »
Cette théorie lui paraît absurde. La conscience juridique du peuple est, elle aussi, un instinct sûr; elle est « par elle-même le droit » (1).
Les élèves de Savigny imaginaient qu’à l’origine le droit s'était formé tout seul, dans la coutume; plus tard, était apparue la législation qui a pu avoir une action bienfaisante en assurant au droit des transformations devenues nécessaires, plus rapidement et plus sûrement que ne pourraient le faire « les forces invisibles qui ont créé le droit primitif »; enfin, intervient le travail des jurisconsultes (2).
Nous avons ainsi un mouvement régulier de l’instinct vers des formes de plus en plus intellectualisées de l’activité humaine; c’est toujours l’esprit du peuple qui se manifeste, mais d’une manière de moins en moins directe; au fur et à mesure que nous nous élevons sur cette échelle, nous avons davantage à craindre que des solutions arbitraires, dues à des spéculations métaphysiques, ou des importations d’idéologies étrangères, viennent troubler le produit vraiment national. Le droit coutumier présenterait donc une supériorité certaine, comme étant l’expression de l’instinct juridique; aussi a-t-on reproché à Savigny et à Puchta de professer « pour ce mode de formation du droit une véritable idolâtrie » ; ils regardaient comme un très grave attentat contre le droit, toute mesure de
(1) TANON, L'évolution du droit el la conscience sociale, p. 18.
(2) TANON, op. cit, p. 13 et pp. 15-16.
la législation qui « limite arbitrairement les effets nécessaires de la coutume »; celle-ci doit toujours pouvoir modifier la loi ou l’abroger par désuétude (1).
On a fait à cette doctrine de nombreuses et graves objections, dont il nous faut dire quelques mots.
Beaucoup de personnes pensent que le droit a pu se former suivant les idées de Savigny et de Puchta seulement durant les temps primitifs, alors que la distinction entre les règles du droit et l’ensemble des règles religieuses et morales n’existait pas encore (2). Ihering se demanda, au contraire, si le droit primitif était vraiment coutumier (3). Il me semble que la formation spontanée du droit se manifeste surtout dans le domaine commercial; nous l’y observons encore aujourd’hui; ce droit dépend beaucoup plus des usages résultant d'accords qui ont été expérimentés entre particuliers, que des lois et que des théories; si on admettait ce rôle du commerce, il faudrait admettre que le droit coutumier s’est superposé, à une époque de réflexion, à quelque chose de plus ancien; car il est bien difficile de ne pas regarder tout ce qui touche au commerce comme n’appartenant pas à la période réfléchie de l’activité humaine.
(4) TANON, 0p. cit, pp. 17-18. Ici l’analogie avec les idées de Rousseau est frappante: la conscience est au-dessus de la loi.
(2) TANON, 0P. Cit., p. 32.
(3) IHERING, Histoire du développement du droit romain, trad. franc. p. 12.
Quand on considère l’ensemble d’une longue suite de temps, on peut estimer que chaque peuple produit le droit dont il a besoin. « Vus de haut et de loin, les actes du législateur ne paraissent plus qu’un accident dans le temps; et le droit semble croître par sa force propre, et par celle de l’idée, dont le législateur n’est que l’instrument et le porteur... Il en est autrement quand on regarde de plus près. Lorsqu'on considère le droit positif à un moment donné de son histoire, on y constate aussitôt, dans de nombreuses directions, des règles qui ne concordent nullement avec l’esprit de la nation (1). »
Mais c’est surtout quand on étudie les changements actuels et quand on veut raisonner sur l’avenir prochain que la doctrine historique devient peu satisfaisante; tous les efforts tentés pour l’adapter à ces problèmes sont vains (2). « Les fondateurs de l’école ont laissé eux-mêmes le droit futur en dehors de leurs spéculations »; je ne crois pas qu’on puisse expliquer cette attitude en disant avec Tanon que « leurs dispositions personnelles, très conservatrices, leur faisaient considérer de préférence dans l’évolution l’une de ses faces, celle qui relie le droit du présent à celui du passé (3). » Il faut plutôt dire que toute recherche sur l’avenir est impossible pour celui qui accepte la
(4) TANON, 0p. cit., pp. 31-32.
(2) Vouloir, comme quelques auteurs, identifier la conscience juridique à la volonté populaire manifestée par le vote, est absurde.
(3) TANON, 0p. cil., p. 40.
doctrine historique, à moins de tomber dans l’absurdité qui consiste à vouloir calculer l’avenir avec de prétendues tendances du passé.
Newman, dans ses recherches sur le développement du dogme chrétien, s’est placé au même point de vue que l’école de Savigny: il ne s’est occupé que de ce qui existait. Il voulait répondre aux objections des controversistes anglicans, qui accusaient l'Eglise catholique de ne pas avoir fidèlement gardé le dépôt de la foi durant le Moyen Age; les anglicans admettaient que durant les premiers siècles les conciles avaient défini les dogmes d’une manière correcte. Newman trouvait dans l’histoire de l’ancienne Eglise les types de développement (ou d’épanouissement) auxquels ils devait comparer le travail ultérieur de la théologie romaine pour prouver que ce travail avait été irréprochable. Il n’a jamais songé à tirer de ces études une théorie lui permettant de faire progresser la théologie; on ne saurait donc commettre plus grossière erreur que de le confondre avec les gens qui se donnent pour ses disciples et qui s’occupent de l’histoire des dogmes uniquement dans l’espoir de montrer qu’il y a des analogies entre les tendances modernistes et les positions prises par certains Pères de l’Église. Ils écrivent sur le passé, mais ils sont dominés par des rêves relatifs à l’avenir.
Il faut appliquer ici une distinction que j'ai faite ailleurs entre deux manières de concevoir l’histoire (1): on peut regarder vers l’avenir et on note
(4) Cf. Système historique de Renan, pp. 5-23.
tous les germes de développement qui seront censés fournir une explication complète des événements qui arrivent; on s'occupe alors de création; — on peut, par contre, regarder vers le passé et on cherche comment se sont présentées les adaptations; c’est la doctrine de l’évolution. Savigny a changé l'esprit de l’histoire en introduisant cette nouvelle méthode; des difficultés inextricables se produisent dès qu’on mélange progrès et évolution.
On a observé plusieurs fois, qu’il y a une grande analogie entre les points de vue proposés par Savigny et le darwinisme (1). Beaucoup de naturalistes contemporains reprochent à Darwin de ne pas avoir étudié ce qu’Alfred Giard nomme les facteurs primaires de l’évolution, c’est-à-dire les forces qui créent les nouvelles espèces; Darwin a considéré une histoire naturelle achevée et il a voulu nous montrer comment l’élimination de certaines formes peut être rapprochée des conditions dans lesquelles se font la recherche de la nourriture et l’accouplement (lutte pour la vie et sélection sexuelle). Dans le pur darwinisme, les variations des espèces sont indéterminées; la prétention d’Alfred Giard, qui veut concilier le darwinisme et le lamarkisme, en combinant les facteurs secondaires du premier avec les facteurs primaires du second, est une naïveté de naturaliste peu habitué à philosopher (2); il faut choisir entre deux
(4) TANON, 0p. cit, p. 22.
(2) On ne saurait trop faire connaître les réflexions socio-
systèmes, on ne saurait les mélanger sous prétexte de faire de la science plus haute.
Le droit n’est pas moins sollicité au changement que ne le sont les espèces vivantes. Il n’y a pas une grosse affaire qui ne mette en évidence l’existence de forces propres à modifier le droit: les avocats, les juges et les professeurs, dans leurs plaidoiries, leurs décisions et leurs commentaires, touchent, toujours quelque peu, au système existant, en raison de leurs vues personnelles; bien souvent aussi, le grand public intervient pour exercer une pression sur les professionnels. Au milieu de toutes ces causes qu’il serait absurde de vouloir analyser, il se produit un mouvement: ce mouvement est la donnée de l’histoire et c’est lui qui nous fait connaître la conscience juridique du peuple.
Dans l’histoire du droit, il ne faudra donc pas demander que la conscience juridique soit définie comme pourrait l’être une force dont les effets pourraient être prévus suivant une loi; la conscience juridique est une image destinée à embrasser l’ensemble
logiques qui lui inspira la théorie (si peu vraisemblable d'ailleurs) de la télégonie suivant laquelle lés produits d’une femelle conservent quelque chô$e des qualités du premier mâle qui l’a saillie. Il pensait que les classes inférieures d'Europe avaient été heureusement transformées par la pratique du jus primae noctis concédé aux nobles (ALFRED Giarp, Controverses transformistes, p. 152). Cette légèreté n’a pas empêché Alfred Giard d’être un naturaliste de premier ordre; mais les savants ne sont pas toujours fort habiles dans l’art de tirer des conclusions générales de leurs expériences,
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des conditions dans lesquelles s’est faite l’acceptation (ou le refus) d’un nouveau système de relations. Pendant longtemps, les paysans du midi de la France ont opposé une résistance acharnée aux lois successorales du Code civil; nous avons là un exemple remarquable d’une lutte entre les traditions et des formes nouvelles; tous les éléments de cette lutte peuvent être observés assez facilement; il n’est donc pas exact de dire que la conscience juridique « n’est susceptible d'aucune détermination » (1); elle est déterminée dans la mesure où l’on peut connaître le rôle des traditions dans l’adaptation négative.
Il convient d’observer, à ce propos, que les naturalistes ne comprennent pas tous l’adaptation de la même manière. « Pour quelques-uns, dit Bergson, les conditions extérieures sont capables de causer directement les variations des organismes dans un sens défini, par les modifications physico-chimiques qu’elles déterminent dans la substance vivante: telle est l’hypothèse d’Eimer, par exemple. Pour d’autres, plus fidèles à l'esprit du darwinisme, l'influence des conditions ne s'exerce que d’une façon indirecte, en favorisant dans la concurrence vitale, ceux des représentants d’une espèce que le hasard de la naissance a mieux adaptés au milieu. En d’autres termes, les uns attribuent aux conditions extérieures une influence positive et les autres une influence négative: dans la première hypothèse, cette cause susci-
(4) TANON, 0p. cit, p. 28,
terait des variations; dans la seconde, elle ne ferait qu’en éliminer (1). » Le darwinisme se trouve ainsi de nouveau rapproché de la méthode historique.
Bergson dit que «l’idée darwinienne d’une adaptation s’effectuant par l'élimination automatique des inadaptés est une idée simple et claire ». J’estime de même que la théorie de la conscience juridique peut être appliquée de manière à rendre simple et claire l’histoire du droit; maïs il ne faut pas lui demander ce qu’elle ne peut donner, l’explication du développement progressif d’une institution suivant une ligne donnée. Le darwinisme montre la même impuissance en biologie, comme le dit Bergson (2).
Les théoriciens du droit historique n’ont pas toujours présenté leurs doctrines sous une forme satisfaisante; il faut une grande habitude des disciplines les plus sévères de la science pour arriver à comprendre que l’esprit peut se contenter de raisonner sur des adaptations négatives. A l’époque de Savigny, on était disposé à concevoir tout changement sous des formes analogues à celles que fournit la biologie: il est donc tout naturel que l’on ait si souvent regardé la conscience juridique du peuple comme étant une sorte de force vitale; et alors la philosophie du droit mérite la critique amère qu’en fait Ihering:
« L'origine du droit est un impénétrable mystère; dès lors, à quoi bon toute recherche ultérieure? Cette
(1) BERGSON, Evolution créatrice, pp. 59-60.
(2) BERGSON, 0p. cil., p. 60.
doctrine a le mérite de couper court à toute question sur la raison des choses. Sa réponse est toujours la même: âme populaire, sentiment juridique national... C’est la fatalité présidant à l’élaboration du droit... La théorie de l’émanation est un doux oreiller sur lequel la science n’a plus qu’à s’endormir. Retirons-le lui pour qu’elle s’éveille: qu’elle ouvre enfin les yeux et voie les choses comme elles sont en réalité (1). »
Si on a entendu le principe de l’évolution de manières si diverses et si arbitraires, c’est que le plus grand nombre de ses partisans n’avaient pas été conduits à l’admettre pour des raisons d’erdre intellectuel, mais pour des raisons d’ordre politique. On était fatigué de toutes les luttes qui avaient bouleversé l’Europe; on était disposé à accepter comme supérieurs tous les procédés de formation idéologique qui ne comportaient pas de lutte (2); on fut donc très heureux d’entendre vanter le droit coutu-
mier et de l’assimiler à la langue. Ihering fera plus
tard, très justement, observer que cette assimilation du droit à la langue est contraire à l’histoire, attendu
(1) IHERING, 0. cit, p. 12.
(2) On sait quelle importance a prise en France la distinction des époques critiques et des époques organiques: les saints-simoniens se proposèrent pour faire sortir les Français du purgatoire de la critique et les amener à l'organisation. Cette idée remonte sûrement à Napoléon qui avait annoncé qu'il avait clos l’ère de la Révolution et qui a introduit dans notre langue le terme Loi organique avec le sens de loi fondamentale d’une administration.
que la philologie ne montre pas de conflits analogues à ceux qui se présentent chaque fois qu’une règle nouvelle blesse des intérêts (1); mais cette fausse analogie était, au contraire, de nature à charmer les contemporains de Savigny.
L’école historique mettait en lumière une interdépendance étroite des diverses manifestations de l’esprit national (2); elle rapprochaiïit ainsi une nation d’un organisme vivant dans lequel toutes les parties sont solidement liées les unes aux autres et sont harmonisées. La conscience populaire semblait apparaître comme ayant une réalité. Il n’est donc pas étonnant que l’assimilation de l’histoire à un être vivant ait eu tant d'influence sur la pensée des écrivains politiques durant une grande partie du x1x° siècle, Je crois bien que ce fut l'héritage le plus populaire de l’historisme.
Pendant une quarantaine d’années après la Restauration, le monde libéral fut très occupé d’études scientifiques sur le passé; à la légèreté du siècle des lumières s’opposait le sérieux des écoles historiques; la doctrine du progrès ne put se maintenir qu’en empruntant beaucoup à celle de l’évolution. On ob-
(4) IHERING, La lutte pour le droit, trad. franç., pp. 6-11. (2) TANON, op. cit, p. 18.
serve que l’assimilation de l’histoire à un organisme engendra un grand nombre de thèses importantes:
1° On attache désormais une importance capitale à la lenteur et à la régularité du mouvement. On en vient parfois à regarder avec quelque pitié les révolutionnaires qui ne comprennent pas qu’une telle marche est seule compatible avec la science! On descend même jusqu’à accorder un respect superstitieux à cette progression, tandis qu’autrefois la lenteur du progrès était seulement regardée comme une mesure conseillée par la prudence.
2° L'idée de la nécessité a été fortement renforcée; Mme de Staël avait appelé l’attention sur les maux immenses qui résulteraient d’une politique ayant pour objet d’arrêter le progrès des lumières, et elle regardait une telle tentative comme devant être infructueuse (1); mais ce n’était là qu’un jugement fondé sur une appréciation de sagesse politique, tandis que maintenant on regarde la continuité du mouvement historique comme aussi nécessaire que celle d’une évolution vitale.
3° On a cessé de raisonner sur le progrès de l’esprit ou sur l’accroissement des lumières; on a regardé les institutions comme étant les organes d’un être vivant; on a choisi, à la manière de Cuvier, des caractères dominateurs, et on a étudié l’histoire en suivant leurs variations (2).
(14) DÉ STAEL, Œuvres, tome IV, p. 586.
(2) Cf. PIERRE MARCEL, Essai politique sur Alexis de Tocqueville, p. 107
Nous trouvons une application très remarquable des nouveaux points de vue dans la Démocratie en Amérique, dont la première édition est de 1835 et qui a exercé une si grande influence sur la pensée du xix° siècle. Tocqueville nous apprend, aux premières pages de son livre, que l’égalité des conditions lui est apparue comme caractère dominateur des institutions américaines; c’est « le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre » et le « point central où toutes [les] observations devaient aboutir ». Il nous apprend aussi qu’il avait été conduit à reconnaître que le mouvement vers l'égalité n’est point particulier à ce pays et qu’il se produisait partout, en raison des causes inconscientes: « Partout on a vu les divers incidents de la vie des peuples tourner au profit de la démocratie; tous les hommes l’ont aidée de leurs efforts: ceux qui avaient en vue de concourir à ses succès et ceux qui ne songeaient point à la servir; ceux qui ont combattu pour elle et ceux même qui se sont déclarés ses ennemis; tous ont été poussés pêle-mêle dans la même voie, et tous ont travaillé en commun, les uns malgré eux, les autres à leur insu, aveugles instruments dans la main de Dieu. »
Tocqueville exprimait l’idée qu’il avait acquise de cette nécessité dans un langage qu’il cherchait à rendre saisissant: « Le livre tout entier qu’on va lire a été écrit sous l’impression d’une sorte de terreur religieuse produite dans l’âme de l’auteur par la vue de cette révolution irrésistible qui marche, depuis tant de siècles, à travers tous les obstacles et qu’on
voit encore aujourd’hui s’avancer au milieu des ruines qu’elle a faites... Si de longues observations et des méditations sincères amenaient les hommes de nos jours à reconnaître que le développement graduel et progressif de l’égalité est à la fois Le passé et l’avenir de leur histoire, cette seule découverte donnerait à ce développement le caractère sacré de la volonté du souverain maître. Vouloir arrêter la démocratie paraîtrait alors lutter contre Dieu même et il ne resterait aux nations qu’à s’accommoder à l’état social que leur impose la Providence. »
Le mouvement est regardé comme étant semblable à un mouvement organique; on conclut à la nécessité de la démocratie dans l’avenir: l’homme sage devra chercher, dans l’expérience des peuples qui sont les plus avancés sur la voie nouvelle, des expériences capables de guider le législateur qui cherchera à faciliter le passage du passé au futur.
Que Tocqueville ait réussi à faire partager sa conviction à ses contemporains, c’est ce que déplorait Le Play, qui regardait la Démocratie en Amérique comme « un livre dangereux », ayant « fait beaucoup de mal » (1). — « Les honnêtes gens qui se rattachaient au passé ou qui restaient indécis entre le bien et le mal, prirent peu à peu confiance en sa prédiction; et depuis lors, ils croient à l’avènement fatal du régime américain, signalé comme le type de l’égalité
(4) LE PLAY, La réforme sociale en France, tome II, p. 321.
et de la démocratie (1). » Le Play ne voulait pas ad-
mettre la nécessité d’une évolution qui paraissait évidente à Tocqueville; il se persuadait que le monde pouvait être changé par l’exemple de quelques vieilles familles conservant des idées patriarcales; la notion de nécessité historique lui demeuraït absolument étrangère. Le Play pensait encore comme les gens du xvin° siècle; ce qui peut tenir, pour une très grande partie, à ce qu’il est demeuré toujours étranger aux travaux faits durant le xix° siècle sur l’histoire du droit et sur l’histoire de l’économie (2).
Je crois que la Démocratie en Amérique a eu une influence considérable et peut-être décisive sur les premières œuvres de Proudhon. La brochure sur La Célébration du dimanche, qui a paru à la fin de 1839, renferme des affirmations énergiquement égalitaires, mais qui ne proviènnent pas de la tradition de nos écrivains du xviri° siècle. L'auteur prend soin d’avertir qu’il ne veut pas « réchauffer les théories du célé-
(4) LE PLay, Organisation du travail, 3° édition, p. 361. Suivant Le Play, Tocqueville aurait pensé que la décadence des peuples européens était inévitable; «il croyait d’ailleurs que cette décadence ne pouvait guère être accélérée par l'importation du régime américain » (p. 377). Le Play nous a appris qu’il n’a été en relations avec Tocqueville que sous le second Empire; comme presque tous les anciens libéraux, Tocqueville regardait le régime impérial comme étant le résultat d'une décadence.
(2) Le Play ne semble avoir jamais parcouru de livres d'histoire que pour y relever quelques notes; peut-être même ces notes lui ont-elles été fournies par des amis.
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bre discours sur l’inégalité des conditions [et] reprendre en sous-œuvre la thèse mal conçue du philosophe de Genève » (1). On ne peut dire non plus : qu’il se rattache aux communistes français; c’est, en effet, à eux qu’il fait allusion quand il écrit: « La question de l’égalité des conditions et des fortunes a déjà été soulevée, mais comme une théorie sans principes: il faut la reprendre et l’approfondir dans toute sa vérité (2)... Mais aussitôt un problème se présenterait: trouver un état d'égalité sociale qui ne soit ni communauté, ni despotisme, ni morcellement, ni anarchie, mais liberté dans l’ordre et indépendance dans l'unité. Et ce premier point résolu, il en resterait un second: indiquer le meilleur mode de transition (3). »
L'année suivante, Proudhon reprenaïit ses idées égalitaires dans le premier mémoire sur la propriété; il était certain du résultat auquel devait aboutir l'humanité, parce que Tocqueville avait affirmé la marche à l’égalité; il n’avait plus qu’à présenter une preuve en forme; quand on lit ce mémoire avec cette indication, il paraît beaucoup plus intéressant que ne jugent beaucoup de nos contemporains, qui le trouvent trop peu soucieux des faits.
Les contemporains de Proudhon, au milieu desquels les idées émises par Tocqueville étaient fort ré-
(1) PROUDHON, Œuvres complètes, tome II, p. 144.
(2) Proudhon affirme que «l'égalité des conditions est conforme à la raison et irréfragable en droit» (op. cit. p. 149).
(3) PROUDHON, 0p. cil., p. 151.
pandues, furent extrêmement frappés par le mémoire
de 1840. Nous avons sur ce point le témoignage que
Marx et Engels en ont apporté dans La sainte famille et surtout celui de F. Vidal. Celui-ci a consacré un chapitre spécial à Proudhon et à Pecqueur (1) dans son livre sur la répartition des richesses, publié en 1846; il les nomme les égalitaires et les distingue de tous les autres socialistes (saints-simoniens, fouriéristes, communistes).
Les Contradictions économiques ont été écrites pour développer le même thème égalitaire, en montrant que l’égalité se dégage comme une loi cachée du développement économique. Il me semble que si Proudhon emploie ici si souvent un langage providentialiste, c’est qu’il avait été frappé du grand effet produit par les formules de Tocqueville. Marx se laissa prendre aux apparences, et dans la Misère de la philosophie, il regarda Proudhon comme un disciple attardé de Bossuet, au lieu d’aller chercher la source si prochaine d’où provenait cette manière d’exposer: « Le but que se proposait en premier lieu, dit-il, le génie social qui parle par la bouche de M. Proudhon, c'était d'éliminer ce qu’il y a de mauvais dans chaque catégorie économique, pour n’avoir que du bon. Pour lui, le bon, le bien suprême, le véritable but pratique, c’est l'égalité... Toute nouvelle catégorie est une hypothèse du génie social,
(4) Pecqueur publia, en 1842, sa Théorie nouvelle d’économie politique et sociule.
pour éliminer l'inégalité engendrée par l'hypothèse précédente. En résumé, l’égalité est l’intention primitive, la tendance mystique, le but providentiel que le génie social a constamment devant les veux, en tournoyant dans le cercle des contradictions économiques. Aussi la Providence est-elle la locomotive qui fait mieux marcher tout le bagage économique de M. Proudhon que sa raison pure et évaporée. Il a consacré à la Providence tout un chapitre qui suit celui des impôts (1). »
Il est évident que Marx devait avoir lu très superficiellement ce chapitre (si même il l’avait lu), — car Proudhon y rejette aussi nettement que possible le « gouvernement providentiel, dont la non-existence est, dit-il, suffisamment établie par les hallucinations métaphysiques et économiques de l’humanité, en un mot par le martyre de notre espèce » (2).
Marx avait raison de ne pas vouloir admettre que l’on pût faire la synthèse de l’histoire humaine en la subordonnant au développement d’un caractère: sa critique est très juste et détruit les systèmes de progression dont usérent si largement les saint-simoniens. « La tendance à l’égalité appartient à notre siècle. Dire maintenant que tous les siècles antérieurs,
(1) Marx, Misère de la philosophie, pp. 164-165. Ur peu plus loin il renvoie Proudhon à l'Histoire de l’économie politique de Villeneuve-Bargemont, qui transforme l’histoire en apologétique catholique (p. 167).
(2) PROUDHON Contfradictions économiques, tome I, pp. 360-361.
avec des besoins, des moyens de production, etc., tout à fait différents, travaillaient providentiellement à la réalisation de légalité, c’est d’abord substituer les moyens et les hommes de notre siècle, aux hommes et aux moyens des siècles antérieurs et méconnaître le mouvement historique pour lequel les générations successives transformaient les résultats acquis des générations qui les précédaient (1). » On ne saurait ramener l’histoire à une unité idéologique illusoire; il faut, pour suivre scientifiquement une évolution, embrasser seulement une période dont les conditions économiques offrent assez de constance pour qu’on puisse y trouver une unité réelle.
Mais Proudhon ne s’était point proposé de démontrer l’existence du mouvement historique vers l’égalité des conditions; il avait recu ce fait des mains de Tocqueville et il voulait en trouver une métaphysique, en établissant un ordre philosophique dans l’économie; il prenait en bloc le monde et voulait y démêler un ordre qui fût de nature à rendre compte de la loi proclamée par Tocqueville; sa conception fort compliquée est assez étrangère à nos habitudes actuelles de penser (2); mais elle devait paraître toute
(4) MaARXx, 0p. ci, p. 166.
(2) Nous avons d’autant plus de peine à accepter les vues de Proudhon que nous voyons que les faits contemporains sont en pleine contradiction avec la loi historique de Tocqueville, Nul voyageur, visitant aujourd’hui les Etats-Unis, n’y admire plus l'égalité des conditions qu'y observait l'écrivain français en 1832; le pays était alors agricole; maintenant qu'il est devenu industriel, la spéculation y a produit les inégalités les plus incroyables.
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naturelle à un homme qui avait été initié quelque peu aux vastes synthèses hégéliennes. « Nous ne faisons point une histoire selon l’ordre des temps, disait-il, dans le chapitre des machines, mais selon la succession des idées. Les phases ou catégories économiques sont dans leur manifestation tantôt contemporaines, tantôt interverties; et de là vient l’extrême difficulté qu'ont éprouvée de tout temps les économistes à systématiser leurs idées; de là le chaos de leurs ouvrages... Mais les théories économiques n’en ont pas moins leur succession logique et leur série dans l’entendement: c’est cet ordre que nous nous sommes flatté de découvrir et qui fera de cet ouvrage tout à la fois une philosophie et une histoire (1). »
Proudhon croyait qu’il se montrait beaucoup plus scientifique que les hégéliens qu’il avait fréquentés à Paris: ceux-ci voulaient que l’humanité eût fait des efforts séculaires pour déposer des témoignages en faveur de la métaphysique qu’ils avaient choisie; ils dénaturaient ainsi la réalité; mais lui, appuyé sur l’autorité de Tocqueville, ne pouvait supposer qu’on l’accusât de négliger la réalité.
Ce n’est pas sortir de notre sujet que d’appeler ici l’attention sur quelques thèses très curieuses qu’il
. devait présenter bientôt et qui éclairent beaucoup la
doctrine des Contradictions. Ces thèses n’ont pas
beaucoup frappé les contemporains, qui concevaient
(1) PROUDHON, (oc. cit., p. 148.
la philosophie d’une tout autre manière ; en les examinant, on comprend pourquoi le langage de Proudhon est si souvent obscur dans les œuvres de cette époque: un auteur, si grand puisse-t-il être, ne saurait, en effet, arriver à donner une exposition claire de ses intuitions s’il n’a pas la collaboration de son public.
L'ancienne métaphysique grecque, qui fut construite par des sculpteurs et des architectes, habitués à tailler dans le marbre des œuvres que leurs contemporains regardaient comme étant destinées à l’immortalité, a voulu contempler l'absolu. Proudhon soutient qu’il faut prendre le contrepied des anciens: « Le vrai, en toutes choses; le réel, le positif, le praticable, est ce qui change, ou du moins ce qui est susceptible de progression, conciliation, transformation, tandis que le faux, le fictif, l'impossible, l’abstrait, est tout ce qui se présente comme fixe, entier, complet, inaltérable, indéfectible, non susceptible de modification, conversion, augmentation ou diminution, réfractaire, par conséquent, à toute combinaison supérieure, à toute synthèse (1) ».
(4) PROUDHON, Philosophie du progrès, p. 21. — Voici quelques thèses qui méritent d'être notées, en raison des analogies qu’elles présentent avec des théories actuelles. « Le mouvement est le fait primitif » (p. 27); — Quand ndus parlons d’un point de départ ou principe et d'un point d'arrivée ou but, nous formulons une illusion; une deuxième illusion nous fait regarder le principe comme étant la cause, ou le générateur de la fin; «le mouvement est: voilà tout» (pp. 29-30).
Les contradictions économiques résultent de l’illusion de notre entendement abstrait qui veut poursuivre logiquement toutes les conséquences de jugements qui ont seulement une valeur relative. « J’ai prouvé, dit-il, que la plupart des notions sur lesquelles repose en ce moment la pratique industrielle et par suite toute l’économie des sociétés modernes, sont... des conceptions analytiques, des sections mutuellement déduites l’une de l’autre, par voie d’opposition, du groupe sociétaire, de ses idées, de sa loi, et développées chacune à part, sans frein et sans limite. D'où il résulte que la société, au lieu de reposer sur l'harmonie, est assise sur un trône de contradictions, qu’au lieu de progresser avec certitude dans la richesse et la vertu, elle présente un développement parallèle et systématique dans la misère et le crime (1) ».
Il ne 5emble pas que Proudhon ait jamais fait un effort bien sérieux pour donner à ces belles institutions une organisation un peu régulière; les conclusions qu’il tire de ses considérations sur le mouvement, sont bien loin d’être en rapport avec les promesses qu’il nous fait entendre.
Le coup d’Etat de 1851 eut pour résultat de mieux faire comprendre à Proudhon sa vocation de moraliste. En présence d’une société qui, enivrée par d’heureuses chances, ne voulait plus entendre parler que de succès, de progrès et de plaisirs, il fit entendre