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traiter comme de simples serviteurs, mais qui se trouvaient être en mesure d’imposer leurs volontés à leur maître.
Les paroles de Louis XV étaient, au moins, aussi impérieuses que celles de son aïeul, maïs, en fait, il ne se résolvait que rarement à mettre ses actes en rapport avec ses hautaines déclarations. Par exemple, au lit de justice de 1766, le roi dit aux membres du Parlement: « Les magistrats sont mes officiers chargés de m’acquitter du devoir vraiment royal de rendre la justice à mes sujets, fonction qui les attache à ma personne et qui les rendra toujours recommandables à mes yeux... (C’est en ma personne seule que réside la puissance souveraine dont le caractère propre est l’esprit de conseil, de justice et de raison; c’est de moi seul que mes cours tiennent leur existence et leur autorité; la plénitude de cette autorité, qu’elles n’exercent qu’en mon nom, demeure toujours en moi; c’est à moi seul qu’appartient le pouvoir législatif sans dépendance et sans partage. Mon peuple n’est qu’un avec moi, et les droits et les intérêts de la nation, dont on ose faire un corps séparé -du monarque, sont nécessairement unis avec les miens et ne reposent qu’en mes mains. » On ne pouvait guère présenter une théorie plus complète du pouvoir autocratique; le gouvernement, pour donner plus de solennité encore à ses déclarations, envoya la harangue royale à tous les Parlements (1);
(14) ROCQUAIN, L'esprit révolutionnaire avant la Révolution, p. 257. Déjà en 17959, il y avait eu une affirmation très
mais l’année suivante, tout était oublié et c’était le Parlement qui avait gain de cause dans l'affaire de. Bretagne, origine de tout ce tapage.
Il n’est pas très difficile de se rendre compte des raisons qui donnaient une force si grande et si paradoxale à ces cours de justice, noyau de l’oligarchie bourgeoise.
/ a) L’administration de l’Ancien Régime avait eu pour base le besoin que tout le monde avait éprouvé de faire pénétrer dans les diverses branches de l’activité nationale des procédés judiciaires. En face des caprices des grands seigneurs et de l’arbitraire du contentieux ecclésiastique, s’était dressé une puissance se donnant pour mission de corriger les abus et empiétant sur les anciennes autorités, chaque fois que celles-ci commettaient des excès capables de révolter la conscience des hommes instruits; le prestige des fonctionnaires royaux tenait surtout à ce.
analogue du pouvoir absolu (p. 217). Le comte de Tocqueville estime que «jamais le Parlement n'avait vu sortir de la bouche du roi des paroles aussi fermes» que celles de 1766. « La redoutable opposition des Parlements, semence des révolutions futures, allait être domptée par l'autorité absolue si le monarque eût persévéré dans un système de fermeté » (Histoire philosophique du règne de Louis XV, tome IT, pp. 445-446). Le comte de Tocqueville (père de l’auteur de la Démocralie en Amérique) avait été préfet sous la Restauration et pair de France; les préfectures n'étaient pas confiées, à cette époque, à des gens semblables à ceux qui les occupent aujourd’hui ! 11 m'a semblé que ses opinions avaient une importance considérable,
qu’ ils représentaient une justice relativement éclairée, , impartiale et préoccupée des intérêts généraux. Il était résulté de cette situation de très grosses complications dans la pratique; le mélange continuel des attributions administratives et judiciaires choque nos habitudes modernes; ce mélange fut un des éléments fondamentaux de cette histoire; les employés actuels de l'Etat n’ont plus l’autorité que tiraient leurs prédécesseurs de leurs caractères de juges.
Dans un pays qui n’a point de lois politiques, tout repose sur la régularité des services administratifs; l'indépendance des fonctionnaires peut seule donner une garantie aux citoyens. Bien qu'aujourd'hui cette indépendance ait beaucoup diminué et que nous jouissions des bienfaits du régime parlementaire, la relative indépendance du fonctionnaire est encore un élément fort important de notre vie nationale. On comprend donc l’immense désarroi qu’apportaient dans les esprits de nos pères les mesures prises par le gouvernement contre les premiers dignitaires de l'administration, contre les membres du Parlement de Paris. Il était assez facile de faire peur à Louis XV; mais il n’est pas douteux qu’on ne le trompait point quand on lui disait que le mécontentement provoqué par de telles mesures troublait la France.
Il me semble qu’on ne tient pas toujours assez compte, dans cette histoire, d’un fait fort singulier: jusqu'aux derniers jours de l’Ancien Régime, on continua à se croire obligé de suivre certaines traditions qui nous semblent souvent quelque peu ab-
Va. SANS CHAPITRE II
surdes (1). Choiseul s’attira beaucoup d’ennemis
pour avoir abandonné les principes de Richelieu et
de Louis XIV et avoir voulu rapprocher la France de l’Autriche; Marie-Antoinette fut l’objet de haiïines tenant aux préjugés antiautrichiens de la cour. — Pour respecter les principes posés au xvrr° siècle, on crut qu’il était nécessaire de persécuter les protestants et les jansénistes, encore que les ministres fussent devenus incrédules. — Tocqueville observe que la royauté, à la veille de la Révolution, continuait à craindre de voir la noblesse recommencer les troubles de la Fronde, chacun raisonnant d’après de très anciennes situations sociales (2). On comprend donc que la royauté ait eu peur de trop ébranler un édifice administratif qui lui avait rendu tant de services et qui pouvait encore l’aider à vaincre des forces particulières.
b) Les hommes du xvrri° siècle aimaïent avant tout la tranquillité; Louis XV n’était pas une exception à ce point de vue. Nous voyons aujourd’hui les très hautes classes sacrifier, elles aussi, tout à leur tran-
(1) Turgot est très frappé de l’espèce de loi d'inertie qui entraîne les peuples et les gouvernements bien au delà du but qui correspond à leurs vrais intérêts; il estime, par exernple, que la haine de l'Europe contre Louis XIV faillit être funeste à nos ennemis eux-mêmes et que la reine Anne, en faisant la paix, sauva l'Europe entière. encore plus que la France ; et cependant, observe-t-il, «“ son péuple l’accusa de faiblesse et de trahison. » (TURGOT, tome II, p. 673.)
(2) TOGQUEVILLE, 0p. cit, p. 210.
RE SE 7 cn ge
quillité et uniquement occupées à s’assurer un repos de quelques jours. Ce fut seulement à l’époque de PAUREOU que le roi eut assez d’énergie pour tenir tête à l’orage; après deux ans d’une opposition très violente, la lassitude se produisit dans l’opinion et on ne songea plus au coup d’Etat de 1771, qui avait supprimé l’ancienne magistrature; on trouva que ces disputes ne valaient pas le trouble qu’elles apportaient dans la vie joyeuse (1); antérieurement, c’était le roi qui s’était lassé le premier.
En 1753, la Grand’Chambre ayant été exilée, on avait créé une chambre des vacations pour la remplacer; mais le Châtelet refusait de lui obéir et de faire exécuter ses arrêts; « la royauté se sent vaincue par cette force d'inertie qu’on lui oppose de tous côtés; il faut traiter avec le Parlement » (2); on profita de la naissance d’un petit-fils du roi pour rappeler les magistrats; on alla jusqu’à abandonner les évêques que la cour avait jusque-là soutenus; c'était, en effet, la querelle religieuse qui avait amené le conflit. En
(4) ROCQUAIN, 0p. cit., p. 309. — Rousseau prétend qu’en 4753 les disputes soulevées par l'introduction des opéras italiens détournèrent l'attention du conflit qui existait alors entre le Parlement et le clergé; sa Lettre sur la musique française aurait été un grand événement politique; toute la nation se souleva contre le contempteur des opéras * nationaux. «Quand on lira que cette brochure a peut-être empêché une révolution dans l'Etat, on croira rêver » (Confessions, livre vi). Sous l’exagération habituelle de Rousseau, il y a cependant une observation exacte des mœurs contemporaines.
(2) COMTE DE TOCQUEVILLE, Loc. Cit., pp. 121-123.
1756, le roi revient à son ancienne politique; nouvelles difficultés; démission des parlementaires; l’année suivante, a lieu l’attentat de Damiens et on oublie les luttes, pour quelque temps. Cependant elles recommencent en 1759; les malheurs de la guerre amènent le gouvernement à agir avec prudence et les jésuites furent les victimes de la réconciliation (arrêts de 1761 et 1762; édit de 1764). J’ai déjà dit que le lit de justice de 1766 ne produisit pas de résultats durables.
Durant tous ces conflits, l’autorité perdait d’autant plus de prestige qu’elle affectait de prendre des allures plus hautaines; le cérémonial des lits de justice était profondément humiliant pour des magistrats d’un ordre si élevé, que l’opinion générale entourait d’un si grand respect. Le roi les traitait presque comme des gamins recevant une réprimande d’un maître d’école; plus l’humiliation avait été considérable, plus le public applaudissait aux hardies protestations qui suivaient d’ordinaire ces cérémonies. « Il y a un danger pour un gouvernement faible, dit le comte de Tocqueville, à déployer une force qu’il ne saura pas soutenir (1) »; il y a peut-être encore plus de danger à vouloir humilier des gens que la nation honore, et qui sortent grandis des épreuves qu’on leur fait subir.
On pourrait dire que l’article fondamental des lois
françaises était alors que le gouvernement devait
(1) COMTE DE TOCQUEVILLE, loc. cit., p. 446.
LA BOUKGEOISIE CONQUÉRANTE 77
s’arrêter devant la moindre résistance que lui opposait l’oligarchie bourgeoise, — car telle était la pratique courante.
c) Les familles qui fournissaient des dignitaires aux grands Parlements devenaient riches et elles pouvaient supporter des pertes assez importantes quand leur orgueil était en jeu; les exils des parlementaires étaient génants et onéreux, mais ils étaient subis par point d'honneur; on vit plusieurs fois des groupes de magistrats menacer de donner leur démission et même la donner, Ce sont là des mœurs que nous ñe comprenons plus facilement. Sans doute, on pourrait relever chez ces hommes de loi bien des faiblesses et même certaines lâchetés; l’indépendance absolue ne pouvait être qu’une exception; mais c’est sur des faits rares et frappants que se forment, d'ordinaire, les idéologies — et noû sur des faits moyens.
Dans un très grand nombre de cas, l’opposition du Parlement se rapportait à des mesures fiscales; les ‘auteurs modernes se demandent souvent en vertu de quel mandat cette opposition pouvait se justifier; il me semble que personne n’était mieux placé que les hommes les plus notables du Tiers-Etat pour défendre les intérêts généraux des contribuables; il n’y avait nul besoin de mandat explicite pour cela; le titre économique justifiait pleinement leurs protestations.
Il arrivait cependant quelquefois que les intérêts des magistrats se trouvaient en opposition avec ceux
de l’ensemble du pays; cela se manifesta surtout sous le règne de Louis XVI quand Turgot voulut appliquer les idées des physiocrates et faire des réformes favorables à la production; à ce moment apparut clairement l’insuffisance du contrôle des corps de justice qui représentaient les intérêts d’une oligarchie urbaine, très peu disposée à subir des réductions dans ses privilèges.
Turgot avait conseillé au roi de ne pas restaurer les Parlements supprimés par Louis XV; mais il fut seul de son avis dans le conseil avec le maréchal de Muy. Il proposa de constituer une assemblée élue qui aurait discuté la répartition de l’impôt entre les provinces, aurait décidé les grands travaux publics à entreprendre et aurait accordé des subventions aux autorités locales, soit en raison de calamités, soit en raison d'œuvres d’intérêt général trop lourdes pour leurs budgets.
Turgot désirait que les diverses assemblées électives représentassent une oligarchie bourgeoise très restreinte; l’assemblée royale eût été formée de délégués des assemblées provinciales et celles-ci de délégués des assemblées de district, qui auraient été nommées par les municipalités. Ces dernières n’auraient compris que peu de personnes : dans les campagnes les chefs de famille ayant un revenu net en terres de 600 livres, et dans les villes ceux qui possédaient un terrain valant au moins 15.000 livres (1).
(4) Cette différence était fondée sur l’économie ; les
maisons ne sont pas des forces productives ; leurs pro-.
Re ed de
Plusieurs voix eussent été accordées aux citoyens possédant plusieurs fois le minimum, et ceux qui possédaient moins auraient pu se grouper pour nommer des délégués au prorata des droïts du groupe. Dans nos syndicats d’amélioration agricole, constitués depuis la loi du 21 juin 1865, fonctionne un système de représentation des intérêts tout à fait analogue à celui que Turgot avait imaginé. Le délégué d’une municipalité locale à l'assemblée de district aurait eu un vote proportionnel à l’importance de sa commune. On n’aurait plus tenu compte de la distinction historique en ordres; cependant les nobles n'auraient pas participé aux délibérations portant sur la répartition de taxes dont ils auraient été exempts. « Le premier principe, disait Turgot, ... c’est que personne ne se mêle que de ce qui l’intéresse et de l’administration de sa propriété (1). »
On voit que cette administration était conçue sui: vant le plan d’une société industrielle. Cétait vrais ment l’aboutissant de toutes les idées que pouvaient se faire des hommes d'Etat éclairés, désireux de . faire aboutir la conquête de l'Etat par la bourgeoisie productrice.
. priétaires sont des ciladins et non des vrals cifoyens comme … jes propriétaires ruraux; une famille urbaine n'est pas « fondée dans l'Etat ». Turgot estimait qu’il n’y avait pas plus de cent personnes à Paris ayant le minimum fixé - par lui (oc. cit. pp. 528-530). On verra plus Min, à la fin du $ 2, ce que signifie exactement le terme citoyen pour Turgot.
(1) TURGOT, loc, cit., p. 5217.
IT
L’idéologie du xvirr° siècle est celle qui convient aux conditions de la vie d’une classe d’auxiliaires de la royauté. Je me sépare donc complètement de Taïine qui prend pour base de cette idéologie la vie d’une « aristocratie désœuvrée par la monarchie envahissante, des gens bien nés, bien élevés, qui, écartés de l’action, se rejettent sur la conversation et occupent leur loisir à goûter tous les plaisirs sérieux ou délicats de l’esprit » (1). Il oppose l’aristocratie anglaise, si fort engagée dans l’administration de grands inté- rêts, qui ne se laisse point duper par des théoriciens, à l’aristocratie française, qui « légèrement, hardiment, marche sur les pas [des] philosophes », parce qu’elle est étrangère à la réalité (2). Il est frappé de ce que les doctrines les plus téméraires du xvirr° siècle ont été importées d'Angleterre, qu’elles n’avaient pu prendre un grand développement dans leur pays d’origine et qu’elles devinrent, au contraire, dominantes en France dans le pays du beau langage (3).
Une classe de commis ne peut pas construire son idéologie sur le même type que celui qu’adopterait uve classe de maîtres; car elle ne raïsonne point tant sur ses propres affaires que sur celles des autres. Son idéologie tend à prendre le caractère de consultations
(4) TAINE, Ancien Régime, p. 241.
(2) TAINE, 02. cût., pp. 363-365.
(3) TAINE, 0D. cit., pp. 330-331.
données par des juristes, des historiens ou des savants sur des problèmes qui leur sont proposés. Pour procéder facilement à ce travail, il faut soumettre toutes choses à des procédés scolaires; c’est ainsi qu’en France se créa l’habitude de faire dépendre toute opinion de formules abstraites, de théories générales, de doctrines philosophiques. Ces manières de raisonner ne conviennent guère aux gens qui font leurs propres affaires par eux-mêmes, et qui sont, en conséquence, habitués à subordonner leur conduite aux conditions de prudence que leur expérience personnelle leur a appris à découvrir. Il me paraît vraisemblable que c’est surtout à cette cause qu’il faut rapporter un fait qui avait tant frappé Sumner Maine: la langue vulgaire:entre beaucoup plus dans la législation anglaise que dans toute autre (1). Depuis que chez nous les assemblées parlementaires rédigent elles-mêmes la loi, sans grand secours de juristes professionnels, la rédaction devient beaucoup plus populaire et de là résultent de nombreux malentendus entre les Chambres et les tribunaux, qui ne parlent pas la même langue (2).
Lorsqu'on réfléchit aux conditions spéciales qui
(4) SUMNER MAINE, Etudes sur l'histoire du droit, trad. franc. p. 386. Il résulte de là qu'il y a beaucoup de prolixité dans les lois anglaises (p. 385) et que la langue philosophique n’a point, en Angleterre, 12 même précision que sur le continent (p. 383).
‘(2) La langue parlementaire en France est un galimatias formé d'expressions communes et de termes juridiques employés à tort et à travers.
s’imposèrent si longtemps à la littérature française, on comprend facilement le mode d’exposition que Montesquieu a adopté dans l'Esprit des lois: « Il parlait comme un oracle, dit Taine, par sentences et en énigmes; il courait, comme sur des charbons ardents, toutes les fois qu’il touchait aux choses de
son pays et de son temps (1). » Ce n’est pas que
Montesquieu n’eût pu être plus hardi sans danger, mais je crois que cette manière lui paraissait plus digne de son caractère et de son public. Son genre a été imité par des écrivains, comme Benjamin Constant et Tocqueville, qui, au x1x° siècle, n’avaient rien à redouter, mais qui croyaient devoir paraître étrangers aux préoccupations communes (2).
Les commis craignent toujours d’éveiller la susceptibilité de leurs maîtres et ils sont, en conséquence, toujours portés à traiter des sujets assez éloignés de la réalité, pour ne point paraître empiéter sur le domaine que les chefs se sont réservé. Nous savons que l'Eglise a généralement montré une grande tolérance pour les thèses scolastiques, rhétoriques et poétiques, dont le fond ne lui paraissait point avoir de rapport direct avec les questions qui
(1) TAINE, Ancien Régime, p. 278. ;
(2) C’est ce qu'observe Laboulaye dans son édition des œuvres de MONTESQUIEU, tome IT, pp. XIX-Xx. — Si ce n’était pas une question de discipline littéraire, 6n ne comprendrait point pourquoi, dans le chapitre 27 du livre xIx sur les mœurs anglaises, l'Angleterre n’est pas nommée par Montesquieu; cela surprend Laboulaye.
la préoccupaient. G. Boïissier nous montre les professeurs du vi siècle donnant à leurs élèves des sujets de composition purement paiïens, et semblant ignorer que depuis deux cents ans le christianisme était la religion de l’Etat (1). Les apologistes actuels de la papauté sont souvent embarrassés pour expliquer la protection que le Saint-Siège accorda aux humanistes de la Renaissance (2); ces favoris de la cour de Rome furent parfois bien impies; mais les modernes découvrent parfois des doctrines philosophiques d’une haute portée là où les gens du xvi° siècle ne voyaient que de Ia littérature.
La royauté suivit, à peu près, les traces de l'Eglise; elle ne s’effrayait point de voir ses commis fabriquer des théories sur le droit naturel, faire un éloge enthousiaste des vertus républicaines, ou proposer à leurs contemporains d'abandonner toutes les institutions traditionnelles pour aller vivre dans une cité utopique. Des livres, que nos contemporains regardent comme de hardis manifestes socialistes, paraissaient autrefois d’autant plus inoffensifs qu’ils ‘étaient plus éloignés de toute réalité; il aurait pu être dangereux de critiquer les abus. de la ferme du sel; mais il l’était fort peu de vanter le commu- nisme.
On a souvent fait observer que les théories abstraites du Contrat social ne provoquèrent point les
(1) G. Bossier, La fin du paganisme, tome I, p. 216. (2) BAUDRILLART, L'Eglise catholique, la Renaissance, le Protestantisme, pp. 67-102.
rigueurs du Parlement, qui condamna l’Emile, à. cause des conséquences d’ordre pratique qu’on lui . attribua au point de vue religieux. L’oligarchie génevoise regarda le Contrat social comme un libelle séditieux (1), ayant pour objet de réveiller les protestations de la masse des électeurs contre le Petit Conseil; c’est pourquoi ce livre fut condamné au feu, comme l’Emile, par les magistrats génevois.
Les évêques du xviri° siècle dénonçaient de temps à autre l’audace des novateurs; mais la répression était toujours assez molle et le plus souvent plus apparente que réelle (2); on interdisait un livre, mais on le laissait vendre; l'Encyclopédie s’imprima à Paris après sa suppression légale: l’administration: demanda seulement qu’on n’en distribuât point avec trop de fracas les dix volumes qui parurent en 1765. Tous les auteurs qui composaient des déclamations contre la société, trouvaient des protecteurs parmi les magistrats chargés de les surveiller; de 1750 à 1763, Malesherbes fut constamment occupé à veiller sur le sort des « précurseurs de la Révolution » pour les empêcher de commettre des imprudences et pour atténuer l’application des mesures ordonnées contre eux (3).
(4) Correspondance inédite de GONDORCET et de TURGOT, éditée par Ch. Henry, p. 146.
(2) La répression devenait souvent dure quand des personnes influentes croyaient avoir à se plaindre des écrivains.
(3) Il faut lire dans les Etudes critiques de Brunetière (deuxième série), tout le chapitre sur la librairie sous Malesherbes.
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Des historiens modernes ont été scandalisés de voir que Fréron, l’ennemi des philosophes, était beaucoup moins bien traité que ceux-ci: Malesherbes lui donnait comme censeurs des amis des encyclopédistes; il supprima en 1754 son journal parce que
. celui-ci avait critiqué le discours de réception de
d’Alembert à l’Académie; il permettait les injures contre Fréron, mais lui défendait de nommer ses adversaires quand il leur répondait (1). La conduite de Malesherbes s’explique aisément, lorsqu'on se place au point de vue qui devait être le sien, quand on considère la philosophie du xvirr° siècle comme un simple exercice de rhétorique destiné à l’amusement des gens du monde.
Jusqu’à la veille de la Révolution, cette singulière manière d'écrire continua à être pratiquée; la deuxième édition de l'Histoire philosophique des
deux Indes, qui parut en 1780, valut quelques persé-
-cutions à Raynal; mais il faut ajouter que cela se
produisit après la chute de Necker et qu’on soupconnait Raynal d’avoir collaboré au mémoire du ministre disgracié sur les assemblées provinciales (2). Pendant la Révolution, Raynal manifesta des senti-
(1) Fréron n’appartenait pas à la bonne société et n'avait, par suite, droit à aucune tolérance. Il fut enfermé à Vincennes pour «avoir laissé dire d’un peintre et par un autre peintre que ses terrains semblaient peints au caramel.» Grimm approuvait fort cette rigueur de l'autorité. (BRUNETIÈRE, [OC. Cil., p. 304).
(2) RocQUAIN, L'Esprit révolutionnaire, etc., p. 389.
ments si peu révolutionnaires qu’il semble impossible d'admettre qu’il eût attaché un sens réaliste aux déclamations que Diderot avait introduites dans cette édition: il y était question, par exemple, d’une loi de Ceylan punissant de mort le roi qui viole la constitution; on y lisait cette ânerie: « La loi n’est rien si ce n’est un glaive qui se promène indistinctement sur toutes les têtes et qui abat ce qui s’élève au-dessus du plan horizontal sur lequel il se meut, »
Pendant la Révolution, cette littérature changea de sens; on prit alors souvent au sérieux de simples paradoxes d’école, on donna une valeur réaliste à des contes (1) et on effaça la différence que l’ancienne société avait établie entre la théorie et la pratique. C’est que la littérature avait passé d’une classe à une autre et était descendue d’une oligarchie dans les masses populaires. En général, le peuple ne comprend rien à toutes les finasseries littéraires: quand on lui parle de fabriquer avec « les entrailles du prêtre un cordon pour le dernier des rois », il comprend que Diderot a voulu apprendre aux gens éclairés la nécessité d’étriper les curés et d’étrangler les souverains, pour pouvoir assurer le bonheur des hommes.
Depuis que nous vivons dans un pays soumis aux institutions parlementaires, il nous semble tout à fait singulier qu’on puisse faire des propositions qui ne soient pas destinées à devenir un programme de
(1) Cf. ANDRÉ LICHTENBERGER, Le socialisme et la Réva-. lulion française, p. 221.
parti, et qui, par suite, ne soient pas réalisables: il nous faut souvent un effort pour comprendre le sens de la littérature irréelle qui plaisait tant à nos pères. Il s’en faut cependant de beaucoup que leurs habitudes aient complètement disparu, car le socialisme parlementaire ne recruterait pas autant d’adhérents dans les classes riches de la société, si les harangues révolutionnaires de Jaurès étaient prises au sérieux dans les salons bourgeois —— qui cherchent à se modeler sur les niaiseries de l’ancienne noblesse.
Cette grande débauche d’abstractions avait succédé à des querelles retentissantes sur les dogmes et elle prépara une période toute préoccupée de solutions pratiques. Les positivistes ne manqueraient pas de trouver ici une application de leur fameuse loi des trois états; à leurs yeux la plus haute science est la sociologie et, avant la Révolution, les Français ne raisonnèrent que là-dessus; on pourrait donc dire qu’on était arrivé à une ère positive, après avoir passé de la théologie à la métaphysique. Cette évolution s’explique très simplement sans faire appel à de hautes considérations; lorsque la décadence de la royauté permit au Tiers-Etat de s’enhardir et de considérer les réformes comme possibles, il ne s’enferma plus exclusivement dans le domaine des dissertations scolaires. ;
Le continuateur de Bachaumont dit que les encyclopédistes perfectionnèrent la métaphysique, dissipèrent les ténèbres dont la théologie l’avait enveloppée, détruisirent le fanatisme et la superstition;
que les économistes s’occupèrent ensuite de morale
et de politique pratique en vue de rendre les hommes
heureux; que « les temps de trouble et d’oppression ont enfanté les patriotes qui, remontant à la source des lois et de Ia constitution des gouvernements, ont démontré les obligations réciproques des sujets et des souverains et fixé les grands principes de l’administration » (1). Ce furent les réformes de Maupeou qui furent l’occasion de cette dernière transformation; le gouvernement était alors fort discrédité et on pouvait s’attendre à un bouleversement prochain de l'Etat. Quelques années plus tard, sous le ministère Turgot, des espérances plus grandes encore devenant possibles, apparaît une littérature destinée à faire comprendre aux masses la science sociale telle que la philosophie du temps l’avait constituée. Le catéchisme du citoyen, en 1775, vulgarise les doctrines de Montesquieu et de Rousseau qui, d’après le même chroniqueur, « avaient été noyées dans une métaphysique fort difficile à entendre » (2). On voit par là comment l’évolution idéologique fut la conséquence de l’histoire de la royauté française.
(4) ROCQUAIN, 0p. cit, p. 298. Les témoignages du XVII siècle ont besoin d’être contrôlés; c’est pourquoi j'emprunterai beaucoup au livre de Rocquain qui a déjà fait ce travail avec talent; j'ai trouvé cette méthode plus sûre que le recours direct aux mémoires; j'ai pensé que mes lecteurs auraient plus de confiance dans une sélection faite par un membre de l'Institut que dans celle qui aurait été mon œuvre propre.
(2) ROCQUAIN, 0p. cit, p. 332.
Nous allons maintenant examiner, dans le détail, l'idéologie de la classe qui nous occupe et nous distinguerons plusieurs sources:
1° Un premier courant dépend des conditions d'existence de l’ensemble du Tiers-Etat, qui est le réservoir fournissant des hommes à l’oligarchie pensante, auxiliaire de la royauté et destinée à supplanter celle-ci. Il est en étroites relations avec l’économie qui produit la richesse dans une société de mar-
chands et de manufacturiers; c’est grâce aux idées de cette catégorie que prennent une importance majeure les théories hostiles aux corporations, au régime féodal, à l’arbitraire administratif. Beaucoup d’importations anglaises obtinrent, à cette époque, un énorme succès, parce qu’elles se rattachaient à ces idées de production marchande; elles contribuèrent notamment à introduire des principes de liberté. 2° Le second courant dépend des fonctions administratives et judiciaires confiées à l’oligarchie bour- -geoise. Ici nous ne trouverons pas beaucoup de tendances libérales; il s’agit de renforcer, de régulariser et d'étendre la puissance de l’Etat que cette oligarchie regarde, de plus en plus, comme sa propriété, . depuis que le prestige de la noblesse guerrière diminue. Plus cette puissance sera grande, plus les fonctionnaires seront gens considérables.
3° Le troisième courant est dominé par le besoin
» d'imitation qui portait les parvenus à singer l’aristocratie; le Tiers-Etat n’est pas satisfait de la richesse et de la puissance, il lui faut des honneurs. Taine a été si frappé de l’importance de ce phénomène qu’il
des mœurs des gens de plus haute classe; il n’a pas:
a cru que toute l’idéologie du xvirr° siècle dérivait
vu qu'il faut chercher non pas ce que pensaient les nobles, mais ce que pensaient les bourgeois désireux
d’avoir l’élégance des nobles; il est clair qu’il y a
plus qu’une nuance entre ces deux problèmes.
Si Taine avait davantage recherché les conditions dans lesquelles se formaient les idées au xvirr° siècle,
il n'aurait pas trouvé aussi paradoxale la situation.
qu’il définit ainsi: « Une aristocratie imbue de maximes humanitaires et radicales, des courtisans hostiles à la cour, des privilégiés qui contribuent à saper les privilèges, il faut voir dans les témoignages du temps cet étrange spectacle... Au plus haut, au plus bas, dans les assemblées, dans les lieux publics, on ne rencontre parmi les privilégiés que des opposants
et les réformateurs (1). » C’est que la noblesse n’a
plus, à cette époque, d’idéologie qui lui soit propre; elle emprunte au Tiers-Etat les sujets de dissertation et s'amuse des projets de rénovation sociale, qu’elle assimile à des récits de voyages merveilleux faits dans des pays de Cocagne.
Deux néologismes ont frappé vivement Taine et auraient dû le mettre sur la voie de la solution. Le mot énergie, « jadis ridicule devient à la mode et se place à tout propos ». L'origine roturière de ce terme ne peut guère être douteuse. — « Un mot redoutable, celui de citoyen, importé par Rousseau, est entré
(1) TAINE, 0p, Ci., pp. 388-889.