CHAPITRE VIII
LES ILOTS D'AiVIOUR IMPRÉVUS
L'homme se fait facilement le mouton de la routine. Il prend moins son plaisir où il le trouve qu'où le trouvent les autres. En amour comme ailleurs, bien rares sont les esprits originaux qui savent se plier aux recherches savantes, aux sag-aces investigations. La plupart des assoiffés s'en tien^ nent à l'abreuvoir connu et catalogué, aux Gythères consacrées par l'usage, aux autels banaux qu'une longue et monotone tradition a fait choir dans le domaine public. Il en est des îlots d'amour comme des stations de villégiature : peu à peu, l'inva-^ sion des touristes les galvaude et leur enlève tout charme de nouveauté et d'inli^ mité. Mais, de même que d'avisés chercheurs savent découvrir le site enchanteur
et économique, d'expérimentés navig-ateurs ont su se réserver, à travers l'océan parisien, un accès discret, furtif et d'autant plus suave, en des îlots d'amour imprévus.
Que sont ces îlots? Multiples, divers, hétéroclites. Le premier où nous ferons escale sera le Palais de Justice. Quoi ! ce temple de la Chicane et de la Loi austère? Sans doute. A ses heures, Tliémis se rappelle qu'elle est femme, et elle lance avec toute l'ardeur voulue son invocation à Vénus. Il n'y a pas que des plaideurs au Palais, il y a aussi des plaideuses. Dans les larges couloirs aux voûtes sonores trottinent de séduisantes épouses en mal de divorce, de capiteuses adultères, des horizontales d'étag-es divers en difficultés avec leur propriétaire, leurs fournisseurs ou leurs amis, de mignonnes ouvrières en bisbille avec leurs patrons ou patronnes, des demoiselles de magasin qui viennent invoquer, d'une façon que leur frimousse rend inattendue, la grave jurisprudence des prud'liommes.
Mais il y a aussi, entre ces murailles sévères, nombre d'hommes qui n'ont rien de prude. Des avocats, d'abord, surtout de jeunes avocats stagiaires n'ayant assurément de commun avec l'hermine que le lambeau de fourrure blanche qui leur pend à l'épaule. Ces robes manifestent une persistante attirance vers les jupes. Elles voltigent inlassablement autour de la plaideuse inconnue en quête de renseignement ou simplement oisive. L'attente est si longue, si morne, si désœuvrée chez dame Justice ! Pas d'endroit où l'on puisse dire avec plus de raison que l'amour fait passer le temps. Le complaisant maître répond aux questions, donne des tuyaux, complimente, marivaude, finit, comme au bal, par proposer un tour au buffet. Là il ouvre le dossier dont paraît embarrassée sa jolie compagne, le compulse avec un intérêt et une attention bien joués, puis, finalement, le remet dans sa chemise, avec le dessein bien évident de retirer le plus tôt possible celle de sa propriétaire.
Et puis, il y a aussi des habituées qui
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viennent, on ne sait pourquoi ni pour qui, faire leur tour de flânerie presque quotidien. Regardez-les bavarder, cancaner, s'esclaffer, coqueter dans cette grande salle d'aspect glacial où, grâce à elles, les pas ne sont pas toujours des pas perdus. Et l'on trouve là aussi de sentimentaux plaideurs, des maris trompés ou des amants surpris et plaqués en quête de consolations, des coureurs d'aventures attirés par cette atmosphère de troubles intimes, de bouleversements domestiques, et tout prêts à proposer un avenir de tendresse aux épouses abandonnées ou infidèles Si bien qu'il y a des moments où les abords de la Cour d'appel et même de la Cour d'assises évoqueraient plutôt une cour d'amour.
Passons maintenant dans ce calme asile du labeur : la Bibliothèque nationale. Estce une conséquence du féminisme? Comme des fleurs entre les pages d'un livre, de frais visages, de riantes toilettes souvent élégantes émaillent à plaisir l'immense salle de travail. Institutrices, collaboratrices de journaux et de magazines, dessi-
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nalrices de maisons de coulure et de publications de modes, doctoresses, étudiantes, il y a de tout. Parmi elles, on trouve aussi l'amateur, la fantaisiste qui vient par désœuvrement, sans même savoir ce qu'elle va lire, car souvent elle demande au bibliothécaire, un peu estomaqué, de lui indiquer un ouvrage. Celle-ci, c'est la distraite dont les yeux se rencontreront immanquablement avec ceux de quelque travailleur en quête d'idée ou bayant tout simplement aux corneilles. C'est parfois le point de départ d'une idylle, d'un roman, d'une aventure. On s'arrangera par la suite pour voisiner à la même table, pour consulter ensemble les catalog-ues, pour aller flirter à l'abri des casiers protecteurs. Quelquefois même, ra finira par un mariage.
Le dénouement n'est pas toujours aussi moral. Science et travail ne veulent pas toujours dire : vertu, mais indépendance, affranchissement des conting-ences bourgeoises. Et puis, si je vous disais que quelques habituées de la Nationale y vien-
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nent uniquement })Our lâcher de découvrir chaussure à leur pied? Faut-il, tout de même, que l'homme d'étude inspire confiance! Et dire que c'est sous ton égide, Pallas-Athéné, déesse de la Sagesse, que s'ébauchent ces liaisons parfois dangereuses !
De cette Bibliothèque où l'on vient chercher d'autres secrets que ceux des livres, il faut rapprocher les musées. O Louvre, ô Luxembourg, Carnavalet, Trocadéro, et jusqu'à toi, Cernuschi, paisible comme tes Bouddhas dorés, palais de l'Art, somptueuses demeures du beau et du rare, de combien de tendres rendez-vous n'avezvous pas été témoins ! Comme le célèbre maître d'hôtel de la Vie Parisienne, les gardiens débonnaires savent « fermer les yeux et ne point troubler les amoureux ». Ils ont même poussé, comme chacun sait, la discrétion jusqu'à ne pas remarquer un tête-à-tête célèbre entre la Joconde et un amateur passionné. Cluny est particulièrement séant pour les Céladons timides ou maladroits. Il y a là, sous vitrine, cer-
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