‹ Les illusions du progrèsChapitre 21 sur 27 · H'- CR · texte numérisé non relu

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tice, poursuit un idéal qui paraît devoir lui procurer de la félicité, fait « servir l’idéal à sa concupiscence » (3). Ce qui paraissait surtout difficile à

(1) PROUDHON, loc. cit., p. 271.

(2) PROUDHON, loc. cit., p. 211.

(3) PROUDHON, {0C. cit., pp. 297-299. — Suivant une théorie qui lui venait probablement des hégéliens, Proudhon pense que «le christianisme n'a fait que poser le mythe de ce dont la philosophie devait plus tard dégager la vérité et donner l'explication » (p. 281). L'homme agit suivant la

expliquer pour Proudhon, c'était l’éclipse de sens moral que l’on constatait alors en France et qui succédait à une époque ou tant d’espérances de rénovation avaient été conçues. Proudhon ne voulait pas croire que ce régime pût durer longtemps. « Le travail et le droit sont les deux grands principes de qui doivent relever désormais toutes les créations de l’idéal. Les idoles sont renversées: la débauche contemporaine leur a porté un dernier coup. L’heure sonnera bientôt des assises perpétuelles et de l’incorruptible jugement (1). »

Tant que les vaincus de 1851 demeurèrent inquiets sur l’avenir, ils eurent une grande admiration pour la Justice et soutinrent les espérances des hommes du peuple en les assurant que la Justice finissait toujours par triompher. Aujourd’hui, un tel langage paraît bien vieux; les démocrates victorieux ont relégué au magasin des vieilles guitares toute l’ancienne littérature libérale qui pourrait les gêner dans leur travail de gouvernement.

Justice parce qu'il est soutenu par l'idéal qu'il à construit; et c’est ce que les théologiens ont exprimé dans leur théorie de la grâce (p. 280). Le péché consiste dans «la séparation plus ou moins fortuite de ce que l'homme possède en lui de plus élevé, le juste et l'idéal» (p. 296).

(4) PROUDHON, loc. cil., p. 299.

Depuis que la démocratie se croit assurée d’un long avenir et que les partis conservateurs sont découragés, elle n’éprouve plus le même besoin qu’autrefois de justifier son droit au pouvoir par la philosophie de l’histoire. La notion de progrès a donc perdu beaucoup de son importance aux yeux des hommes qui tiennent une grande place dans la science bourgeoise: c’est ainsi que deux excellents blocards, les professeurs Langlois et Seignobos ne consacrent que quinze lignes (et encore assez dédaigneuses) à la question du progrès dans leur /ntroduction aux études historiques. Cependant il est facile de constater que le progrès n’est pas encore rayé du dictionnaire démocratique.

La démocratie repose sur l’existence d’une solide hiérarchie; il faut à l’oligarchie de gros arrivistes une troupe ardente de bas-officiers qui ne cesse de travailler dans l’intérêt de ses chefs et qui retire peu de profit matériel de son activité; il faut tenir en haleine cette sorte de petite noblesse, en lui prodiguant des marques de sympathie, en excitant chez elle des sentiments d'honneur, en lui parlant un langage idéaliste. La grandeur du pays, la domination des forces naturelles par la science, la marche de l’humanité vers la lumière, voilà les balivernes qui se retrouvent à tout instant chez nous, dans les discours des orateurs démocratiques.

Dans une harangue prononcée devant la Ligue de

l’enseignement à son congrès d’Angers, au mois d’août 1906, le ministre de l’Instruction publique. s’écriait: « L’exercice du pouvoir à mes yeux n’a d'intérêt qu’autant qu’il peut permettre à un homme, non pas de jouir des honneurs que donne la fonction, mais de lui procurer cette satisfaction intime et profonde qu’on éprouve quand on peut réaliser sa pensée. » Ce langage digne d’un stoïcien était tenu par l’austère Aristide Briand! Quelques instants auparavant, il avait dit: « Ce pays-ci, c’est nous qui l’aimons. S'il vit, s’il se développe, s’il grandit, s’il S’embellit, ce. sera par nous, parce que nous sommes des républicains. Vous aurez beau dire cela aux conservateurs, ils ne vous entendent pas (1). »

Ainsi le bon apôtre parle comme s’il était le principal auteur de tout ce qui se produit de grand dans lé pays et il trouve des auditeurs pour accepter son charlatanisme! Il déplore que cela ne prenne plus sur les conservateurs! Maintenant les politiciens ne s’adressent plus au public lettré pour lequel écrivirent les Pères de la démocratie; ils s'adressent à dés catégories de personnes qui ont été soumises à un entraînement spécial et qui sont faconnées en vue d’admirer les oracles qui sortent de leur bouche.

Tous les efforts de l’administration républicaine depuis trente ans ont tendu à enrégimenter les ins-

tituteurs dans cette petite noblesse qui fait la for-.

(1) Je cite d'après les Débats du 7 août 1906.

tune des héros de notre démocratie contemporaine; on a travaillé à leur inculquer un respect superstitieux pour les grands mots à peu près vides de sens. qui servent de philosophie aux bourgeois. De là résulte ce que Léon Daudet appelle la philosophie des primaires, terme assez inexact, car ce galimatias n’est pas une création spontanée des hommes qui ont reçu l'instruction primaire, mais une création savamment sophistique de leurs maîtres, combinée en vue de les duper, de les exploiter et de se faire des rentes sur le trésor public que leur dévouement ouvre aux politiciens (1).

11 y a toujours, de par le monde, quelques âmes honnêtes qui se refusent à voir les choses sous leur aspect réel, qu’elles trouvent passablement repoussant; elles s’ingénient, en conséquence, à fabriquer des théories qui puissent donner un peu de respectabilité à la démocratie. Il ne faut donc pas s’étonner de rencontrer encore des théories du progrès, théories très artificielles, dans lesquelles l’auteur cherche à se tromper lui-même. Je crois utile, pour terminer cette étude, de présenter au lecteur la doctrine que P. Lacombe a exposée il y a une douzaine d’années; cela sera d’autant plus instructif que

(1) Il est facile de constater que les instituteurs font de louables efforts aujourd’hui pour s’émanciper; les démocrates redoublent d'audace pour maintenir leur prestige; mais à force d’abuser des moyens grossiers dont ils disposent, ils pourraient bien devenir la risée des hommes qu'ils ont si longtemps trompés.

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P. Lacombe est à la fois un savant consciencieux (1) et un vieux républicain. Nous allons trouver chez lui une extraordinaire naïveté qui correspond bien à cette double condition: l’auteur croit que le monde vit des passions qui dominent le collectionneur de notes érudites, et il désire ne rencontrer dans le monde que juste ce qui convient à sa conscience républicaine,

On peut se faire, observe P. Lacombe, deux idées très différentes du progrès, suivant qu’on le considère, d’un côté, « sous la forme simple d’une accumulation de richesses et de connaissances » ou suivant qu’on le regarde, d’un autre côté, comme ayant pour objet « un équilibre plus habile, une conciliation mieux réussie » entre les diverses émotions (2). « Ce qui fait tout en réalité, c’est le sentiment qu’on a de son sort (3). »

Le Play a souvent insisté sur cette distinction; il peut arriver parfois que le deuxième genre de progrès soit douteux, alors que le premier existe d’une manière incontestable; ainsi, parlant des imprécations qu'Arthur Young avait lancées contre les grands seigneurs français qui laissaient leurs terres

(1) Langlois et Seignobos engagent ceux de leurs lecteurs qui désirent approfondir la notion du progrès, à consulter l'ouvrage de P. Lacombe (Introduction aux études historiques, p. 249).

(2) P. LACOMBE, De l’histoire considérée comme science, p. 276.

(3) P. LACOMBE, 0p. cit. p. 280.

dans l’ancien état, il dit: « Pour justifier complètement cette critique, l’auteur aurait dû prouver que les populations qui vivaient sur ces friches, n’étaient pas plus heureuses que celles des terres défrichées de son comté de Suffolk (1). » Le Play croyait avoir constaté, au cours de ses voyages, que le parfait équilibre qui, pour P. Lacombe correspond au vrai progrès, a été réalisé chez les populations de la grande steppe, de l’ancien continent. « Les habitants de la steppe, lorsqu’ils ne sont pas corrompus par le contact des civilisés, inspirent au voyageur, plus que tout autre type de la race humaine, l’affection et le respect. Tous les Occidentaux qui ont séjourné chez les habitants de la steppe ont éprouvé la même impression. Tous m’ont avoué qu’en rentrant chez les peuples sédentaires, ils n’ont guère ressenti que le regret et la désillusion (2). »

Les conceptions que P. Lacombe se forme au sujet du bonheur ne sont point fondées sur l’observation de groupes historiques, mais uniquement sur le genre de vie qui convient le mieux à un homme qui a été, comme lui, habitué, toute sa vie, à remuer des bouquins dans des bibliothèques. « Les émotions intellectuelles, dit-il, ont généralement une vivacité moindre que les émotions sensuelles ou sentimentales; mais... la durée et la répétition ne les affaiblissent pas; le bonheur faible et tranquille qui

(4) LE PLay, La réforme sociale en France, tome I, p. 278. (2) LE PLAY, op. cit. tome Il, p. 513.

vient d’elles, peut être continu et remplir presque tous les instants... La règle la plus sûre de l’art de vivre, ou art du bonheur, consiste à poursuivre dans une large mesure l’émotion intellectuelle (1). » L'auteur passe de cette douce philosophie d’érudit à une considération d’un tout autre genre ; il imagine que l'historien est appelé à donner des prix de sagesse aux nations qui se sont laissées diriger par les hommes qui ont le mieux pratiqué le bel art du bonheur (2). « L’historien qui veut mesurer la distance des sociétés entre elles sur la voié du progrès n’a pas de mètre plus sûr à employer que la part faite, en chacune de ces sociétés, aux émotions intellectuelles, à l’art et à la science » (3). Mais là se présente une nouvelle difficulté, car il y a deux mètres intellectuels, l’un est scientifique et l’autre est artistique ; mais le doute ne sauraït être bien grave pour un ancien inspecteur des bibliothèques, c’est le premier qui est le bon : « Je demande, conclut-il, que les civilisations soient mesurées entre elles, d’abord au mètre de la science que chacune a

(4) P. LACOMBE, 0p. cit. pp. 281-282. L'auteur croyant avoir constaté que l'intelligence va toujours en s'élargissant, estime que «le cours des choses, s’il ne seconde pas nos vœux, ne les contrarie pas non plus positivement » et que «notre sort n’est pas si déplorable à la condition de le reconnaître et de l’accepter » (p. 282).

(2) P. Lacombe avoue en effet qu’il ne va s'occuper que des conditions de vie de la plus haute des couches sociales (op. cit., p. 283).

(3) P. LACOMBE, 0p. cil., p. 283.

contenue, quitte à leur tenir compte, en seconde ligne, des supériorités artistiques, littéraires ou morales, que l’une d’elles peut avoir sur les autres (1). » Ainsi nous voilà ramenés à un concours universitaire !

Il ne faudrait pas croire que cette construction soit absolument sans attaches avec les tendances de la démocratie ; il est facile de voir que P. Lacombe nous a livré plusieurs des secrets du monde contemporain.

I1 faut noter, tout déborde l'embarras dans lequel se trouve l’auteur au sujet du progrès matériel ; P.. Lacombe parle, en effet, quelquefois de la technique dans des termes que ne désavouerait pas un . disciple de Marx; on pourrait donc s'attendre à ce "qu'il rangeât les civilisations d’après l’échelle de “leurs procédés de production; mais tout en recon- “naissant la priorité de l’évolution économique, en tant que vérité expérimentale, P. Lacombe ne se sert pas de l’économie pour « juger la hauteur relative des civilisations » (2). Cette attitude correspond parfaitement à la situation des démocraties con- “temporaines : celles-ci existent dans des pays qui deviennent, tous les jours, plus riches par suite de causes étrangères aux préoccupations des chefs des démocraties — et très souvent même en dépit de

(1) P. LACOMBE, 0p. cit., p. 288.

… (2) P. LACOMBE, 0p. cit., p. 283.

l’activité de ces chefs. Il est donc naturel de regarder le progrès de la production comme étant la condition fondamentale de toute la civilisation moderne ; mais de placer aussi l’essentiel de cette civilisation ailleurs que dans l’économie.

On remarquera encore que P. Lacombe n’attache qu'une importance médiocre aux préoccupations morales ; le progrès de la moralité n’aboutit guère qu'à provoquer, suivant lui, des sensations neutres (1) ; le bonheur démocratique a besoin d’émotions d'un ordre plus positif. Nous savons, par la moindre observation des phénomènes contemporains, que la démocratie a le plus profond mépris pour tout ce qui rappelle les contraintes que la morale prétend imposer aux hommes.

Nous avons vu que P. Lacombe ne considère dans la société qu’un groupe dirigeant ; tout est subordonné au bonheur de cette élite. Là encore nous trouvons un aveu précieux : rien n’est plus aristocratique que les aspirations de la démocratie; celleci prétend continuer l’exploitation des masses productrices par une oligarchie de professionnels de l'intelligence et de la politique.

Il y a une si grande contradiction entre les conditions de vie joyeuse que recherche partout la démocratie, à l’imitation de l’ancienne société, et les conditions de la vie sage que P. Lacombe décrit,

qu’on a tout d’abord quelque peine à comprendre

nm mens

(1) P. LACOMBE, 0. Ci, p. 281.

comment celui-ei a pu regarder cette tempérance du savant comme étant susceptible de s’appliquer à l’évolution historique.

Il faut, pour comprendre ce très étrange paradoxe, se rappeler que la démocratie aime à recevoir les compliments qu’elle mérite le moins ; je vais en donner des exemples empruntés à un livre récent écrit par l’un des flagorneurs les plus illustres de la société contemporaine (1). Alfred Fouillée affirme qu'avec le progrès démocratique on constate « un sentiment progressif de la dignité humaine, de la liberté et de l’autonomie humaines », et il conclut que « malgré de trop fréquentes déviations, la démocratie est par elle-même moralisatrice » (2). On ne saurait accumuler avec plus d’impudence d’énormes mensonges : il suffit de regarder autour de nous pour reconnaître que la démocratie est une école de servilité, de délation et de démoralisation. A. Fouillée ne se moque pas médiocrement de ses lecteurs lorsqu'il prétend trouver dans la bonté une force morale efficace capable de conduire nos contemporains (3). On ne se douterait guère que la bonté

(1) Cette appréciation ne paraîtra nullement sévère aux personnes qui connaissent les étranges corrections qui ont été faites aux dernières éditions du Tour de France, en vue de plaire aux anticléricaux; Notre-Dame de Paris a cessé d'être le chef-d'œuvre de l’art français; saint Bernard et Bossuet ont été rayés de l’histoire (cf. Chambre des Députés, 17 janvier 1910, séance du matin).

(2) ALFRED FOUILLÉE, Morale des idées-forces, p. 815.

(3) ALFRED FOUILLÉE, 0p. clt., p. 360.

fût une vertu fort répandue dans le monde: ïül Semble même que ce ne soit pas du tout une vertu démocratique (1), mais la démocratie veut qu’on célèbre l’excellénce de son cœur; ce genre de flatteries est un héritage de l’Ancien Régime.

P. Lacombe, en donnant une si grande place aux

choses de l'intelligence, a pu croire qu’il exprimait le vœu profond de la démocratie, car celle-ci ne cesse de vanter la prétendue passion qu’elle éprouve pour la vérité. Dans son discours d’Angers, Aristide Briand demande aux instituteurs de former «':le vrai homme, le citoyen de la véritable démocratie, celui dont le cerveau n’est pas obstrué par les préoccupations du mystère et du dogme, l’homme qui regarde clairement en face de lui, l’homme qui voit en, lui la vie telle qu’elle est, belle et méritant d’être vécue, et qui la vivra ». Et se permettant toutes les exagérations de l’éloquence démocratique, le mi-

nistre lançait cette phrase étonnante : « Cet homme- |

là! la divinité est en lui; et si ce Dieu jusqu’à présent a été si souvent impuissant et chancelant, et courbé

: (4) Le Cri de Paris du 4 août 1907 signale un procédé tout à fait démocratique de pratiquer la bonté; beaucoup

d'œuvres philanthropiques sont des œuvres électorales : ?

-« On tape les grands magasins, les grandes banques, les millionnaires connus, lesquels sont tous obligés aujourd'hui d'avoir un budget spécial pour ce genre d'opérations. Ce qui n'empêche pas, au cours des périodes électorales, de flétrir énergiquement les monopoles commerciaux, la haute banque et la ploutocratie. » C'est cette filouterie qu'Alfred Fouillée prend probablement pour de la bonté.

sous lés fardeaux de la vie, c’est parce que le mensonge ct l'ignorance ont trop longtemps enchaîné ses efforts. C’est à nous de le libérer. » |

M’est avis qu’il est difficile dé pousser plus loin lPaplomb du politicien, heureux d’être enfin parvenu à une situation inespérée et abusant de la naïveté d’auditeurs entraînés à admirer la creuse métaphysique des arrivistes repus (1).

A l’origine de nos recherches, nous avons trouvé une petite philosophie de gens du monde qui prétendaient jouir joyeusement de leurs richesses et qui ne voulaient plus entendre parler de la prudence longtemps imposée à leurs pères; les contemporains de Louis XIV vantent les merveilles de leur siècle et s’enthousiasment en pensant aux belles choses qui naissent spontanément pour assurer un bonheur de plus en plus grand aux hommes. — Plus tard est venue une philosophie de l’histoire qui a pris sa forme définitive au temps de la bourgeoisie libérale et qui a eu pour objet de montrer que les transformations poursuivies par les champions de l'Etat moderne possèdent un caractère de nécessité. — Au-

(1) Une biographie d'Aristide Briand serait très instructive pour la connaissance de la démocratie et du socialisme des politiciens, qui en est une variété assez peu recommandable généralement. L'ancien chevalier du travail, qui avait été heureux de trouver à Pontoise un barreau paradoxal pour pouvoir prendre le titre d'avocat, est aujourd'hui ministre de la Justice ; ïl faut espérer, pour la beauté du dénouement, qu'il ira s'asseoir sur le siège du premier président à la Cour de cassation.

jcurd’hui nous sommes descendus aux boniments : électoraux, qui permettent aux démagogues de diriger souverainement leur armée et de s’assurer une vie heureuse; parfois d’honnêtes républicains cherchent à dissimuler l’horreur de cette politique sous des apparences philosophiques, maïs le voile est toujours facile à déchirer.

Toutes les idées relatives au progrès se mêlent d’une manière singulière et parfois cocasse, parce que la démocratie a très peu d’idées qui lui appartiennent en propre et qu’elle vit presque uniquement sur l’héritage de l’Ancien Régime. Une des tâches qui s'impose au socialisme contemporain, est de démolir iout cet échafaudage de mensonges conventionnels et de ruiner le prestige dont jouit encore la métaphysique des gens qui vulgarisent la vulgarisation du xvrrr° siècle. C’est ce que j’ai essayé de faire chaque fois que j'en ai trouvé l’occasion au cours de ces discussions.

On ne saurait abandonner ces questions sans signaler un caractère très remarquable que présente la société moderne ei qui a semblé à beaucoup de personnes être en contradiction avec les principes de la lutte de classe.

Il y a dans le monde capitaliste un progrès réel, qui permet aux dirigeants de se donner du bon

temps, mais qui, en même temps est la condition nécessaire de la révolution socialiste. Ce progrès réel, qui porte sur la technique de la production, est éga-

lement applaudi par les bourgeois qui bénissent des

occurrences de vie plus large, et par les socialistes qui le regardent comme une garantie d’une révolution pouvant supprimer les maîtres. C’est ainsi que les marxistes ont toujours dénoncé comme des réactionnaires très dangereux les philanthropes qui, en vue d'éviter au peuple les souffrances provoquées par toute grande transformation économique, voudraïent entraver par des règlements le progrès réel.

Les Intellectuels ont beaucoup de peine à comprendre comment des possédants et des révolutionnaires peuvent s'entendre, à ce point, sur la valeur du progrès réel. Il leur semble que ce qui est avantageux aux premiers devrait être odieux aux seconds; ils assimilent, en effet, tous les conflits historiques

aux luttes des partis se disputant les avantages du

pouvoir ; ce que l’un gagne est perdu par l’autre. Beaucoup pensent que l’admiration que manifestent nos contemporains pour le progrès réel, pourrait bien témoigner en faveur d’une harmonie des intérêts ; toute la philosophie sociale se ramènerait à savoir si chaque groupe a profité autant qu’il le méritait. La véritable question, pour les révolutionnaires, est de juger les faits du présent par rapport à l’avenir qu’ils préparent; — c’est cette manière de penser que ne comprennent guère nos professsionnels d’idéalisme.

Je ne crois pas que l’on ait encore approfondi

d’une manière suffisante les conditions du progrès

de la production, pour qu’il soit possible de formuler des lois générales; je vais me borner à indiquer des points de vue qui me semblent devoir être pris en considération,

a) Il faut d’abord s’occuper des formes des ma-

chines pour déterminer quelles sont les propriétés

nouvelles que les praticiens leur demandent ; ce serait certainement la partie la plus aisée du travail à ‘entreprendre. Voici quelques observations géné-

rales dont toute personne ayant quelque goût pour

la mécanique pourra vérifier l’importance. Les constructeurs emploient des combinaisons de plus en plus géométriques (1); ils cherchent à obtenir des rotations très rapides et très voisines du mouvement uniforme: ils réduisent par de multiples artifices, le rôle des résistances passives, non seulement pour économiser de la force, mais encore pour diminuer l’indétermination du mouvement (2). — Partout, on: voudrait régler l’alimentation (soit en matières à travailler, soit en matières à consommer) d’une ma-

nière automatique, de façon à réaliser une marche

(1) La loi que donne Reuleaux (Cinématique, trad. franc. p. 243) est plus précise; mais son énoncé ne peut être bien compris que de lecteurs familiers avec les idées de ce grand mécanicien.

(2) La réduction des forces passives rentre dans les phénomènes énumérés plus loin (b); mais quand on réduit les frottements, on atténue aussi leurs variations.

(se

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