‹ Les illusions du progrèsChapitre 9 sur 27 · PRE PR AT RL · texte numérisé non relu

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l'enjeu qu’on y prend... Il fallait [pour interpréter les textes de l’histoire médiévale] une pratique de la vie profane que ne donnent ni la vie monastique ni les paisibles investigations du paléographe. Un jeune homme de vingt ans, jeté dans un milieu passionné et doué de cette perspicacité que donne l'habitude des choses politiques, a pu relever du premier coup dans l’œuvre de ces grands maîtres [les bénédictins] une foule de lacunes et de vues erronées (1).»

C’est pourquoi, mes amis et moi, nous ne cessons

d’engager les classes ouvrières à ne pas se laisser entraîner à suivre l’ornière de la science ou de la philosophie bourgeoises. Un grand changement se produira dans le monde le jour où le prolétariat aura acquis, comme l’a acquis la bourgeoisie après la Révolution, le sentiment qu’il est capable de penser d’après ses propres conditions de vie. Ce fut le régime parlementaire qui révéla aux grands historiens de la bourgeoisie moderne leur vocation; « l’ensem-

ble d’idées que la Restauration qualifia du nom de li-

béralisme, [fut] l’âme de l’histoire » (2) d’Augustin Thierry; et ainsi s’explique que «le plus beau mouvement d’études sérieuses succéda, presque sans in-tervalle, à l’effervescence révolutionnaire » (3). Cela ne tenait pas seulement à ce que la fin des guerres impériales a renfermé beaucoup d’enseignements im-

(1) RENAN, Essais de morale et de critique, pp. 117-118. (2) RENAN, 0p. cit, pp. 115-116.

(3) RENAN, 0p. cit, p. 124.

prévus, comme le dit Renan (1), mais plutôt à ce. que la bourgeoisie se sentait, vers 1820, capable de venser toute seule.

Le prolétariat possède, on l’a dit bien des fois, un système d’institutions qui lui sont aussi propres que le régime parlementaire était propre à la bourgeoisie. C’est du mouvement syndical que peut sortir l’affranchissement intellectuel qui débarrassera les classes ouvrières de tout respect pour les balivernes bourgeoises.

(4) RENAN, 0p. cil., p. 116.

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La science au XVIII siècle

I. La science comme objet de curiosité. — L'Encyclopédie. — Connaissances générales nécessaires aux administrateurs. — Découvertes qui font concevoir de grandes espérances.

II. Application des mathématiques aux questions sociales. — Illusions de Condorcet. — Raisons de l’erreur commise alors. — Maintien d'une fausse science des probabilités.

La doctrine du progrès devait sortir tout naturellement des aspirations d’une classe conquérante qui avait pleine confiance dans son avenir, qui se croyait parfaitement préparée à prendre le pouvoir et qui avait en tête de grands projets de réformes. Nous ne saurions cependant parfaitement comprendre ses conceptions, si nous ne nous rendions un compte exact de l’idée qu’elle avait de la science.

De notre temps, la science est une discipline austère, dans laquelle chacun se choisit un étroit département pour le cultiver avec soin durant toute sa vie. On ne devient vraiment habile dans une partie

qu’à la condition de subir un long apprentissage, de se tenir au courant des innovations de détail et de manier des procédés d'investigation spéciaux. La répartition des travaux scientifiques entre des groupes indépendants nous semble tellement naturelle et féconde que nous ne songeons pas à demander si une telle structure sociale a pu soulever, quelquefois, quelques objections. Nos pères regardaient cette spécialisation comme une routine propre aux goujats, une dégradation de l'esprit, un attentat à la noble destinée de l’homme. « La plupart des beaux esprits du xviri* siècle se piquaient d'entendre la géométrie; et de leur côté les organes des compagnies savantes se piquaient de faire de la littérature (1). » Fontenelle s’était rencontré à point pour donner, là-dessus encore, une formule philosophique et il avait vanté les heureux résultats que devait produire la coordination des sciences; Brunetière a eu tort de croire que c'était là une grande découverte (2); il aurait dû laisser une telle sottise aux positivistes; la prétendue coordination des sciences n’est nullement le but suprême de la recherche moderne; elle est l'expression des usages de l’ancienne société française et elle dépend surtout des mœurs des salons. La

(4) COURNOT, Considérations Sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes, tome IT, pp. 54- 55. — Clairaut cependant ne pouvait souffrir que d’Alem-

bert « cherchât à se distinguer dans les lettres ». (DIDEROT,

Œuvres compiètes, tome VI, p. 474.) (2) BRUNETIÈRE Eludes critiques, 5° série, p. 239 et p. 242.

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grande question était autrefois de pouvoir soutenir une conversation avec les gens éclairés que l’on rencontrait dans la bonne société. Si la coordination des sciences fascine encore la bourgeoisie démocratique, c’est que celle-ci n’a pas beaucoup d’idées propres et qu’elle a la manie de s’alimenter aux sources de l'Ancien Régime. |

Les conceptions que nos pères avaient au sujet de la science se rattachent à plusieurs raisons ; mais leur origine première est toujours la curiosité des personnes de qualité.

a) A la fin du xvr° siècle le monde s’était passionné pour une foule de sujets qui avaient été totalement ignorés des temps antérieurs ; l’honnète homme de la génération précédente avait eu un ho-

rizon assez borné; maintenant on veut avoir des clar-

tés de tout (1). Le cours de chimie de Lémery, publié en 1675, eut un grand nombre d’éditions et fut tra-

- duit en plusieurs langues; les lecons d’anatomie de

du Verney étaient fort appréciées par les dames; ce savant, recommandant Mile de Launay à la duchesse du Maine, écrivait qu’elle était la « fille de France qui connaît le mieux le corps humain (2). » Thomas Diafoirus aurait pu alors, sans être ridicule, inviter sa fiancée à assister à une dissection (3).

(1) BRUNETIÈRE, Loc. cit., p. 236. (2) BRUNETIÈRE, loC. cil., pp. 232 et 235.

(3) Malade imaginaire, acte II, sc. vi.

Turgot regarde la curiosité comme étant le grand moteur du progrès (1); et cette vue correspond parfaitement aux sentiments de ses contemporains qui sont toujours à la recherche de connaissances nou-velles et ne consentent jamais à s’enfermer dans les étroites frontières d’une spécialité scientifique. « Buffon commençait, en homme du monde qui cherche la réputation et qui n’a pas le don des petits vers, par vouloir faire des mathématiques, puis des expériences de physique, du genre de celles pour lesquelles il convient d’être un homme riche; jusqu’à ce qu’enfin, trouvant sa veine avec la place d’intendant du Jardin du roi, il fût devenu, tout à la fois, un grand naturaliste et un grand écrivain, et à ce double titre, le plus illustre, comme le plus utile des vulgarisateurs. » Cournot observe que le xvirr® siècle a suivi cet exemple, s’occupant d’abord de géométrie, puis trouvant les démonstrations de physique et de chimie plus amusantes et finissant par se fixer sur l’histoire naturelle (2).

Dans une notice sur Clairaut insérée dans la correspondance de Grimm, Diderot donne ce tableau des variations de la curiosité avant 1765: « Les métaphysiciens et les poètes ont eu leur temps; les physiciens systématiques (3) leur ont succédé; la physique

(4) TURGOT, tome II, p. 601.

(2) COURNOT, Loc. cit, p. 55.

(3) Il s’agit évidemment ici des cartésiens contemporains de Fontenelle.

systématique a fait place à la physique expérimentale; celle-ci à la géométrie (1); la géométrie à l’histoire naturelle et à la chimie, qui ont été en vogue dans ces derniers temps et qui partagent les esprits avec les affaires de gouvernement, de commerce, de politique et surtout la manie de l’agriculture, sans qu’on puisse deviner qu'elle sera la science que la légèreté nationale mettra à la mode par la suite ». Clairaut n’avait pas suivi le courant, en sorte qu’il avait perdu sa réputation: jadis les dames distinguées «voulaient avoir un géomètre à leur suite », mais maintenant «un géomètre a de la peine à trouver un libraire qui se charge de ses ouvrages et ne trouve presque pas un lecteur qui les ouvre (2). »

Il s’agissait bien des modes qui se créent dans les salons: une science devenait donc d’autant moins intéressante qu’elle devenait plus technique. Dans les Pensées sur l'interprétation de la nature (1754), Diderot nous apprend qu’à son avis les mathématiques sont arrivées à un tel point qu’elles ne peuvent plus avancer: «J’oserais presque assurer qu'avant qu’il soit cent ans, on ne comptera pas trois grands géomètres en Europe (3). » Il faut évidemment entendre par là que les mathématiques commençaient à être déjà fermées aux amateurs; et Diderot ne pou-

(1) Diderot fait ici une place pour Clairaut et d'Alembert. (2) DIDEROT, Loc. cit, pp. 474-475.

(3) DIDEROT, tome II, p. 11.

vait concevoir de culture scientifique étendue en dehors de celle qui plaît aux amateurs (1).

La chimie eut un succès d'autant plus grand qu’elle n’était encore qu’une cuisine pharmaceutique. Diderot, en 1770, parle de Rouelle avec un enthousiasme qui nous étonnerait si nous ne savions la pauvre idée que Diderot se faisait de la science. Rouelle « voulait être poète, philosophe, théologien, politique, musi-

cien »; il était « grand savant, profond théoricien»;

mais « il croyait à l’alchimie » et était un « manipulateur distrait et maladroit » (2).

La physiologie attirait d’autant plus fortement Diderot qu’elle était dans l’enfance; d’ailleurs il se contentait de notions sommaires. Il insiste beaucoup auprès de l’impératrice Catherine pour qu’elle fasse expliquer l’organisation du corps humain et particulièrement celle des appareïls de Ia génération aux jeunes filles nobles, dans le but de les moraliser; en une huitaine de jours elles en sauraient assez sur

(4) IL dit que les ouvrages des grands géomètres du xvitIe siècle, Bernoulli, Euler, Maupertuis, Clairaut, Fontaine, d’Alembert, Lagrange « subsisteront dans les siècles à venir comme ces pyramides d'Egypte dont les masses chargées d’hiéroglyphes réveillent en nous une idée effrayante de la puissance et des ressources des hommes . qui les ont élevées ». Cela veut peut-être dire aussi que

ces ouvrages deviendront indéchiffrables.

(2) DipEROT, tome VI, pp. 405-409. II nous parle avec admiration d’une fameuse expérience sur le dessalement de l’eau de mer exécutée devant des ambassadeurs ! — Sous l'influence de Rouelle le nombre des cabinets d'histoire naturelle arriva au nombre de deux cents à Paris; on sait que c’étaient des amoncellements de bibelots,

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