‹ Les illusions du progrèsChapitre 23 sur 27 · TRES · texte numérisé non relu

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sa volonté; ceux qui recueilleront son héritage devront se considérer comme étant des gens heureux qui ont gagné à la loterie. L'héritage est ainsi une sorte d’épave, sur laquelle l'Etat ne se fait aucun

scrupule de percevoir des impôts si forts qu’on a pu

les comparer parfois à une confiscation partielle. L'opinion accepte ces mesures fiscales sans protester; ce qui prouve à quel point elle a oublié les idées du droit civil.

On pourrait multiplier ces exemples, et on trouverait que dans tous les ordres il se produit des dégénérescences semblables à celles qui viennent d’être esquissées.

Lorsqu'on a constaté que dans notre époque des causes nombreuses, disparates et dominantes, se coalisent pour provoquer la dégénérescence du droit, on en vient à se demander si Proudhon n’aurait pas été victime d’une étrange illusion quand il a supposé que notre nature nous conduit à la Justice; il semblerait plutôt vraisemblable que le droit aurait été imposé aux hommes par des accidents historiques et que les peuples feraient toutes sortes d’efforts pour s’'émanciper d’un joug qui vient artificiellement ac-

: croître les difficultés de la vie. Nous sommes habi-

tués à regarder la grandeur du droit comme étant le meilleur signe de la grandeur historique; ainsi, : cette grandeur historique serait une exception contre

laquelle lutterait l’humanité,

Les recherches de l’érudition moderne qui ont montré de quelle importance fut la magie dans les institutions anciennes, tendent à montrer aussi que le droit fut très exceptionnel dans le monde antique; la magie est un ensemble de recettes grâce auxquelles un homme, assez riche pour payer le détenteur des formules mystérieuses, peut acquérir le concours de forces exceptionnelles et l'emporter sur tout adversaire; le droit suppose, au contraire, que l'individu entre en lutte, pour soutenir ses revendications, avec ses propres forces.

Je ne crois pas que les Grecs aient été de grands maîtres en droit (1); le professeur Glotz a Bien prétendu que notre « société foncièrement laïque et démocratique » trouverait «grand profit à se détourner parfois du droit romain, rigide, compassé, emprisonné dans des formes et des formules d’origine religieuse et aristocratique, pour se retremper dans un droit vivant, libre, ailé, cordial, où la justice s’émeut et prend le nom d'humanité » (2). Ce galimatias ne peut que rendre fort suspect un droit qui est, d’ailleurs, fort mal connu d’après son apologiste (3); un droit cordial et ailé ne doit pas être

(4) Renan, faisant l'inventaire de tout ce que nous devons aux Grecs, parle du «droit maritime et international », mais point du droit civil (Histoire du peuple d'Israël, tome I, p. 1).

(2) GLoTz, Etudes sociales et juridiques sur l'antiquité grecque, p. 299.

(3) Il estime que l’érudition doit s'occuper, pour le moment, de reconstituer le droit grec (op. cit., p. 279).

grand’chose. Quand on ne veut pas courir le risque de s’égarer au milieu de vaines dissertations, il faut en revenir à l'opinion des anciens juristes qui voyaient dans Rome la patrie du droit.

L'idée qu’il puisse y avoir ainsi une création unique dans l’histoire choque beaucoup des préjugés évolutionnistes actuels; mais le judaïsme est bien certainement une création unique, en dépit des efforts qui ont été faits par des orientalistes pour le faire entrer dans le système général des religions sémitiques. Renan estimait que l’existence du judaïsme n’était pas aussi extraordinaire qu’a été « l’apparition simultanée qui s’est faite dans la race hellénique de tout ce qui constitue l’honneur et l’ornement de l'esprit humain ». La conquête romaine serait encore, d’après lui, à mettre sur le même pied que la religion juive et la civilisation grecque (1).

S’il se produit quelque chose d’unique dans l’histoire, c’est que le hasard a une part énorme dans la vie des peuples; il arrive parfois que des conjonctions de causes puissantes arrivent à produire des résultats qui appartiennent à un, genre nouveau (2). L'historien doit chercher à déterminer les genres auxquels se rattachent les causes les plus importantes; mais il s’engagerait dans une voie condui-

(4) RENAN, LOC. cit, pp. IV-VI.

(2) Marx écrit à propos des origines du capitalisme : « Ici se confirme la loi constatée par Hegel dans sa Logique, loi d'après laquelle de simples changements de quantité, parvenus à un certain degré, amènent des différences dans la qualité. » (Capital, trad. franç., tome 1, p. 133, col. 2).

sant à l’absurde s’il prétendait nous apprendre pourquoi s’est produite, dans un lieu déterminé et à une date donnée, cette conjonction unique de causes. Nous pouvons, par exemple, supposer que les destinées conquérantes de Rome tiennent à ce qu’une aristocratie remarquablement douée au point de vue du commandement, a recu de la Grèce des institutions militaires, un système fiscal, une politique de sage exploitation des vaincus. Une force organisée suivant un plan, qu’on pourrait croire donné par un tyran grec (1), devait, à la longue, venir à bout de l'anarchie des villages italiens, qui ressemblaient sans

doute beaucoup aux villages berbères. Mais comment

les patriciens de Rome ont-ils pu recevoir, accepter ct conserver un régime si étranger aux mœurs ita-

liennes, voilà une question que le véritable historien

ne se pose point; et ne se la posant point, il n’a pas de raison pour s'étonner du caractère exceptionnel que présente la conquête romaïne.

Il est possible de reconnaître quelles causes prépondérantes ont dû concourir à la formation du droit romain; mais il serait ridicule de vouloir expliquer pourquoi ces causes se sont uniquement rencontrées à Rome.

Tous ceux qui étudient cette histoire sont frappés par la grande intelligence qu’ont possédée les vieux patriciens en matière agronomique. Il est extrême-

(4) La légende de Servius Tullius a conservé une trace de cette importation.

niet," 2.

ment probable que l’usage de leurs livres domestiques

. remonte à un âge fort reculé (1); tout le monde sait

que les exploitations rurales, dont les maîtres tiennent des comptes et des mémoriaux exacts, ont une valeur économique fort supérieure aux autres (2), — Jhering admirait beaucoup les Romains primitifs pour n’avoir admis d’autres démembrements de la propriété que les servitudes dont l'existence est imposée par les nécessités de la bonne culture; l’avenir du domaine était ainsi protégé contre les erreurs et les caprices (3). — La distinction établie

entre les res mancipi (forces productives) et les

autres richesses (4) prouve qu’à une époque fort reculée, les Romains s'étaient formé des idées économiques profondes.

Cette incessante préoccupation des convenances de la production eut entre autres résultats celui de comprimer la magie qui est l’ennemie du vrai droit civil, comme elle est l’ennemie de la science.

L'organisation de la famille romaine fut une autre cause très efficace de l’organisation du droit romain.

(1) IHERING, Esprit du droit romain, trad. franc., tome II, pp. 14-15.

(2) Thorold Rogers dit qu'au xvrE= siècle l’agriculture anglaise éprouva souvent des mécomptes parce que la comptabilité était souvent négligée et il insiste, avec Young, sur l'importance d’une bonne comptabilité. (Histoire du travail et des salaires en Angleterre, p. 415.)

(3) IHERING, 0p. cit. tome II, pp. 226-227, et tome IV, p. 330.

(4) IHERING, 0p. cit., tome II, p. 160, et Histoire du développement, pp. 11-82.

Thering insiste beaucoup sur les idées de liberté et de pouvoir qui dominent, à ses yeux, tout le système juridique de Rome et il montre, en même temps, que la volonté des citoyens était fortement contrôlée par des coutumes qu’on n'aurait pu violer sans danger (1). Le père de famille était donc tout semblable à un roi qui doit donner l’exemple de l’obéissance aux lois; le tyran gouverne, au contraire, suivant son caprice. Ainsi, toute la vie de la famille romaine se trouvait accompagnée d’une majesté juridique qu'on chercherait probablement en vain dans les autres pays de l’antiquité.

Mais c’est surtout à la guerre qu’il faut avoir recours pour comprendre les raisons du génie juridique exceptionnel de Rome. Rome ne reculait jamais devant ses adversaires; elle n’achetait point le repos par de lâches compromis; elle avait toujours la certitude de triompher à la longue (2); le patricien entrait dans la lutte pour le droit avec un sentiment d’inflexibilité qu'il empruntait à la politique du Sénat. — Tout le monde estimait que la guerre

(4) Ihering est souvent revenu sur cette question capitale. (Esprit du droit romain, tome IT, pp. 136-139; Histoire du développement, pp. 85-86; Du rôle de la volonté dans la possession, pp. 104-105).

(2) » Rien n’avait pu donner l'idée d’une force comme : celle que Rome montrait maintenant au monde étonné. Le déploiement militaire était peu considérable; ce qui était terrible, c'était la résolution, l'obstination, l'énergie qu’on sentait derrière ces légions, derrière ces ambassadeurs, représentants d'une force inéluctable. » (RENAN, op. cit. t. IV, p. 267).

devait perpétuellement accroître la puissance de Rome; et de même l’héritage, bien protégé par le droit, devait toujours s'enrichir. — Les fondations de Rome, protégées par des légions réputées invincibles, semblaient faites pour l’éternité; aussi le droit prit-il le caractère d’une chose éternelle ; et ce caractère lui conféra une dignité analogue à celle qu'avait eue la science dans la pensée hellénique.

Les hommes de la Renaissance furent émerveillés en lisant les monuments du droit romain; les travaux faits par les juristes du Moyen Age leur parurent misérables, comparés aux grandes paroles du Digeste. « Au monde n’y a, fait dire Rabelais à Pantagruel, livres tant beaux, tant aornés, tant élégans, comme sont les textes des Pandectes: mais la bordure d’iceux, c’est assavoir la glose d’Accurse, est tant salle, tant infâme et punaise que ce n’est qu’ordure et villenie (1). » Les œuvres des canonistes ne pouvaient beaucoup plaire aux juristes qui avaient de telles passions littéraires, et Rabelais au quart livre de Pantagruel a longuement ridiculisé les décrétalistes. On ne peut pas, d’ailleurs, regretter que les magistrats de ce temps aient travaillé à faire triompher des solutions inspirées du droit romain, car les canonistes, désireux surtout de défendre les intérêts ecclésiastiques, n’avaient point songé à l’économie de la production; aussi aboutissaient-ils souvent à des vanités d’école propres à permettre beau-

(1) RABELAIS, Pantagruel, livre 11, 5.

coup de mesures arbitraires (1) et parfois à des solutions parfaitement absurdes (2).

Le triomphe du droit romain ne saurait s’expliquer par les seuls mérites de ses solutions; il y eut des raisons plus solides. La théorie romaine de la propriété fournissait aux seigneurs des moyens propres à faire liquider pour leur plus grand avantage des usages embrouillés qui existaient sur les terres vagues du pays. — Les conseillers des princes trouvèrent dans la tradition impériale des formules magnifiques qui leur servirent à justifier le renforcement extrême du pouvoir qui se produisait à cette époque et dont tous les hommes politiques du temps sentaient la nécessité absolue. — Les troupes commençaient à manœuvrer d’une façon savante et l'autorité du chef de guerre devint le type de l’autorité, comme cela avait eu lieu à Rome; cette renaissance de l’idée d'armée renforça le goût que l’on éprouva pour un droit construit par les conquérants de l’ancien monde.

Le xvrr° siècle hérita des conceptions que la Renaissance s’était faites sur le droit. On a souvent reproché aux gens de ce temps d’avoir manqué de sensibilité, mais le droit n’est guère une école de sensibilité; lathéologie de Bossuet est conduite, assez généralement, comme une théorie de légiste; je suis persuadé que

(1) On trouve un assez grand nombre de balivernes du droit canon dans l'étude faite par le professeur Esmein sur le serment promissoire.

(2) Par exemple, au nom de la morale, les canonistes exigeaient pour la prescription que le possesseur eût toujours possédé de bonne foi.

la majesté avec laquelle s’expriment nos grands classiques tient pour beaucoup à la majesté du Digeste.

La Révolution française a fait reparaître une hégémonie des idées juridiques, qui avaient perdu beaucoup de leur autorité pendant les années sentimentales du xviri° siècle. Les propriétés roturières furent affranchies des services féodaux qui ne pouvaient se justifier par le droit civil, ét ainsi l’indépendance romaine du chef d’exploitation reparut. — Un grand nombre de citoyens furent appelés à la propriété et devinrent d’énergiques défenseurs du droit. — Le nouvel ordre social fut défini, proclamé et imposé par le plus fabuleux général que le monde eût connu depuis Alexandre (1). En théorie, la France - fut toute romaine: chaque chef de famille fut censé maître d’un domaine rural, citoyen participant à la souveraineté et bon soldat (2). Il est facile de reconnaître que le sentiment juridique a beaucoup faibli chez nous, depuis que les idées guerrières, issues de la tradition napoléonienne, sont moins populaires.

J’ai proposé, il y a quelques années, de déterminer les caractères généraux de ces deux grandes transformations au moyen d’une formule qui pût convenir

(1) Les historiens devraient rendre au Code civil le nom du Code Napoléon, qui offre l'immense avantage de rappeler une des raisons essentielles de l'établissement du droit moderne.

(2) G. SOREL, Znsegnamenti sociali della economia contemporanea, p. 109.

également bien aux hypothèses que j'ai faites sur le syndicalisme. Je disais que, dans ces trois cas, on passe d’un système de devoirs à un système de droits.

À l'aurore des temps modernes, tous les gens qui détenaient une autorité quelconque, aspiraient à se libérer des charges que d’archaïques conventions, des coutumes et la morale chrétienne avaient jusque là imposées aux maîtres en faveur des faibles. Les nouveaux légistes affirmant que tout cet ordre traditionnel était étranger au droit, ces charges désagréables apparaissaient, aux yeux de ceux qui les subissaient, comme étant seulement des devoirs sociaux. Les seigneurs employèrent la force pour contraimdre les paysans à ne plus réclamer lexécution de ces devoirs sociaux dont ils entendaient s’affranchir, et à respecter leurs droits qu’ils étendaient aussi loin que possible, grâce aux ressources de la

nouvelle jurisprudence.

La noblesse française fut écrasée, à la fin du xvrr° siècle, par un gouvernement révolutionnaire de propriétaires roturiers qui ne voulaient plus supporter les obligations proven'ant des temps féodaux; le Tiers- Etat soutint que ces obligations n’avaient pas d’origine juridique et il les considéra, en conséquence, comme étant des devoirs sociaux qu’on lui avait imposés par la force; la force nouvelle supprima ces devoirs et le droit civil demeura seul pour régler les relations.

Aujourd’hui la bourgeoisie, l'Etat et l'Eglise rivalisent de zèle pour proclamer les devoirs sociaux que les riches auraient à remplir envers les pauvres; les

maitres veulent, pour la première fois peut-être, devenir les bienfaiteurs du peuple; mais le peuple se révolte contre ces bienfaiteurs, se moque des devoirs sociaux et prétend obtenir un régime de droit. Ce sont les violences prolétariennes qui permettent seules lé développement d’une telle révolte qu’on juge si paradoxale au premier abord. La valeur historique de ces violences apparaît ainsi comme ayant une extrême importance (1).

Les explications données plus haut sur le rôle que la guerre a eu dans la formation: du droit, permettent d’espérer que l’organisation de combat, chère au syndicalisme actuel, pourrait favoriser l’éclosion d’un nouveau système juridique; tandis que les solidaristes cherchent à tout brouïiller, la violence tend à ” séparer et nous avons vu que le droit est regardé comme étant d'autant plus parfait que les scissions établies entre les sujets du droit sont plus profondes.

Chaque notion a un domaine propre, dans lequel se rencontrent les exemples qui permettent de comprendre ses origines, de saisir son fonctionnement dans le détail et de juger sa portée historique. Les notions de grandeur et de décadence se rattachent, suivant l’opinion de tout le monde, à celles de génie

(1) G. SOREL, op. cit., pp. 42-44 et pp. 53-55.

et de médiocrité; leur domaine propre est donc celui dans lequel les activités humaines sont particulièrement sensibles aux valeurs personnelles. L'économie tend à brouiller toutes les œuvres individuelles dans une masse dont les transformations ressemblent à celles qu’étudient les naturalistes; ce n’est donc pas dans l’économie qu’on devra chercher l’application directe des notions de grandeur et de décadence; plus on s’éloignera de l’économie, plus on aura de chance de trouver le terrain que nous cherchons ici. Nous sommes ainsi amenés à penser que les notions de grandeur et de décadence conviennent spécifiquement aux activités de l’esprit libre, c’est-à-dire à l’art, à la religion et à la philosophie.

Le hasard favorise quelques époques qui sont hote dantes en hommes supérieurs; quand on compare les temps qui ont précédé et ceux qui ont suivi la grandeur, on est frappé de constater qu’il existe entre eux des analogies frappantes; bien que les manières de présenter les choses soient fort changées, c’est un même génie de la médiocrité qui a animé les deux périodes. La loi de régression apparente n’est donc pas sans fondement; mais elle a un tout autre sens que celui que lui ont attribué ses promoteurs; elle signifie que l’humanité sort quelquefois de la médiocrité sous la pression énergique de certaines contraintes, mais qu’elle y revient lorsqu'elle est abandonnée à ses propres tendances; il ne serait donc pas impossible que l’avenir de sociétés raffinées et tombées en pleine décadence ressemblät à un passé lointain de sauvages.

a) Il n’existe aucune nomenclature irréprochable des arts; mais pour la question que nous avons à exa-

miner ici, nous pouvons nous contenter de distin-

guer trois classes, suivant que les arts se proposent le divertissement, l’éducation ou une affirmation de puissance. Si l’on attribuait à ces groupes des valeurs basées sur la place que chacun d’eux tiendrait dans une statistique, le premier serait le plus important; les arts de divertissement sont les seuls que connaissent vraiment les sauvages; ceux-ci font preuve d’un goût parfois assez remarquable dans leurs danses, leurs chants, leurs parures, mais leurs magots magiques nous semblent prodigieusement grotesques. Au cours de la civilisation, les hommes n’ont pas cessé d'inventer de nouvelles manières d’amuser et il est arrivé souvent même que les arts éducatifs et ceux qui doivent affirmer la puissance, ont été corrompus sous l’influence des idées engendrées par des arts de

divertissement.

Wagner a probablement raison quand il dit que l’opéra constitue la forme la plus avancée de l’art dramatique; l’opéra constitue, en effet, une renaissance des splendeurs des fêtes barbares et des fêtes de la décadence romaine. On a besoin, il est vrai, d’un long apprentissage pour suivre la musique compliquée qu’on emploie aujourd’hui dans le drame lyrique, et cette complication peut paraître à beaucoup de personnes une preuve de la supériorité que le théâtre actuel a sur les anciens divertissements; mais les différences techniques peuvent être énormes entre deux manifestations artistiques sans que le génie ait

changé; la complication de la musique contemporaine ne sert qu’à accroître l’intérêt que les spectateurs portent à la pièce.

Maintes fois on a reproché au catholicisme du xIx° siècle d’avoir une esthétique de sauvages (1); et ici les différences techniques ne sont pas telles qu’on puisse contester ce jugement. Cela tient à ce que le clergé introduit dans les églises quantité d’éléments décoratifs qui lui ont paru charmants dans les processions qui sont les seules fêtes qu’il connaisse. Les marchands qui vendent les horreurs qu’on désigne sous le nom d’art de Saint Sulpice vendent aussi des moulages d’excellentes statues anciennes (2), mais leur clientèle préfère des figures qui lui rappellent les bons jeunes gens qui ont fait son édification à la procession.

Les arts éducatifs voient tous les jours restreindre leur domaine. Nous avons quelque peine à comprendre aujourd’hui l'importance que les philosophes grecs attachaient à la musique; ils voulaient que l’esprit de divertissement fût écarté des cités qui devaient vivre en vue de la guerre (3). Il à fallu à Wagner une grosse naïveté pour s’imaginer que son théâtre pût être éducatif; les gens qui vont à Bayreuth ne songent nullement à devenir des héros ger-

qe mms

(1) Cf. ce qu'a dit André Hallays dans les Débais, 27 juin et 4 juillet 1902.

(2) D'après André Hallays (Débats, 18 juillet 1902).

(3) ARISTOTE, Politique, livre V, chap. V, VI, VII.

maniques! — Personne ne va entendre une comédie avec l’idée qu’elle soit propre à corriger les mœurs ou une tragédie pour s’entraîner à la vertu. Les essais que l’on a faits pour introduire chez nous le drame religieux ont échoué d’une manière ridicule; tout ce qui est scénique comporte pour nous le seul divertissement (1). — Les hommes de la Révolution avaient cru que les solennités officielles seraient propres à former de bons citoyens; nous savons aujourd’hui qu’elles servent seulement à favoriser le commerce des liquides. Il paraît qu’en 1907 Marcel Sembat proposa à un convent maçonnique d’opposer des cérémonies laïques aux cérémonies catholiques; il regardait évidemment toutes ces fêtes comme des divertissements entre lesquels la concurrence est possible.

J} n’y a plus guère que les liturgies catholiques pour représenter chez nous les arts éducatifs; mais il faut noter que le clergé n’aime pas beaucoup à faire exécuter la vénérable musique grégorienne que lui recommande le Saint-Siège; sa clientèle n’est pas, en effet, très apte à comprendre un art qui a recueilli les plus nobles traditions de l’antiquité; elle désire trouver dans les églises des concerts qui soient pour elle un divertissement.

(1) La Perse moderne a créé des mystères consacrés aux malheurs de ses imans, et Renan trouvait ces créations admirables (Les Téaziés de la Perse, dans les Nouvelles études d'histoire religieuse). La Perse est un pays qui possède une littérature très raffinée et des mœurs féroces: on peut se demander si de telles mœurs ne sont pas nécessaires pour le succès d’un théâtre religieux.

Les acropoles grecques, les travaux publics des Romains, les forteresses, les palais communaux et les cathédrales du Moyen Age, Versailles, la place de la Concorde, l’arc de l’Etoile, nous montrent quelle place éminente appartient, dans l’histoire de l’art, aux manifestations de puissance; mais très peu d’époques sont vraiment parvenues à une conception esthétique de la force. On ne saurait beaucoup admirer les innombrables peintures que les grands personnages de l’antique Egyipte nous ont laissées; ce sont des statistiques monumentales qui permettent de connaître l’économie de ce pays. Les rois asiatiques ont très souvent voulu immortaliser leurs victoires en faisant représenter sur la pierre des épisodes de guerre et des défilés triomphaux qui n’intéressent d’ordinaire que les érudits. Dans les époques de décadence, on rencontre, comme chez ies Barbares, des accumulations de sculptures et de fresques (1) qui sont destinées à montrer que les créateurs des monuments étaient riches.

Les choses gigantesques plaisent fort aux médiocres et par suite aussi bien aux gens de décadence qu'aux primitifs. André Hallays a signalé, dans les Débats du 18 juillet 1902, la statue de Notre-Dame de France, élevée au Puy en 1860, comme « un des monuments les plus désastreux du mauvais goût du clergé français »; il s'étonne qu’on n’ait pas songé à couronner le rocher Corneille par une chapelle

(1) Cf. MÜüNTz, Histoire de l’art pendant la Renaissance, tome II, p. 79.

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