SA NAISSANCE, SA VOCATION, SON DÉPART POUR LE CANADA
Jeanne Mance naquit à Nogent-le-Roi, en Bassigny, vers l’an 1606, d’une famille de robe très honorable. Son père, procureur du Roi, avait déjà six garçons sur lesquels il comptait pour soutenir l’honneur de son nom et qui tous se montrèrent dignes de lui, et six autres filles.
Pieuse et recueillie, Jeanne faisait, dès ses plus jeunes années, la joie et l'édification des siens : le St-Esprit s'était déjà si bien emparé de son âme, qu’elle n'éprouvait pour le monde qu’ennui et dégoût, et qu'elle conçut, à un âge : où tous les enfants ne s'occupent guère que de bagatelles, dès l’âge de sept ans, une résolution
digne des Agnès et des Agathes, celle de vouer à Dieu une chasteté perpétuelle.
Chose étrange ! Dieu qui ordinairement sollicite si tendrement vers le cloître, avec une sainte jalousie, les épouses qu'il se choisit, ne lui inspira pas le désir de la vie religieuse, bien qu'il ne lui laissât pas pourtant plus d’attrait pour le monde,
E:le se contenta de pratiquer dans la famille tous les devoirs de la vie parfaite, et jusqu'à l’âge de trente-quatre ans, elle consola et embellit la vieillesse de son père, sans le troubler jamais par des aspirations auxquelles il se serait fait scrupule de résister. L'année même où son père mourut, elle fut appelée par la Providence à la mission du Canada, et voici dans quelles circonstances.
Ayant entendu un chanoine de Langres raconter avec admiration les merveilles de charité et de dévouement dont le Canada offrait alors le spectacle, le dévouement de Mme de la Peltrie, les libéralités de la duchesse d’Aicuillon, elle éprouva soudain un grand désir de se sacrifier elle-même, et une lumière surnaturelle lui montra au-delà des mers sa nouvelle mission. Son confesseur lui conseilla de consulter le Père Lallemand, et elle partit sur-le-champ pour Paris.
Le père Lallemand, qui était frère du père Jérôme Lallemand et oncle du glorieux martyr du même nom, était revenu depuis deux ans du
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Canada, et il exerçait à Paris l'emploi de procureur des missions de la compagnie. Il encouragea Melle Mance duns son projet, mais il fut appelé presque aussitôt à Lyon, pour obtenir de M. de Lauzon la cession de l'ile de Montréal en faveur d'une nouvelle société, qui voulait y établir une colonie.
M. de la Dauversière, qui avec M. Olier et M. de Maisonneuve, peut être considéré comme un des pères de Montréal, avait supplié l'illustre jésuite de l'aider dans cette circonstance. Ils furent accueillis avec beaucoup de bienveillance par M. de Lauzon, à qui ils représentèrent l'impossibilité où il se trouvait de tenir les clauses de son contrat avec la grande compagnie qui comportaient l'établissement d’une colonie dans l'ile de Montréal, et réussirent à lui faire signer, le 7 août 1640, l'abandon de cette île aux conditions auxquelles il l'avait reçue.
Pendant ce temps Melle Mance s'était mise en relations avec le père de Saint-Jure, et le père Rapin, supérieur des récollets, qui l’avaient beaucoup encouragée. Le père Rapin lui fit connaître Mme de Bullion. Cette riche veuve, désireuse de donner à Dieu le plus secrètement possible la meilleure part de ses grands biens, demanda tout d’abord à Melle Mance ce qu’elle pensait que coûterait l'établissement d’un h6pital à Montréal, et si elle n’en voudrait pas prendre la direction. Elle lui répondit que la
délicatesse de sa santé semblait la désigner
bien peu pour ce genre de service, mais qu'elle lui ferait connaitre le prix qu'avait coûté l’établissement de l’hospice de Québec. Elle le fit, et avant son départ, Mme de Bullion la pressa d'accepter 1200 livres, comme arrhes de sa bonne volonté, lui demandant seulement de ne pas la nommer.
On était arrivé au printemps de 1641 : deux envois se préparaient pour la colonie, l’un qui partait de Dieppe, l’autre de la Rochelle. Elle choisit ce dernier, et sembarqua en même temps qu'une vertueuse fille de Dieppe, à qui Dieu avait inspiré de l'aller servir en Canada, et qui pénétra dans le navire, malgré l'opposition qu'on voulait lui faire. Le convoi se composait de deux navires ; sur le premier se trouvait M. de Maisonneuve avec 25 hommes : Melle Mance, le père I: ,lace et douze hommes seulement étaient sur le second. Ils arrivèrent à Québec le 24 août.