LES BOULEVARDS EXTERIEURS
C'est le terroir canaille où poussent les gig-oletles et les marmites, les macs et les marions, les séducteurs à casquette et à rouflaquettes, les nymphes au chig-non provocant planté en avant-g-arde. Là-bas, vers les hauteurs de la Courtille, de Belleville, de Ménilmontant, parmi les grandes cités ouvrières au bourdonnement de ruche, les usines crachant leurs fumées, les assommoirs, les tapis-francs, une petite fleur frêle et charmante, éclose entre les pavés gras et glissants, montre sa tête un jour, devient une pâlotte fillette de la Laïque au rire moqueur, au verbe traînard émaillé d'arg-ot, puis tout d'un coup, sans transition, elle se transforme en femme, n'ayant connu de l'adolescence qu'une gracilité
équivoque et perverse et on ne sait quel charme ingénu et vicieux tout à la fois. C'est la môme, l'éternel féminin des faubourgs, la compagne de l'honnête ouvrier ou de l'apache, jouet léger du sort qui peut aussi bien la jeter aux bras de l'exploiteur immonde, de la brute alcoolique ou du vaillant travailleur, pauvre être passif ou maîtresse luronne que la destinée ballotte à son gré et qui peut se voir conduite par elle aussi bien à la couche triomphale de la grande demi-mondaine qu'à un morne lit d'hôpital. La môme, c'est Gavroche fait femme, grandie comme lui dans les souffles malsains de la rue, gâtée par les mêmes exemples, la même expérience précoce, portant dans ses regards pétillants la même effronterie et la même candeur.
Un jour, à l'âge où les autres s'amusent encore à la poupée, on apprend qu'elle a un petit amant à peine plus vieux qu'elle. Tout de suite, elle se met à jouer à l'amour avec ce gamin trop dégourdi qu'elle prend au sérieux et qu'elle appelle « son homme ». Un beau soir, à l'heure de se
quitter, on décide cavalièrement de « se mettre ensemble », on plaque la famille sans un regret, sans un remords et l'on s'en va habiter à l'hôtel. D'abord, la vie est douce, facile, et ressemble à celle d'un couple d'oiselets heureux. Les camarades rég-alent, le log-eur fait crédit, et puis les baisers, doublés, triplés, tiennent lieu de tout ce qui manque. Mais, un jour, très vite, l'existence se dresse impérieuse, impitoyable, devant ces deux amateurs de plaisir et de farniente. Ni lui, ni elle n'ont le courag-e de travailler. Et puis à quoi seraient-ils bons? Il n'y a qu'une issue : ils l'envisagent sans frémir, car, dès le jour même du départ, elle leur était apparue comme fatale, inéluctable, et, au fond, parfaitement naturelle. La môme fera « le truc » pour son petit homme. Elle deviendra pierreuse.
D'abord, ça se passe en famille :
Ma sœur est avec Éloi Dont la sœur est avec moi.
Le soir, sur Tbourvard, j'ia r'file A Belleville.
Comme ça j'g-ag-ne pas mal de braise, Mon beau-frère en gagne autant, Puisqu'il r'file ma sœur Thérèse, A Ménilmontant.
Mais ces insouciants « refilaeres « à la bonne franquette ne donnent que d'assez piteux résultats. Puis, à la suite de quelque infidélité, la brouille ne tarde pas à se mettre dans l'association familiale. C'est la dèche noire, si l'on ne se met sérieusement au turbin. Alors va commencer l'exploitation en règfle de la môme. Avec le temps, son « petit homme » — appelons-le Polyte — lui a inculqué une solide instruction. Elle connaît à fond l'art d'aguicher le passant par sa mise, par sa pose qui met au mieux ses charmes en valeur, par sa coiffure toujours très soignée érigeant ses cheveux en un épais chignon qui poignarde le ciel, par sa façon de marcher en se dandinant et en roulant des hanches, les mains dans ses poches de tablier, par le ton veule et crapuleux dont elle décoche à l'homme qui passe auprès d'elle quelque phrase audacieuse. D'autres fois, elle prend une
allure plus réservée, et c'est en feignant un air morne et désolé qu'elle ira s'asseoir sur un banc du boulevard extérieur, si modeste et infiniment désirable dans sa chemisette de couleur vive à peine close sur les seins menus et fermes libres de tout corset. A quelques pas, l'air de flâner innocemment, Polyte guette, tout prêt à siffnaler le « miche » qui passerait, par hasard, inaperçu. Mais la môme a l'œil.
La voici en convereation avec un inconnu de mine honnête et confiante, contremaître ou petit employé rentrant du travail. Déjà « mariole » et « à la sonde », elle lui raconte on ne sait quelle histoire d'abandon par sa famille à laquelle il se laisse prendre. Puis, avec des g-estes impatients, le voilà qui la suit chez le mastroquet le plus proche. Polyte a eu soin d'y précéder le couple. La plupart du temps, c'est lui qui, d'accord avec le complaisant mannezing-ue, endosse le tablier bleu, indice du patron, pour servir les amoureux d'occasion et « estamper » le plus larirement possible le client. S'il n'a pas toute la confiance dési-
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rable dans l'adresse et la rouerie de « sa g-osse », il prendra part à la conversation, se mettra en avant, aidera au marché. Il s'arrang-era pour touclier des arrhes et montera préparer la chambre, tout en charg-eant la môme d'œillades jalouses grâce auxquelles il pense sauvegarder sa dignité. Une fois le miche expédié, quelle noce, mes poteaux! On ira boire des saladiers de vin chaud au bal de barrière et danser éperdument à la Java, c'est-à-dire en dessinant un voluptueux déhanchement rythmique dont la mode nous a fait la valse chaloupée, qualificatif bien trouvé d'ailleurs, en ce qu'elle finit par tourner au bateau.
Ceci, c'est le premier pas. Les autres seront vite franchis. Bientôt, incorporée, matriculée, la môme fera partie du troupeau parqué dans un îlot soigneusement délimité et étroitement surveillé par la rigueur policière. Elle sera sous la rude coupe de ces « mœurs » à l'âme ignoble, aux consignes implacables, qu'elle abhorre de toute sa haine et de tout ce qui survit
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en elle de fierté. A moins qu'elle ne pactise avec ces tourmenteurs, car il arrive parfois, comme dit Bruant, que « la marmite aime la casserole ». A la gigolette déchue, la brème humiliante, la visite à Saint-Lazare, les nuits au poste à propos de la moindre alg'arade, le panier à salade, le dépôt, et bien souvent pis encore.
Pendant des années, ce sera une triple lutte exténuante, lutte contre les agents des mœurs, lutte contre les copines pour tirer à soi le client à faire, lutte aussi contre soi-même pour assurer une douce existence au souteneur. Elle se tuera de fatigue, la docile pierreuse, et minera sa santé pour nourrir ce don Juan en espadrilles qui apporte tout juste à l'alimentation du couple les pains, les tartes et les marrons, pittoresques synonymes pour désigner les coups dont il bleuit les membres de sa compagne. Façon comme une autre de donner le pain quotidien! Parmi ces cyniques entrepreneurs de plaisir et de famine, on trouve des sultans qui font ainsi battre le pavé à trois ou quatre
lamentables esclaves. Il arrive aussi que la môme ait plusieurs sangsues attachées au profit de sa pauvre chair. C'est plus rare, car ces messieurs entendent être seuls propriétaires et ils se piquent de jalousie féroce.
Où, diable, direz-vous, la jalousie vat-elle se nicher? Fait surtout d'instinct de domination et de propriété, ce sentiment est souvent sincère pourtant chez le Grand- Frisé ou chez Gugusse-le-Rouquin. Peu importe dans les bras de la turbineuse la succession des hommes rencontrés sur le boulevard. Ceux-ci, ce sont les clients, et le temps qu'on leur consacre représenteles heures de travail. Comment prendre ombrage de consommateurs anonymes servis sans entrain et avec tout juste le minimum de bonne volonté indispensable pour qu'ils n'abandonnent pas la partie? Jamais il ne viendra à l'esprit de cette vendeuse de soimême, si consciencieuse qu'elle soit, qu'on puisse éprouver quelque plaisir en leur société et qu'il soit possible, comme elle le dit, de « prendre son pied » avec eux. En
revanche, malheur à la môme, si elle trompe son petit homme avec un de ses confrères, si elle lâche Polyte pour Zidore, si elle apporte au second ce que le premier considère comme son revenu normal? Ça se terminera par des coups de ling-ue, quelquefois môme par des batailles rang-ées en champ clos, comme le combat des Trente, avec cetle différence qu'au lieu de se trouver entre gens d'armes, on fait tout pour les éviter.
Et le plus étrange, le plus absurde, le plus fou, c'est que ces chevaliers de récaille sont le plus souvent aimés éperdument. Presque toujours augmentera cet amour inspiré à leurs passives compagnes, quand ils seront devenus des malfaiteurs, des criminels, des accusés. Elles s'uniront à lui dans le malheur, réclameront devant les juges leur part de ses actes, puis on les verra trotter vers Fresnes ou vers la Santé pour leur porter des consolations ou des douceurs. Preuve éclatante de ce mot de Balzac : « Les femmes n'ont ni goût, ni dégoût. » Et quel abime de confusion pour
les professeurs de galanterie qui vont répétant : « On ne doit pas battre une femme, même avec une fleur ! » Reg^ardez un peu Polyte hausser les épaules d'un air de pitié et nous répondre :
— Les femmes, c'est comme la crème :
plus c'est battu, mieux ça vaut.
Les [i.ots d'Amouk