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charte devint la loi de la colonie; on passait ainsi du contrat privé à l'Etat.
(1) JELLINEK, La déclaration des droits de l'homme et au citoyen. trad. franç., pr. 64-66.
Ces pratiques expliquent suffisamment la théorie | que Locke expose aux chapitres vir et vi du Gou- | vernement civil. Les hommes qui sont naturellement
libres, égaux et indépendants, forment des sociétés
pour assurer leur sécurité et surtout celle de leurs biens. Les avantages recueillis sont considérables parce que, désormais, on a des lois positives, des juges et une force publique capable de faire régner l’ordre; les contractants abandonnent la faculté qu'ils avaient d’agir à leur fantaisie dans la défense de leurs intérêts, et notamment le droit de punir; la société qui prend à sa charge le service de sûreté, ne doit pas dépasser les limites de ce qu’il faut faire pour remédier aux défauts que présentait l’état de . nature ; le gouvernement se proposera donc uniquement la tranquillité, la sûreté et le bien évident du peuple. La constitution sociale ne fait nul tort aux | hommes qui ne l’acceptent pas et qui peuvent demeu- | rer, si bon leur semble, dans l’état de nature. :
La doctrine de Locke devait passer, presque complètement, dans l’enseignement des physiocrates, qui mettent peut-être mieux en relief, si c’est possible, que les sociétés politiques sont des syndicats de propriétaires fonciers et que le gouvernement est une . « autorité tutélaire, qui veille pour tous, tandis que chacun vaque à ses affaires » (1). C’est ce que l’Esprit des lois ne permettait pas de conclure des analyses |
(4) DUPONT DE NEMOURS, Origine el progrès d’une science nouvelle (PHYSIOCRATES, Pp. 341).
historiques faites par Montesquieu et c’est ce que désiraient voir devenir le principe de toute législation future les hommes marquants du Tiers-Etat (1).
Aujourd’hui, on serait fort porté à faire un grand mérite à Montesquieu de ne pas avoir raisonné sur l’origine des sociétés (2); mais ses contemporains avaient besoin d’un tel raisonnement pour justifier leurs vues sur les réformes à introduire dans le vieux monde; la bourgeoisie n’entendait pas que ses titres de propriété fussent primés par des privilèges concédés par les anciens souverains ou par des survivances féodales qu’elle regardait comme étant en dehors du droit civil; c’est dans cet esprit qu’elle allait, quelques années plus tard, liquider l’Ancien Régime, et cette liquidation se préparait depuis longtemps.
Rousseau, en raison de ses souvenirs d’artisan voyageur, considérait la société sous une forme beaucoup plus abstraite que les physiocrates, parce qu’il n’était pas préoccupé, comme eux, des forces pro-
:ductives; il raisonnaïit sur des hommes qui ne sont
pas fixés par des nécessités économiques; aussi trouvait-il tout naturel que la société pût bannir les gens qui refusaient d’accepter la profession de foi de la
(1) Taine dit que Montesquieu « demeurait respecté, mais isolé, et sa célébrité n’était pas une influence » (op. ci.
- p. 378). Cet isolement de Montesquieu me semble être de-
meuré mal expliqué jusqu'ici.
(2) BRUNETIÈRE, Loc. cit., p. 263.
religion civile; ce bannissement était une mesure peu rigoureuse à l’égard d'artisans nomades et il lui semblait nécessaire pour rendre facile l'entente entre les citoyens (1). |
Cette question de l'entente est la grande pierre d’achoppement pour toutes les théories contractuelles (2). Il semble que Rousseau n’ait pas eu un très grand souci de cette difficulté, parce qu’il était M grand admirateur des vieilles mœurs suisses et qu’il : avait pu constater, souvent dans son pays,avec quelle . facilité se faisait l’accord entre voisins ou entre gens … d’une profession en vue du bien commun, Pour com- prendre la situation d’esprit de Rousseau, le mieux est de se reporter au livre de Paul Bureau sur la Norwège; la région des fjords, étudiée par le savant Français, est demeurée fort archaïque et ressemble. évidemment beaucoup aux vieux pays suisses que Rousseau affectionnait tant.
En Norwège des groupes se forment très facilement et la discipline est facilement acceptée, pourvu qu’elle paraisse raisonnable: « Dès que plusieurs hommes sont ensemble dans une barque, dans une entreprise quelconque de travail ou de plaisir, ils
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(1) Chuquet pense que Rousseau aurait été inspiré par les ordonnances ecclésiastiques de Genève qui punissent dus bannissement ceux qui ne participent pas au culte (J.J." Rousseau, pp. 145-146) ; maïs il faut observer que Rous-i seau n’admet pas l'intervention de l'autorité en matière de. : - culte.
(2) C'est ce qui préoccupe beaucoup Taine (0p. cit, pp. 306-318),
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choisissent un chef et édictent un règlement; seulement, il faut que le Norwégien aïît édicté lui-même ce règlement, cette loi, autrement il ne l’accepte pas » (1); — « Très réfractaire à toute discipline imposée du dehors, le jeune Norwégien n’obéit que lorsqu'il a bien compris la raison et le sens de ce qu’on lui ordonne, qu’il a pu se répéter à soi-même une injonction semblable (2). »
Rousseau croit d’ailleurs que par l’entrée dans la Cité l’homme est tout transformé: « La voix du devoir succédant à l’impulsion physique et le droit à l'appétit, l’homme qui jusque-là n’avait regardé que lui-même se voit forcé... de consulter sa raison avant d’écouter ses penchants (3) ». Comme cela arrive journellement aux théoriciens de la politique, Rousseau a présenté les choses tout à rebours de ce qu’elles sont en réalité; la nature humaine n’est pas changée par la solennité du contrat, mais la théorie contractuelle suppose des individus entièrement dominés par la réflexion calculatrice; et cela est tout naturel, puisqu’elle est fondée sur l’hypothèse que les citoyens sont assimilables, pour les principaux actes de leur vie, à des marchands avisés,
c) Ce qui paraît particulièrement paradoxal dans la doctrine de Rousseau, c’est l’hypothèse d’une volonté générale toujours droite. Taine observe que l’on
(1) P. BUREAU, Le paysan des fjords de Norvège, p. 84. (2) P. BUREAU, 0p. cit., pp. 228-229.
(3) Contrat social, 1. 8.
est ainsi facilement conduit au despotisme (1) et Sumner Maine estime que la Cité de Rousseau reproduit, dans une transposition démocratique, cet absolutisme que certains théoriciens de l’Ancien Régime avaient rêvé pour les rois de France, en sorte que le principal héritage légué par Rousseau aux temps modernes consiste dans l’idée d’un Etat démocratique omnipotent (2).
Ici encore l’obscurité du Contrat social a eu une grande influence pour faire accepter facilement par les contemporains une conception du droit public qui devait avoir des conséquences si effroyables.
On peut retrouver les sources de sa doctrine de la manière suivante. Les communautés protestantes ont cru, pendant fort longtemps, qu’elles étaient inspirées par le Saint-Esprit, en sorte qu'aucun doute ne pouvait surgir au sujet de la rectitude de leurs décisions. — Depuis la Renaïssance, on avait une admiration superstitieuse pour les peuples de l’antiquité classique et pour leurs lois; on devait donc admettre sans peine qu’à l’époque de leur splendeur les républiques anciennes avaient formulé la raison dans leurs assemblées populaires (3). — Enfin per-
(4) TAINE, 0p. cit, pp. 319-327.
(2) SUMNER MAINE, 0p. Cib., pp. 225-227. — Bossuet, dans la Politique tirée des propres paroles de l’Ecriture Sainte, se montre bien éloigné de ces doctrines absolutistes.
(3) Je crois utile de citer un passage important de Vico que j'emprunte à l’adaptation de Michelet: « Le spectacle des citoyens d'Athènes s'unissant par l'acte de la législa-
sonne n’aurait alors sérieusement mis en doute que le consentement universel fût une preuve irréfutable en faveur des thèses que le genre humain avait acceptées. Tout le monde sait que pour former une moyenne définissant l’état normal d’un phénomène météorologique, on se contente souvent d’observations faites durant un temps assez borné. Pour connaître l’opinion du genre humain sur une question, il n’est nullement nécessaire d’interroger tous les
hommes (1); la seule précaution à prendre est d'éviter que les hommes consultés ne répètent des mots d’ordre que leur auraient transmis des factions; c’est pourquoi Rousseau est persuadé que .« si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les citoyens n’avaient aucune communication entre
tion dans l'idée d'un intérèt égal qui fût commun à tous, aida Socrate à former les genres intelligibles ou universaux abstraits, au moyen de l'induction, opération de l'esprit qui recueille les particularités uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur uniformité. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assemblées, les esprits des individus, passionnés chacun pour son intérêt, se réunissaient dans l’idée non passionnée de l'utilité commune... Ainsi fut préparée la définition vraiment divine qu'Aristote a laissée de la loi : Volonté libre de passion. » -(MICHELET, Œuvres choisies de Vico, pp. 601-602.)
(1) Dans le Commonitorium (livre que Rousseau connaissait certainement parce qu'il avait été souvent invoqué dans les polémiques des protestants et des catholiques). Vincent de Lerins dit que pour connaître l'opinion universelle de l'Eglise (quod ubique, quod semper, quod ob omnibus creditum est) il suffit de procéder comme on fit au concile d'Ephèse et de se reporter aux opinions de dix docteurs pris dans les diverses parties du monde chrétien.
eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale et la délibération à
serait toujours bonne » (1).
Au moment où parut le Contrat social, on ne fut pas fort préoccupé des difficultés d’application;
elles nous semblent aujourd’hui si considérables que .
ce livre a fini par ne plus être regardé comme ayant …
une valeur doctrinale quelconque. En 1762, on demandait surtout aux écrivains de montrer que le
régime existant était condamné à périr; depuis vingt |
ans il y avait eu en France une agitation extraordi-
naire et on avait cru, plusieurs fois, qu’une révolu-
tion était imminente; mais l'agitation demeuraïit toujours limitée à un petit monde de théoriciens. Ceux-ci n’avaient probablement retenu de l’Esprit
des lois que la seule nécessité de mieux respecter
la légalité (2) et c'était déjà une grave protestation . pour un temps où tout était si capricieux; le Con-.
trat social plaisait parce qu’il exaltait le rôle de la
raison identifiée à la volonté générale; — chaque sa-.
lon pensant posséder le secret de cette volonté (3), Lorsque le cercle de lecteurs de Rousseau s’agran-
dit, le sens de ses doctrines changea; elles étaient u
fondées sur l'hypothèse d’une société d’artisans s’ad-
(4) Contrat social, 11, 3.
(2) RocQUAIN, L’esprit révolutionnaire, etc., p. 124. (8) Sumner Maine dit que le Contrat social a servi à sou-
tenir que le gouvernement doit se subordonner à la vo-.
lonté d’une opinion flottante (op. cit., p. 224).
ministrant eux-mêmes; elles furent prises à la lettre par les petites gens lorsque ceux-ci furent appelés à occuper une grande place dans la formation de l’opinion. On n’a pas toujours assez observé, en discutant l’histoire du xvirr° siècle, qu’une même thèse a pu avoir trois portées profondément différentes suivant la condition des personnes qui la soutenaient,
La doctrine contractuelle, conforme à des intérêts majeurs du Tiers-Etat, devait être reçue par la haute bourgeoisie comme étant un procédé scolastique propre à ramener la législation à des fins économiques conformes aux aspirations de la propriété foncière. — Transportée, grâce à Rousseau, dans le domaine de la bonne littérature, elle devint un paradoxe brillant, au moyen duquel des causeurs spirituels, amusants et hardis, purent dénoncer, dans les salons d’une aristocratie frivole, les folies du gouvernement royal. — Mais quand le livre de Rousseau
: tomba entre les mains de la petite bourgeoïisie, elle
se déforma pour devenir un programme d’action immédiate.
On a pu tirer du Contrat social les conclusions les plus opposées. Siéyès le copie quand il revendique un rôle plus grand pour le Tiers-Etat (1); la Constituante se nourrit de ses axiomes. « Chateaubriand assurait que Rousseau, plus que tout autre, condamnait les terroristes; Lally qu’il serait mort de douleur dès le second mois de la Révolution; Buzot qu’il
(1) SUMNER MAINE, 0p. cit., p. 228.
aurait partagé le sort des Girondins; ... Duhem qu’il était aristocrate et homme à guillotiner ». Mais d’autre part, les Jacobins découvrirent dans le Contrat social la justification de toutes leurs émeutes; ils possédaient la volonté générale: « Le gouvernement, répétaient-ils avec Jean-Jacques, était l'ouvrage et la propriété du peuple; les députés n'étaient que les commis du peuple. Or le peuple, c’était le club... Au nom des doctrines de Rousseau, les Jacobins accusèrent l’Assemblée d’usurpations: elle leur manquait de respect, elle se jouait de la majesté nationale (1). » Les clubs jacobins raisonnaient ainsi comme les salons dans lesquels le Contrat social avaït eu tant de succès; chaque club, comme précédemment chaque salon, prétendait exprimer la véritable volonté générale, qui est toujours excellente.
Toute formule scolastique de politique abstraite aura les mêmes destinées; et, après avoir amusé des lettrés, elle finira par fournir des justifications à des partis dont l’auteur n’avait pas soupçonné l’existence.
Au milieu du xvirI° siècle, apparut une littérature économique que Taine a tort de confondre avec l’ensemble de la littérature politique; les physiocrates
(4) CHUQUET, 0p. cit, pp. 148-151.
sont beaucoup moins célèbres que les philosophes, — en partie peut-être, parce qu’ils s’occupèrent de questions d’ordre plus pratique. Il n’est pas certain que leur influence ait été très considérable; mais cn ne saurait contester qu’ils représentent parfaitement le deuxième courant dont j'ai parlé plus haut: ils nous apprennent comment la partie de la bourgeoisie qui était étroitement mêlée aux affaires de l'Etat, entendait la puissance gouvernante. Dans une lettre écrite à J.-B. Say, en 1815, Dupont de Nemours raconte qu’au moment de la Révolution il demeurait seul, avec Abeille et Morellet, pour conserver la tradition de Quesnay, qu’à la Constituante on ne manquait jamais de se moquer des théories de l’école et que, malgré tout, on finissait souvent par décider conformément à leurs principes (1). Cette remarque a une grande importance pour nous; car elle permet . de comprendre quel fut le rôle de ces écrivains; ils exprimaient si bien les opinions les plus répandues et les plus réfléchies de la classe administrative qu’ils devaient croire souvent que les réformes accomplies par la Révolution résultaient de leurs démonstrations, alors qu’elles étaient l’aboutissant d’un grand courant, auquel se rattachaient leurs systèmes comme un simple accessoire idéologique.
D’après Condorcet, ils ne purent « faire à l’ensemble de leur doctrine qu’un petit nombre de parti-
(1) PHYSIOCRATES, p. 410. — Tocqueville dit qu’on trouve chez eux la substance de la Révolution. (L'Ancien Régime el la Révolution, p. 235).
sans; on a été effrayé de la généralité de leurs maximes, de l’inflexibilité de leurs principes; ils ont nui eux-mêmes à la bonté de leur cause en affectant un langage obscur et dogmatique, en paraissant trop oublier pour les intérêts de la liberté du commerce ceux de la liberté politique, en présentant d’une manière trop absolue et trop magistrale quelques parties de leur système qu’ils n’avaient point assez approfondies ». Leur principal succès serait dû aux condamnations qu’ils portaient sur le régime fiscal et sur la douane (1).
C’est là le témoignage d’un ennemi; maïs il est vrai en gros. Les encyclopédistes détestaient les physiocrates; Grimm les accusait d’avoir « une pente à la dévotion et à la platitude bien contraire à l’esprit philosophique » (2). Le grand succès obtenu par les livres du marquis de Mirabeau put faire craindre un moment aux déclamateurs à la mode que la clientèle lettrée leur échappât; aussi firent-ils une grande réclame aux dialogues de Galiani sur le commerce des grains pour faire pièce aux physiocrates partisans de la liberté du commerce. Morellet ayant écrit pour répondre au polichinelle napolitain par des arguments sérieux, Diderot mit tout en œuvre pour empêcher l’impression de sa réponse; il avait été chargé de lire ce livre comme censeur; « si la réfutation de l’abbé Morellet s’imprima, dit Brunetière,
(4) CONDORCET, Tableau historique, 9° époque. (2) BRUNETIÈRE, Etudes criliques, 2° série, p. 243,
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LA BOURGEOISIE CONQUÉRANTE 11l
ce n’est pas qu’il n’eût fait valoir contre elle tous les motifs qui pouvaient inciter un lieutenant de police à en suspendre l’impression » (1).
Necker, qui tenait beaucoup à se faire une réputation en flattant les philosophes (2), ne manqua pas de se déclarer ennemi des physiocrates, et il fut accusé d’avoir conseillé les ennemis de Turgot; on admira son livre sur la législation des grains comme on avait admiré le livre de Galiani. Turgot, bien qu'ayant fréquenté de bonne heure le salon de Mme Geoffrin, n'avait jamais adopté les idées des philosophes (3). - Si malgré les cabales des salons et des encyclopédistes, qui s’entendaient si bien à faire et à détruire les réputations, les physiocrates eurent cependant de la réputation, c’est évidemment que leurs idées cor- “respondaient en gros à un très fort courant d’opi-
Le reproche que leur adresse Condorcet au sujet “de leur peu de souci de la liberté politique, n’est que trop fondé; cela ne doit pas nous étonner puisque nous les regardons comme ayant basé leurs doctrines
… (1) BRUNETIÈRE, lOC. cit, pp. 247-248. Ce rapport de Diderot est plein de « tartuferie », comme cela se produit si souvent à cette époque dans la littérature des philosophes.
(2) RocQuAIN, L'esprit révolutionnaire, etc., p. 358.
(3 TURGOT, tome I, pp. XCIX-CXI et xxx1. L'intermédiaire entre Necker et la cour était le marquis de Pezay, militaire “et poète, fils d’un financier génevois et grand ami de Maurepas.
de
112 CHAPITRE Il
sur la tradition de la France royale. Dans un tel état d'esprit, ils ne pouvaient avoir que du mépris pour la division des pouvoirs et leur balancement (1). Le . Trosne estimait que la France était dans une meilleure position que l’Angleterre, parce que les réformes n’y couraient pas le risque d’être entravées par les partis (2).
On croirait parfois qu’ils employent un langage napoléonien: ils parlent de l'Etat comme d’un pouvoir impersonnel, qui en droit est subordonné aux citoyens et en fait est leur maître; il est « le produit | et le représentant de tous et doit faire pher le droit de chacun sous la volonté de tous »; ils rêvent, comme l’a vu Tocqueville, « un despotisme démocratique »: le mandataire faisant tout sans suivre les | impulsions d’assemblées politiques et contrôlé seulement par une raison publique qui n’a pas d'organes pour s’exprimer (3). :
Turgot proposera à Louis XVI de créer des corps électifs, maïs il s’imaginera qu’il serait possible de les enfermer dans des fonctions purement administratives. On ne pouvait méconnaître davantage la portée de la mesure et l'esprit de son temps, observe Tocqueville; mais il ajoute que ce système fut réalisé | cependant après la Révolution quand le pays fut fa- | tigué de la politique (4). Ici encore les physiocrates |
(3) TOCQUEVILLE, 0. cil., pp. 240-241.
(4) TOCQUEVILLE, 0p. cil., p. 213.
annonçaient l’Empire, mais leur tort était de ne pas voir qu’à l’expiration de l’Ancien Régime, le pays avait soif de liberté (1).
Ils avaient une confiance absolue dans un pouvoir éclairé, qui établirait l’égalité juridique, qui gouvernerait suivant des règles uniformes et répandrait l’instruction. Suivant Quesnay, « le despotisme est impossible si la nation est éclairée »; son école ne voyait qu’un seul moyen efficace de combattre le despotisme: « un enseignement public général, continuel, de la justice par essence et de l’ordre naturel » (2). Illusion fort analogue à celle que propagèrent les utopistes, qui espérèrent amener la bourgeoïsie à faire le socialisme; une administration instruite et bien informée eût été la garantie du contribuable, comme une bourgeoisie humanitaire serait celle du prolétariat dans les utopies modernes. « C’est à l’aide de ce petit galimatias littéraire qu’ils entendaient suppléer à toutes les garanties politiques (3) » ; nous pouvons demander aussi à nos socialistes officiels s’ils croient vraiment que leur galimatias peut produire une organisation sérieuse du travail.
Les physiocrates n’iront pas chercher, comme Rousseau, leurs modèles dans les républiques d’arti-
(1) Tocqueville estime que les idées libérales finirent cependant par entraîner tout le monde, y compris même les physiocrates (0p. cit. p. 244). Ce fut le résultat des luttes engagées entre le gouvernement et le Parlement.
(2) La justice par essence et l’ordre naturel sont les formules fondamentales de la physiocratie. |
sans protestants; rien n’est plus instructif, pour . comprendre leurs doctrines et aussi le grand courant qu’ils représentaient, que ce passage souvent cité de Tocqueville: « Ne trouvant encore autour d’eux rien qui leur paraisse conforme à cet idéal, ils vont le chercher au fond de l'Asie. Je n’exagère pas en affirmant qu’il n’y en a pas un qui n’ait fait, dans quelque partie de ses écrits, l’éloge emphatique de la Chine. On est sûr, en lisant leurs livres, d’y rencon-
trer au moins cela, et, comme la Chine est encore très.
mal connue, il n’est sorte de billevesée dont ils ne nous entretiennent à propos d’elle. Ce gouvernement
imbécile et barbare... leur semble le modèle le plus
parfait que puissent copier toutes les nations du monde... Ils se sentent émus et comme ravis à la vue d’un pays dont le souverain absolu, mais exempt de préjugés, laboure une fois l’an la terre de ses propres mains, pour honorer les arts utiles; où toutes les places sont obtenues dans des concours littéraires; qui n’a pour religion qu’une philosophie et pour aristocratie que des lettrés » (1).
Les conceptions juridiques des physiocrates ont eu une importance capitale dans l’histoire de nos institutions. Au xvirr° siècle, tout le monde était d’accord en France, en dehors de leur école, pour admettre que la propriété est une création sociale, Montesquieu, Mirabeau, Tronchet, Necker, Mallet du Pan, ne
diffèrent pas de Robespierre ou de Rousseau sur ce principe (1).
Les physiocrates introduisirent une doctrine qu’ils avaient trouvée dans Locke et suivant laquelle la propriété est la source de tout droit. « Les citoyens, écrira Turgot dans son article sur les fondations, ont des droits, et des droits sacrés pour le corps même de la société; ils existent indépendamment d’elle; ils en sont les éléments nécessaires, et ils n’y entrent que pour se mettre, avec tous leurs droits, sous la protection de ces mêmes loïs qui assurent leur propriété et leur liberté (2). »
Ils ne pensaient point, contrairement à l’opinion de beaucoup de juristes modernes, que les corps moraux pussent être regardés comme étant de véritables propriétaires. Là où on voudrait aujourd’hui ne plus voir souveut qu'un seul genre juridique, ils voyaient deux genres économiques; et le droit devait suivre, suivant eux, l’économie. Tocqueville s’est évidemment fort trompé sur leur pensée quand il a cru pouvoir conclure de leurs opinions relatives aux fonda-
(4) ANDRÉ LICHTENBERGER, Le Socialisme et la Révolution française, p. 182 et pp. 185-188. — Au livre v de l’Emile, Rousseau a placé une thèse sur la propriété qui devait plus tard, semble-t-il, inspirer les doctrines de Lassalle : « Le souverain n’a nul droit de toucher au bien d’un particulier ni de plusieurs; mais il peut légitimement s'emparer du bien de tous, comme cela se fit à Sparte au temps de Lycurgue ; au lieu que l'abolition des dettes par Solon fut un acte illégitime. » (Cf. TAINE, Ancien urnes p. 323.)
(2) TURGOT, tome II, page 308.
tions, à leurs opinions relatives à toutes les relations civiles: « Les contrats, dit-il, leur inspirent peu de respect; les droits privés nuls égards; ou plutôt il n’y a déjà plus à leurs yeux, à bien parler, de droits privés, mais seulement une utilité générale. » Il s’étonne qu'une conception aussi révolutionnaire ait pu être si facilement acceptée par « des hommes de mœurs douces et tranquilles, des gens de bien, d’honnêtes magistrats, d’habiles administrateurs » (1). En leur qualité d’honnêtes magistrats, les disciples de Quesnay tenaient le droit privé pour sacré et étaient prêts à le défendre contre l’arbitraire; mais ils regardaïent les fondations comme appartenant au domaine du droit administratif. Ils étaient frappés des défauts que présentaient les corps chargés de gérer les fondations; en leur qualité d’habiles administrateurs, ils voulaient que toutes les ressources destinées aux intérêts publics, fussent employées d’une manière efficace; c’est pourquoi ils ne jugeaient pas respectables les fondations, dont les frais généraux étaient si souvent démesurés et qui étaient défendues par des gens intéressés à maintenir d’anciens abus d'administration (2).
Turgot estimait que le gouvernement avait le droit incontestable « de disposer des fondations anciénnes, d’en diriger les fonds à de nouveaux objets ou mieux encore de les supprimer tout à fait. L’utilité publique
(1) TOCQUEVILLE, 0. cil., p. 235.
(2) TURGOT, loc. cit., p. 304.
est la loi suprême et ne doit pas être balancée ni par
un respect superstitieux pour ce qu’on appelle lintention des fondateurs, comme si des particuliers
ignorants et bornés avaient eu droit d’enchaîner à leurs volontés capricieuses les générations qui n’étaient pas encore, ni par la crainte de blesser les droits prétendus de certains corps, comme si les corps particuliers avaient des droits vis-à-vis de l'Etat... Les corps particuliers n’existent point par eux-mêmes, ni pour eux; ils ont été formés pour la société et ils doivent cesser d’exister au moment qu'ils cessent d’être utiles (1). » Le langage de l’administrateur est ici en parfaite harmonie avec la pensée de l’économiste, aux yeux duquel la terre doit être gérée suivant les idées des vivants et non suivant culles des morts. Si, comme le pensait Turgot, on pouvait mieux satisfaire les besoins publics avec les ressources budgétaires qu'avec les fondations, cellesci n'étaient plus qu’une gêne.
Les procédés administratifs de l’Ancien Régime étaient, le plus souvent, fort cavaliers; aussi, ne faut-il pas s'étonner si tous les hommes qui avaient quelque lien avec l’administration, ne connaissaient guère ce respect des traditions qui s’est introduit en France au temps de la Restauration. « Le passé, dit
. Tocqueville, est pour les économistes l’objet d’un mépris sans bornes... Il n’y a pas d'institution si
(4) TURGOT, Loc. cit., pp. 308-309. — Dans le cas où l'Eglise est intéressée dans les fondations, Turgot estimait que l'Etat devait agir d'accord avec elle.
vieille et qui paraisse si bien fondée dans notre histoire dont ils ne demandent l’abolition, pour peu qu’elle les incommode et nuise à la symétrie de leurs plans (1).
La Révolution allait bientôt liquider l'Ancien Régime en imitant, bien souvent, des pratiques de cet Ancien Régime; mais cette imitation fut pleine d’horreurs, parce que pendant la période terroriste le pouvoir tomba entre les mains de gens qui n’étaient pas, en général, parfaitement préparés pour accomplir des tâches aussi formidables que celles qui s’imposèrent alors au gouvernement. On poussa jusqu'aux plus grands excès les procédés les plus dangereux de l’Ancien Régime. Il fallait lutter contre la faim: on fixa le prix des denrées, on ne cessa de réquisitionner pour alimenter les grandes villes, on poursuivit de mille manières les gens que l’opinion souvent affolée dénoncait comme accapareurs; — pour pouvoir entretenir les armées, on traita le pays en citadelle assiégée, dont toutes les ressources sont à la disposition du gouverneur; — comme la guerre civile venait compliquer les embarras de l'Etat, on confisqua les biens des rebelles. Les circonstances produisirent ainsi une éclipse presque totale des idées juridiques, et l’administration dégénéra en police, comme cela se produit chaque fois qu’elie est confiée à des hommes qui ne se sentent pas forcés, par le contrôle de l’opinion des gens de loi, à modé-
(1) TOCQUEVILLE, 0p. cit, p. 235.
rer l’arbitraire qui leur a été confié (1). La législation fiscale fut, plus d’une fois, dirigée par des considérations de police politique: les riches étaient fortement soupçonnés d’abuser de leur fortune pour nuire à la République; on les traitait donc en ennemis (2). Lorsque le calme commença à revenir, tout le monde sentit le besoin d’obtenir des garanties contre le retour de mesures si arbitraires; les acquéreurs de biens nationaux étaient plus désireux encore que tous les autres propriétaires, de voir proclamer l’inviolabilité de la propriété. Tout le monde sait de quelle importance ont été leurs intérêts dans le cours de notre histoire; le retour des Bourbons fut impossible tant que l’on ne fut pas rassuré sur la validité des ventes révolutionnaires (3). On comprend donc que la doctrine des physiocrates ait obtenu, après les expériences terroristes, une autorité qui lui avait manqué jusque-là. Il semble que la Constitution de l’an III se soit inspirée de leurs idées, non seulement dens l’article 5 de la Déclaration des droits qui définit la propriété, mais surtout dans la Déclaration des devoirs: l’artiele 8 affirme que sur le maïntien de la propriété reposent tout le travail et tout l’ordre so-
cial; l’article 9 impose à chaque citoyen l'obligation
(4) C'est cette modération de l'arbitraire qui donne naissance au droit administratif — création très fragile lorsque les traditions ne sont pas très puissantes.
(2) ANDRÉ LICHTENBERGER, 0#. cil., pp. 258-262 et p. 255.
(3) La jurisprudence a attaché un caractère presque religieux aux ventes révolutionnaires, tant elle a eu peur de laisser atténuer leur validité.
de défendre la patrie, la liberté, l’égalité et la propriété.
C'était vraiment le triomphe des physiocrates, triomphe qui a eu une longue durée et qui est dû à des raisons historiques dont ils n’auraïent pu soupconner l’existence future.
Les historiens ne sont point parvenus à expliquer convenablement le rôle vraiment paradoxal qui appartient aux gens de lettres durant le xvrrr° siècle. Cela tient à ce qu’on a considéré la société, en bloc, au lieu d'examiner les relations des gens de lettres avec chacune des classes. Nous avons à déterminer pourquoi le Tiers-Etat les a écoutés comme des oracles, encore que leurs connaissances ne les désignassent généralement pas pour donner des conseils à la bourgeoisie; il faut se reporter ici à ce que j’ai appelé le troisième courant idéologique du xvirr° siècle, courant qui dépend de l’imitation des mœurs aristocratiques. La nouvelle classe conquérante accorda une confiance absolue à des hommes qu’elle voyait choyés par la haute noblesse et par les souverains; elle ne se demanda point quelles étaient les causes qui expliquaient ces faveurs qui l’étonnèrent, la fascinèrent et la trompèrent.
L'opinion de l’étranger joua alors un grand rôle dans notre histoire. Lorsque Voltaire partit pour Berlin, il n’avait pas encore la réputation de Montes-
quieu et de Fontenelle; Grimm avait été fort surpris en 1749, à son arrivée à Paris, de voir que Voltaire était moins admiré en France qu’en Allemagne (1); Voltaire alla « chercher à Postdam la consécration de gloire et de popularité qu’on lui refusait dans sa patrie » (2); son calcul fut excellent, car à son retour il apparut considérablement grandi, malgré ses mésaventures à la cour de Prusse.
Nous trouvons un témoignage précieux de ce rôle des étrangers dans un bien singulier mémoire de Diderot, adressé à Sartine qui l’avait consulté sur une pièce de Palissot. Diderot écrit: « Si vous pouvez faire en sorte qu’il ne soit pas dit qu’on ait deux fois, avec votre permission, insulté en public ceux de vos concitoyens qu’on honore dans toutes les parties de l’Europe, que les voyageurs se font un devoir de visiter et qu’ils se font un honneur d’avoir connus quand ils sont de retour dans leur patrie, je crois que vous ferez sagement (3). » La haute société française était fort sensible aux jugements que l’é- - tranger portait sur ses grands hommes et la bourgeoisie devait avoir pour eux un respect presque superstitieux.
Il ne paraît point que cette situation soit sur le point de disparaître: la démocratie a continué la tradition du Tiers-Etat et chaque fois que les gens de
(1) BRUNETIÈRE, Etudes critiques, 2° série, p. 176. (2) BRUNETIÈRE, 09. Cil., 4° série, p. 322.
(3) BRUNETIÈRE, 09. Cil., 2° série, p. 164.
lettres le voudront, ils pourront encore exercer sur elle une véritable dictature. A la suite de l'affaire Dreyfus, nous avons vu un délicat amuseur des boudoirs de la plaine Monceau transformé, par quelques badauds, en oracle du socialisme: il paraît qu’Anatole France s’étonna d’abord beaucoup de cette métamorphose, mais qu’il a fini par se demander, tout de bon, si, vraiment, en contant ses petites drôleries aux belles dames et aux gentils messieurs de la finance, il n’avait pas découvert l’énigme de la question sociale. Si le mouvement qui porta, pendant quelques années, les ouvriers les plus intelligents vers les universités populaires, avait pris tout le développement qu’on avait espéré (dans la bourgeoisie) lui voir prendre, le socialisme serait tombé dans l’ornière démocratique. | La démocratie ayant pour objet la disparition des sentiments de classe et le mélange de tous les citoyens dans une société qui renfermerait des forces capables de pousser chaque individu intelligent à un rang supérieur à celui qu’il occupait par sa naïissance, elle aurait partie gagnée si les travailleurs les plus énergiques avaient pour idéal de ressembler aux
bourgeois, étaient heureux de recevoir leurs leçons :
et demandaient aux gens en réputation de leur fourmir des idées. Il n’y auraït dès lors aucune raison pour qu’une structure démocratique ne fût pas stable elle pourrait seulement être ébranlée par des troubles que causerait l’ambition de quelques hommes; mais elle ne serait pas menacée, comme elle l’est aujourd'hui, dans son principe, par le socialisme. Les démo-
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crates intelligents ont donc raison de faire de si grands efforts pour défendre le prestige des gens de lettres: ils cherchent à diriger l'instruction populaire dans un sens favorable au maintien de ce prestige; et, à cet effet, au lieu d'apprendre aux ouvriers ce qu’ils ont besoin de savoir pour leur vie de travailleurs, on s’efforce de développer chez eux une vive curiosité pour les choses qui se trouvent seulement dans les livres écrits pour amuser les bourgeois.
Le succès d’une telle pédagogie sera d’autant plus certain que les ouvriers auront un plus humble sentiment de leur infériorité actuelle; qu’ils regarderont les groupes au milieu desquels vivent les gens de lettres, avec l’admiration béate que pouvait avoir un ancien roturier provincial pour l’ancienne cour; que la distance qui existe entre la couche des admirateurs les plus nombreux et la couche des faiseurs de réputations sera plus considérable. Lors donc que beaucoup de nos plus fins et de nos plus aristocrates écrivains montrent tant de zèle pour vanter les bienfaits de l’enseignement populaire, il ne faut pas admirer leur amour pour les humbles, maïs la grande perspicacité avec laquelle ils comprennent l’art de se créer une clientèle. Les universités populaires furent, pendant quelques années, une vaste réclame faite pour faire lire les livres des dreyfusards ; si la réclame n’avait pas été conduite d’une manière aussi scandaleuse, les résultats auraient été probablement plus durables.
Dans l’Eloge de Montesquieu, d’Alembert dit que
« la partie du public qui enseigne, dicta à la partie
qui écoute, ce qu’elle devait penser et dire » au .
sujet de l'Esprit des lois. Laboulaye estime que d'Alembert parle de ses amis, les philosophes, en termes trop orgueilleux et que les Français lettrés du xXvIII® siècle pouvaient fort bien lire Montesquieu sans avoir recours à leurs lumières (1). Cette distinction d’une ÆEcclesia docens et d’une Ecclesia discens est encore fondamentale dans nos démocraties: si elles veulent supprimer le sentiment de classe, elles entendent bien maintenir et au besoin perfectionner les hiérarchies de culture.
Voyons maintenant quelle était la situation des gens de lettres par rapport à l'aristocratie du xviri siècle; c’est là une question très importante à résoudre, car de sa solution dépend toute ee tation de cette littérature.
Une tradition ancienne voulait qu’une cour eût des rhéteurs habiles, plaisant par leur conversation brillante, capables de jeter l’illustration sur le prince qui les entretenait; ils faisaient aussi partie du luxe qui doit entourer de riches personnages. Cette tradition n’avait point disparu et chaque grande maison formait une petite cour abondamment pourvue de ses êtres exceptionnels:
« Tous les soirs, ils soupent en ville et sont l’ornement, l’amusement des salons où ils vont causer.
(1) MONTESQUIEU (édition Laboulaye), tome IIT, p. xx.
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Parmi les maisons où l’on diîne, il n’y en a pas qui n’ait son philosophe en titre, un peu plus tard son économiste, son savant... On les suit à la trace de salon en salon, de château en château (1) » ; — Taine estime que la philosophie de ce temps est « une sorte d’opéra supérieur où défilent et s’entrechoquent, tantôt en costume grave, tantôt sous un déguisement comique, toutes les grandes idées qui peuvent intéresser une tête pensante » (2); — « Chez le baron d'Holbach arrivaient tour à tour les étrangers les plus lettrés et les plus marquants... C’est là qu’il fallait entendre [raconte Morellet] la conversation la plus libre, la plus animée et la plus instructive qui fût jamais...Point de hardiesse politique ou religieuse qui ne fût mise en avant et discutée, pro et contra... Souvent un seul y prenait la parole et proposait sa théorie, paisiblement et sans être interrompu. D’autres fois, c'était un combat singulier, dont tout le reste de la société était tranquille specta-
(4) TAINE, Ancien Régime, p. 333. — Les mœurs autorisaient encore la vie de parasite, dont Marmontel fournit un si scandaleux échantillon; mais il n'y avait point que les auteurs du second rang à vivre d’une manière qui nous semble aujourd’hui si peu digne. Brunetière a écrit une phrase terrible sur d’Alembert : « Logé. par une Lespinasse, énamourée de son Guibert ou de son Mora, et pour l’achever, entretenu (c'est bien d’Alembert que je veux dire) moitié par le roi de Prusse et moitié par Mme Geoffrin » (loc. cit., p. 217). — Sur Marmontel, qui dut une bonne partie de sa fortune à ce qu'il était un « robuste Limousin », cf. 6° série, p. 254.
(2) TAINE, 0p. cit., p. 333.
teur » (1); — « Le moyen pour des nobles, qui passent leur vie à causer, de ne pas rechercher des gens qui causent si bien! Autant vaudrait prescrire à leurs femmes, qui tous les soirs vont au théâtre et jouent la comédie à domicile, de ne pas attirer chez elles les acteurs et les chanteurs en renom » (2).
Il y avait encore une autre raison qui donnait ume
grande importance aux relations bienveillantes que
la haute aristocratie entretenait avec les gens de lettres connus: c’est que depuis l'invention de l’imprimerie, les auteurs de satires n’avaient cessé d’être extrêmement redoutés. On sait avec quelle impudence l’Arétin exploita la terreur qu’il inspirait; dans une lettre, il se vante de pouvoir se moquer de l’univers grâce à une plume d’oie et à quelques cahiers de papier blanc ; il dit encore qu’il s’enrichit de la sueur de son écritoire.
Les philosophes du xviri® siècle étaient passés maîtres dans l’art de calomnier. Quand ils ont l’occasion d’exercer leur verve satirique sur quelqu'un, ils se révèlent toujours bien supérieurs à ce qu’ils sont quand ils écrivent sérieusement; cela est, par exemple, manifeste pour Voltaire. Ils ne respectaient rien et ils étaient redoutés même par les gens les
(4) TAINE, 0p. cit, pp. 367-368.
(2) TAINE, 0p. ci, p. 369. — Pour bien comprendre ce que furent les salons du xvitr* siècle, il faut se rappeler le môle qui appartint aux grandes revues il y a un demisiècle ; les salons servaient à l'instruction d’un public analogue à celui qui a, plus tard, accordé toute sa confiance au Correspondant et à la Revue des Deux-Mondes.
plus paisibles: un membre de l’Académie des Inscriptions auquel Malesherbes a demandé un avis sur le Père de famille de Diderot, supplie son correspondant de se montrer bien discret, parce qu’il ne « veut pas avoir d'affaire à démêler avec des gens qui s’imaginent avoir seuls en partage toute la raison humaine [et qu’il] appréhende autant que les théologiens » (1).
Les souverains étrangers qui subventionnent ou flattent un philosophe, ne le font point simplement par admiration pour ses lumières (2). Frédéric regardait Voltaire comme un homme extrêmement dangereux, qu'il avait un grand intérêt à ménager; mais c’est surtout l’impératrice Catherine qui sut mettre à profit les gens qui disposaient alors de l’opinion. Après l’assassinat de son mari, elle demande à l’ambassadeur de France s’il connaît Voltaire et s’il ne peut pas lui expliquer l’affaire (3); Voltaire semble avoir résisté quelque temps, mais il ne tarda pas à s’enrôler dans l’armée des admirateurs de La Sémi-
(1) BRUNETIÈRE, 0p. cit. 2° série, p. 192.
(2) Laboulaye dit que « le grand Frédéric jouait avec Voltaire et ses amis une comédie dont tout le bénéfice était pour lui »; il pouvait «tenter les coups de main les plus criminels, avec la complicité de ceux qui disposaient de l'opinion » (MONTESQUIEU, loc. cit., p. XLIV). Et plus loin : « En 1767, Catherine, non moins habile que Frédéric à capter l’opinion, imagina de se présenter à l’Europe comme l’apôtre de la civilisation et des idées nouvelles » (p. L).
(3) DESNOIRESTERRES, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau (édition in-12), p. 371.
ramis du Nord, au point de scandaliser Mme de Choiseul et Mme du Deffand ; Walpole écrivait à celle-ci: « Comment répare-t-on un meurtre? Est-ce en retenant des poètes à ses gages? en payant des : historiens mercenaires et en soudoyant des philosophes ridicules à mille lieues de son pays? Ce sont ces âmes viles qui chantent un Auguste et se taisent sur ses proscriptions (1). »
Mais on aurait une idée fort incomplète de la littérature du xvirrI° siècle, si on se bornaïit à ces considérations. Il faut se rappeler de plus le rôle que les bouffons avaient joué dans les cours du Moyen Age; il y a encore, de ce temps, de véritables clowns dans les salons, tel « Galiani, un joli nain de génie, sorte de Platon ou de Machiavel avec la verve et les gestes d’arlequin, inépuisable en contes, admirable bouffon, parfait sceptique, ne croyant à rien, en rien, sur rien, … [qui], sa perruque à la maïn, les deux jambes croisées sur le fauteuil où il perche, prouve [aux philosophes], par un apologue comique, qu’ils raisonnent ou résonnent, sinon comme des cruches, du moins comme des cloches, en tout cas, presque aussi mal que des théologiens. C’était, dit un assistant, la
. (4) DESNOIRESTERRES, 02. Cût., p. 380. On est souvent tenté de penser que Brunetière n’a que trop raison lorsqu'il dit que Rousseau fut le seul homme un peu courageux de tous les auteurs célèbres de ce temps. « Il est vrai, ajoutet-il, qu'ils lui ont fait presque un crime de son courage même. » (loc. cit., p. 222). — Turgot s'indignait de voir Helvétius tant vanter Frédéric et Catherine (Correspondance inédite de CONDORCET et de TURGOT, p. 147).
plus piquante chose du monde, cela valait le meilleur des spectacles et le meilleur des amusements » (1).
Les hommes de premier plan ne s’apercevaient pas toujours du rôle ridicule qu’on leur attribuait dans la haute société. L'histoire des relations de Frédéric II et de Voltaire est devenue inintelligible pour nous, tant nos mœurs sont éloignées de celles du xvIrr° siècle; l’engagement que le roi envoya signer au grand écrivain pendant les démêlés de celui-ci avec Maupertuis, nous paraît aujourd’hui d’une insolence à peine croyable; il est clair que pour Frédéric il n’y avait pas une grande différence entre un illustre homme de lettres et un domestique (2). Beaucoup plus tard, après leur réconciliation, il est curieux de voir de quel ton le souverain libre-penseur écrit au sujet de la tempête soulevée par l’exécution du chevalier de La Barre: « Il ne faut pas que la philosophie encourage à de pareilles actions, ni qu’elle fronde des juges qui n’ont pu prononcer autrement qu’ils l’ont fait. » Comme Voltaire avait formé le
(1) TAINE, 0P. ct, p. 369.
(2) « Je promets à V. M. que tant qu'elle me fera la grâce de me loger au château, je n’écrirai contre personne, soit contre le gouvernement de France, contre les ministres, soit contre d'autres souverains, ou contre les gens de lettres illustres envers lesquels on me trouvera rendre les égards qui leur sont dus. Je n’abuserai pas de lettres de S. M. et je Me gouvernerai d'une manière convenable, en homme de lettres qui a l’honneur d’être chambellan de S. M. et qui vit avec des honnêtes gens. » Tout le volume de Desnoiresterres sur Voltaire et Frédéric est à lire, car il nous raconte une bouffonnerie achevée.
projet de réunir à Clèves les écrivains menacés, pensait-il par un réveil du fanatisme religieux, le
roi lui fait cette recommandation ironique : « Ils.
seront tous bien reçus, pourvu qu’ils soient modérés et paisibles (1). »
On pourrait objecter que Voltaire appartenait à
une génération un peu vieillie et qu’il avait été élevé …
dans des idées de respect pour les grands, qui expliquent certaines lâchetés dont ses contemporains
avaient parfois honte. Mais Diderot! Celui-ci est le .
type accompli de l’homme de lettres du nouveau système, à tel point que nos bourgeois contemporains l’ont placé dans l’Olympe démocratique; J. Reinach épuise les expressions de l’admiration la plus exaltée quand il parle de lui. Diderot ne se doute pas que si l’impératrice Catherine se montre si familière avec lui, c’est qu'il était de tradition de permettre aux bouffons une grande familiarité avec les grands, en vue d’aiguiser leur verve.
Taine n’a pas été loin de bien reconnaître quelle
était la situation réelle de Diderot dans les salons;
mais il à été retenu par l’admiration qu’il avait pour ce parfait précurseur de la bourgeoïisie contemporaine (2); le portrait qu’il a donné de Diderot est
(1) DESNOIRESTERRES, Voliaire et Jean-Jacques Rousseau, pp. 502 et 505.
(2) Taine représente, mieux que personne peut-être, la tradition bourgeoise ; c’est pourquoi son témoignage a une valeur toute particulière pour notre sujet. Il admire la Science avec autant de naïveté que les encyclopédistes et il a une affection particulière pour les romanciers de V’émancipalion morale, pour Stendhal comme pour Diderot,
très favorable et il plaide les circonstances atténuantes en sa faveur de la manière suivante: « C’est un nouveau venu, un parvenu dans le vrai monde ; vous voyez en lui un plébéien, puissant penseur, infatigable ouvrier et grand artiste (1), que les mœurs du temps ont introduit dans un souper de viveurs à la mode. Il y prend le dé de la conversation, conduit l’orgie et par contagion, par gageure, dit à lui seul plus d’ordures et plus de gueulées que tous les convives (2). » Si Taine n’avait été retenu par le respect qu’il professait pour les écrivains du xviri° siècle, il aurait dit que Diderot était choyé dans la haute société comme un saltimbanque de lettres.
Une telle époque ne pouvait plus goûter les règles de bon sens, de modération dans le langage et de
sagesse pratique dont Boileau avait jadis voulu don-
ner le code. C’est Diderot qui doit encore servir de type: « Non seulement, dit Taine, il descend jusqu’au fond de la doctrine antireligieuse et antisociale, avec toute la raideur de la logique et du paradoxe, plus impétueusement et plus bruyamment que d’Holbach lui-même; mais encore il tombe et s’étale dans le bourbier du siècle qui est la gravelure, et dans la grande ornière du siècle qui est la déclama-
(1) Brunetière estime qu’on « a pris trop souvent la confusion [chez Diderot] pour de la profondeur » et que « sous l'air d'une indépendance qui va parfois jusqu’au cynisme [il a] tous les préjugés d'un bourgeois ou d’un Dphilistin ». (Evolution des genres, p. 153.)
(2) TAINE, 0p. cit, p. 349,
tion. Dans ses grands romans, il développe longuement l’équivoque sale ou la scène lubrique. La crudité chez lui n’est pas atténuée par la malice ou recouverte par l’élégance. Il n’est ni fin, ni piquant, il ne sait point, comme Crébillon fils, peindre de jolis polissons (1). »
Joseph Reinach est fort gêné par la morale de son héros, qui « aboutit au retour le plus effréné à l’état de nature », qui plonge « le plus souvent dans la fange de la bestialité primitive » et dans laquelle il trouve, à son grand regret, « le panégyrique de l’inceste, de la prostitution et de la promiscuité des sexes ». L’admirateur des encyclopédistes constate avec douleur que Diderot, qui ne veut rien reconnaître en dehors des lois de la nature, ne reconnaît dans celle-ci que deux fins, « la conservation de l'individu et la propagation de l’espèce » (2). Nous pouvons donc le rapprocher de ces bourgeois librespenseurs qui, au xix° siècle, accueillirent avec une telle frénésie le darwinisme, parce qu’ils croyaient
(4) Loc. cit. — On ne peut s'empêcher de penser ici à Zola, qui, lui aussi, manquait d'élégance et de malice. Ce grand marchand de cochonneries se vantait « d’avoir le premier, dans le roman, donné sa vraie place à l'instinct génésique [qui] deviendrait, à l’en croire, la préoccupation incessante du genre humain. » (GUYAU, L’art au point de vue sociologique, p. 158.) Si ce mouvement annoncé par Zola se produit, ce sera une preuve que la force du cerveau diminue dans le monde moderne. Le cerveau paraît être, en effet, l'organe modérateur des fonctions sexuelles,
(2) J. REINACH, Diderot, pp. 174-175.
trouver dans l'hypothèse de leur origine simiesque un moyen de justifier leurs appétits grossiers.
Nous touchons maintenant le fond de la psychologie des hommes du xvir* siècle (1): cette fanfaronnade de la lubricité n’intéresse pas seulement la morale, mais aussi la production intellectuelle; elle prouve que la réflexion exerçait chez eux un très faible contrôle sur l’imagination. Les historiens perdent donc bien leur temps quand ils veulent pénétrer la pensée des philosophes du xvirr° siècle; ce sont des causeurs, des marchands de satires ou de louanges et surtout les bouffons d’une aristocratie dégénérée. De presque tous (2), on peut dire ce que Brunetière dit de Diderot: « Ce qui est difficile..…., c’est de savoir ce qu’il a pensé, et la raison vous en paraitra plausible si je dis, comme je le crois, qu’il ne l’a lui-même jamais su (3). »
La classe moyenne lisait leurs œuvres dans un autre esprit que la noblesse, et elle prenait au sérieux ce qu'écrivaient des gens ayant de si belles relations; plus une opinion était paradoxale, plus elle admirait le génie de penseurs assez hardis et assez profonds pour s’affranchir des chaînes de la tradition, plus elle avait confiance dans les lumières qu’elle
(1) J'ai appelé, il y a déjà longtemps, l'attention sur cette manière de pénétrer les secrets de l’âme humaine, en examinant les idées relatives aux relations sexuelles.
(2) 11 faut excepter Rousseau qui ne ressemble à aucun des philosophes.
(3) BRUNETIÈRE, lOC. cit., p. 154.
pouvait acquérir dans de telles lectures, plus aussi elle était disposée à oser, elle aussi, des essais analogues. La sottise incommensurable de M. Homaïs est le produit naturel de cette influence des gens de lettres sur la bourgeoisie française ; pendant près d’un siècle, des gens éclairés déraisonnèrent par suite de l’incapacité dans laquelle ils se trouvaient de comprendre le sens des livres qui, provenant de milieux très aristocratiques, leur semblaient tomber du ciel. L'absence de tout esprit critique ne doit pas nous surprendre chez nos pères. On ne saurait le trouver chez les gens de lettres qui exerçaient les métiers que nous venons d'examiner. On ne songera pas à en demander à des nobles qui ne s’occupent qu’à rire, à médire ou à tendre des embüûches aux gens qui leur déplaisent. L’expérience nous apprend que l’esprit critique manque toujours aux classes qui ne pensent point en raison de leurs propres conditions de vie ; il manquait donc aux bourgeoïs ; —— l’histoire des écrivains de l’antiquité et du Moyen Age illustre cette proposition d’une manière déjà assez remarquable ; l'expérience du xix° siècle fournit la contreépreuve. | :
Du jour où le passé a été examiné par des gens qui voulaient trouver un enseignement pour comprendre les luttes dans lesquelles leur classe était engagée, l’histoire a pris un tout autre aspect, comme Renan Javait si bien vu quand il écrivait à propos d’Augustin Thierry: «Le sens étendu des choses humaines ne s'obtient que par l'intelligence du présent, et le présent ne livre son secret qu’en proportion de