‹ Les ilots d'amourChapitre 10 sur 50 · LES CHAIVIPS DE COURSES · texte numérisé non relu

LES CHAIVIPS DE COURSES

Il n'y a pas que des g"ens qui font courir sur les champs de courses : on y trouve aussi des femmes qui font marcher. On y aime presque autant qu'on y joue. Auteuil, Long-champ , Chantilly, Maisons-Laffitte, vous offrez un terrain idéal aux jeux de l'amour et du hasard. Pas de résultat complet des courses sans l'escompte de quelques baisers.

L'habituée des hippodromes est un type bien connu et qui connaît bien des types. La simplicité dans la mise n'est pas sa qualité dominante. C'est un article soigné et coûteux, tout velours, soie et dentelles. Elle est' toujours vêtue à la mode d'aprèsdemain. Ses toilettes sortent de chez le grand faiseur, et elle est elle-même assez

faiseuse pour les mettre en valeur. C'est qu'il s'agit d'être urf sur le turf. Et quels chapeaux! En hiver, des monuments de plumes ; en été, des jardins de chef de gare. C'est aux courses que se lancent non seulement les g-randes cocottes, mais les nouveautés de la saison. Elles ont vu paraître pour la première fois les robes entravées, les manchons aux proportions g-ig-antesques et les vastitudes créées par les modistes. Elles furent même témoins du Waterloo de la jupe-culotte qui succomba sous les huées d'un public intransigeant, quoique familiarisé depuis longtemps avec les horreurs dé la culotte.

Les reines du pesage appartiennent aux deux mondes : l'entier et le demi. Le premier est représenté par d'authentiques duchesses, des épouses de chocolatiers en renom et des Américaines également fortes en chocolat quant au visage. L'intérêt de la course n'empêche pas ces dailies d'en poursuivre un plus tendre. Bien au contraire, et un tuyau, lorsqu'il ne crève pas, est tin excellent moyen d'entrer en commu-

nication avec un cœur. Là, nombre d'aventures adultères s'ébauchent ou se continuent à l'abri d'un programme ou d'une feuille de pronostics. Tel susurre de douces choses à quelque belle Egérie sportive, tandis que son épouse se laisse persuader par le mari de celle-ci. C'est bien vraiment le Paris mutuel. L'amour est aux courses le seul favori qui ne se dérobe pas.

La demi-mondaine arbore des tenues d'une excentricité somptueuse. Quand elle n'a pas ses chevaux et sa voiture, elle arrive dans un locati de grande remise d'une présentation impeccable. Ses performances, après ses formes, sont dans toutes les bouches. Elle a conquis ce bâton de maréchal que toute cocotte tient en réserve dans le tiroir de sa table de nuit. Contrairement à celui que manient les ag-ents de la brigade des voitures, ce bâton ne veut pas dire : « Halte ! » mais bien : « En avant ! »

Ces prêtresses de la Cythère chevaline voient s'empresser autour d'elles toute une cour de petits jeunes gens vêtus au

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dernier chic et qu'on appelle fils de famille, probablement parce qu'ils n'y mettent jamais les pieds. Gigolos ou poires vertes? Tantôt l'un, tantôt l'autre, mais toujours moyen de contenance, en attendant mieux, et, comme on disait jadis de certaines dames, « hommes pour accompagner ». Ce que leurs belles amies cherchent, en leur compagnie anodine, c'est le riche étranjsrer. Le Brésilien est un peu usé depuis la Vie parisienne, mais nous possédons toujours, comme hôtes assidus du paddock, le Yankee, le Russe et l'Anglais. On peut citer aussi ces acquisitions récentes : l'Argentin au nom symbolique et l'Allemand qui ne rêve plus que conquêtes.

Comment va manœuvrer notre habituée du terrain sur cet échiquier international? Elle dispose d'un auxiliaire précieux dans la connaissance élémentaire qu'elle a généralement des principales langues étrangères, car les langues, comme dit l'autre, ça rapproche toujours. Aussi est-elle préparée à tous les événements. Elle les attend de pied ferme, postée auprès d'un

guichet à 5oo francs, l'œil occupé en apparence à consulter avec le plus grand sérieux la feuille des prises, mais en réalité observant et g-uettant autour d'elle avec une astuce de Peau-Roug"e sur le sentier de la guerre. Seulement elle ne va pas jusqu'à scalper : elle se contente tout simplement de tondre.

La prise de contact s'opère de façon à peu près uniforme. Un gentleman, français ou étranger, parfois les deux ensemble, aborde la g-rande coquette du turf pour lui demander un renseig^nement insig-nifîant. Fallacieuse entrée en matière! Presque aussitôt, il lui fait l'olTre, combien aimable! du gros ticket. Il a engagé le pari sérieux et il espère que le cadeau lui portera bonlieur. « Car vous avez une fig-ure de mascotte », explique-t-il. Dès lors, la partie est eng-agée et l'Aspasie des hipj)odromes, imitant ses devancières byzantines, s'attache à être bien seule à la gag-ner. Elle pratique, suivant le cas, l'une des différentes politiques mises en œuvre par notre diplomatie : rapprochement avec

l'Angleterre, isolement de rAUemagne, convention commerciale avec l'Amérique.

Secret ou non, le traité est toujours hasardeux, car tout dépend du résultat final de la journée.

Ce sont tour à tour Vasistas, Marcassin II ou Fitz-Roija qui portent la fortune de la nymphe du pesage. Cupidon n'est ici que le sujet de Mercure, dieu du jeu. Que le crack n'arrive pas et ce sera le krach des espérances. Mieux que tout, ceci nous prouve combien l'amour est pour les femmes un métier de cheval.

L'arrivée d'un poulain, voilà de quoi dépend parfois toute une carrière g-alante. Que crie la foule en délire? « Tulipe III dans les choux ! » C'en est fait, les choux ne seront pas plantés. En perdant le favori, le parieur malheureux a perdu la favorite et, toujours comme dans la Favorite^ il reste seul avec son déshonneur.

Parmi ces belles qui regardent si bien courir les chevaux et les cœurs, il en est qui ont des goûts particuliers. Si vous les observez, vous les verrez, dès le début de

la journée, tourner avec un air indifférent, mais avec une intention très nette, aux environs de Ja solide barrière qui interdit l'accès du guicliet réservé aux dames du Jockey-Club. Parfois, à force d'habileté et de persévérance, elles parviennent à la franchir. L'audacieuse intruse s'approche alors d'une de ces mondaines qu'elle vise depuis le commencement de ses manœuvres. On cause des incidents du parcours :

« Il paraît que Roméo a pris une pelle à la rivière. »

Et ça finit quelquefois par une chute à deux dans une autre rivière, celle du Tendre. Voilà comme quoi tous les chemins mènent à Lesbos.

Les habituées des réunions hippiques se laissent-elles quelquefois aller à des caprices? Ceux-ci ont généralement une cause : liquidation indispensable ou tuyau de derrière les fagots. La liquidation, c'est à l'égard du bookmaker à qui l'on doit des sommes qui s'accumulent, et qui commence à montrer les dents. Faute d'argent ou par économie bien comprise, on lui

montre autre chose. Quand on a été si longtemps couchée sur son livre, on peut bien se libérer par un autre genre de couchage. Le jockey, lui, en se montrant communicatif, peut assurer des gains triomphaux. Aussi se trouve-t-il exposé à un entraînement tout spécial contre lequel s'efforce de le garder son manoger dont le rôle consiste évidemment à le ménager.

Ça finit quelquefois par un mariage comme l'a prouvé telle Laïs sportive qui illustra un nom à particule emprunté à la famille d'Orléans.

A côté du pesage se dresse, plus modeste, le pavillon. L'amour s'y affiche moins. C'est le pavillon neutre. Plus galante, la pelouse.

Parmi les bergères qui y cherchent un mouton à tondre, distinguons celles qui jouent et celles qui ne jouent pas. Une fois à sec, ce qui ne tarde guère, les premières n'hésitent pas à s'adresser au voisin qui a une bonne tête. En échange de ses subsides, elles offrent un tuyau immanquable et une problématique volupté.

Les autres, celles qui attendent plus du jeu de l'amour que de celui du liasard, s'accrochent comme de patientes araig^nées au guichet du Mutuel. Dédaigneux de la piste où les canards luttent de vitesse, ces articles de pari s'attachent à celle d'un veinard. S'il continue à toucher ses tickets, on rentrera ensemble à Paris.

Par les beaux jours, le bonheur s'octroie plus hâtivement, surtout à Chantilly où le bois qui borde le champ de courses sert de théâtre à des chutes couplées assez comparables à celles de l'obstacle. Heureusement, le danger est moins grand ou, en tout cas, moins immédiat.

La morale de ces réflexions, c'est que la femme règne au moins autant que le cheval sur les champs de courses.

Ainsi, par une moqueuse ironie, la plus belle conquête que l'homme ait faite s'avoisine à la plus belle conquête qu'il ne fera jamais.

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