LA COTE D'AZUR
La Côte d'Azur est sans doute ainsi nommée parce qu'elle met à la côte les amoureux aussi bien que les joueurs. On assure aussi que le terme Riviera provient de ce que c'est en cette région aimée des dieux et redoutée des hommes peu fortunés que les femmes portent le plus de rivières de diamants. Il est certain qu'en nul autre endroit du monde elles ne se permettent d'être aussi coûteuses. En fait de demimondaines, Nice et Monte-Carlo représentent l'article riche par excellence, le ling-e de surchoix, le baiser en or. La chanson d'amour ne s'y compose plus avec des notes, mais avec des banknotes.
Mais c'est qu'aussi, comme disent ces négociantes en caresses de g-rand luxe,
elles ont tant de frais ! Il leur faut habiter dans les hôtels les plus huppés des appartements somptueux et munis de ce fameux confort moderne qui finit par devenir un peu encombrant. Il leur faut arborer des toilettes à faire pâmer d'admiration les rastas des deux mondes et, au moment du branle-bas de combat, c'est-à-dire du départ pour le Grand Casino, se pavoiser des plus belles couleurs, à l'instar des matelots de la Belle-Eugénie. Il leur faut dîner chez Negresco à des tarifs qui devraient rendre impossible toute bonne digestion. Il leur faut multiplier des pourboires dont le total journalier pourrait faire manger dix familles. Il leur faut jouer à la boule et ponter au baccarat avec la solidité d'un ponton. Heureuses encore quand il ne leur faut pas subvenir aux besoins d'un jeune homme peu scrupuleux qu'elles ont amené respirer l'air tiède du Midi, probablement parce que sa santé est plus délicate que son caractère !
Parisiennes toutes, elles continuent à vivre comme à Paris, mais en exagérant.
LES ILOTS DE PROVINCE 8y
L'influence du soleil méditerranéen, sans doute. Elles se lèvent encore plus tard, se couchent de même, mettent encore plus de temps à leur toilette, cumulent encore plus les aventures amoureuses, se dépensent encore plus prodig-alement en caresses lucratives. Et cependant, on a le temps de les voir partout : sur la promenade des Ang-lais, où elles se croisent avec les fleurs les plus notoires de l'aristocratie française et étrangère et les maris propriétaires desdites fleurs, lesquels les intéressent infiniment davantage ; chez Vogade, où elles se retrouvent pour g-rig-noter quelques pâtisseries et dég-uster un doigt de madère, tout en se régalant de potins, de papotages, en échangeant les nouvelles qui courent la Cythère locale, en se tenant au courant des arrivées récentes et du mouvement du marché aux caresses ; à Cimiez, sans doute appelé ainsi parce qu'on y casque, colline ultra-chic où les Palace- Hotels s'entassent et se bousculent ; et on les rencontre encore au Casino municipal, au Palais de la Jetée, à l'Olympia, à l'Eldo-
rado, au Palais de Glace 1 Faut-il tout de même que leurs pauvres amants soient vite expédiés 1 et quels sabotages d'amour 1 L'époque de plein épanouissement pour ces tubéreuses à l'excitant parfum, c'est celle du carnaval, c'est le temps du veg-lione, des redoutes, des cortèges, des chars, des confetti, des batailles de fleurs. Avec quelle activité, quelle fièvre, quelle émulation passionnée elles mettent alors en œuvre toutes leurs séductions ! Cette bataille de fleurs, il s'aait de la g-agner; ce veg-lione, mine d'intrigues légères, de marivaudages salaces, de profitables accointances, il s'agit d'y découvrir le filon d'une fortune. Aussi que d'or dépensé, sans compter celui qui restera éternellement dû, en costumes éblouissants, en parures étincelantes, en bijoux aux éclats accrocheurs ! Les désirs des liommes ne sont-ils pas en pleine effervescence, ne montent-ils pas à l'assaut dos corsages et des jupes en une ruée fougueuse et désordonnée? C'est le moment de leur tenir la dragée haute, à tous ces emballés, et de montrer ce qu'on
sait faire. Mais on sait combien l'astuce et la rouerie des filles d'Eve s'aident du travesti et du masque. Le loup de dentelle est le plus redoutable de tous les loups et toutes les femmes sont de première force au jeu de domino.
A Nice, le carnaval est non seulement la fête de l'Amour, mais c'est la fête du pays. A cette époque bienheureuse, on ne trouverait pas dans la ville de jolis yeux qui n'étincellent, de bouches roses qui ne s'épanouissent en frais éclats de rire, de petits pieds qui ne frétillent, de jeunes cœurs qui ne rêvent de se donner, de lèvres qui ne se sentent g"ag"nées par la délicieuse g-ourmandise du baiser. Les regards se font amis et se croisent en souriant, les propos s'échangent entre inconnus, joyeux, libres, osés même. L'ordinaire morale s'est détendue. Foin des collets montés et des esprits étroits ! Sans retenue ni vergogne, toutes les classes de la population se fondent et fraternisent dans l'enivrante communion du plaisir.
Cela, c'est ton honneur, ô Nice, cité privi-
légiée où le confetti crible sans distinction toutes les castes et tous les âg-es, seul endroit du monde où ce soit œuvre louable de battre une femme avec une fleur !
Non loin de Nice l'amoureuse s'élève, toute blanche dans l'azur, Monte-Carlo la joueuse. Là aussi évoluent à grand renfort d'écus, de parures et de toilettes tapag-euses, d'importants contingents de demi-mondaines. Le grand point de concentration c'est la salle de jeu. Là, autour des tables de roulette et de trente-etquarante, se pressent de coupables prêtresses de Vénus qui, oubliant leur bonne déesse, adressent d'ardentes invocations à Mercure, dieu de la chance. Lorsque celleci s'obstine définitivement à les fuir, elles transforment leurs sourires en valeurs de banque pour se procurer quelques louis sauveurs auprès des pontes bien disposés. Pauvres pontes ! puisse la fortune ne pas les trahir à leur tour, car ils ne le seraient pas moins par ces emprunteuses à fond perdu et ces faiseuses de belles promesses. On en cite une qui reçut le surnom de
LES ILOTS DE PROVINCE qS
Trottoir roulant pour s'être accrochée successivement à tous les g-ag-nants, qu'elle lâchait ensuite au premier coup de perte. Un dernier soir enfin, on la vit sortir du Casino avec un nouvel accompagnateur.
C'était le croupier !
Monte-Carlo, c'est la cité cupide où l'on voit des suicides pour ruine et jamais par amour. Mais Éros tire veng-eance de ces mépris. Que feront-elles, toutes ces joueuses éperdues, lorsque la fin de la saison les trouvera l'escarcelle aussi vide que le cœur? Il leur faudra baisser leurs tarifs à des prix indignes d'elles. Et puis quelle débâcle dans la garde-robe ! Grands chapeaux aux panaches conquérants, robes aux somptueuses garnitures, jupons aux teintes idéales, manteaux à la fourrure riche et fastueuse, vous vous en irez piteusement chez la marchande à la toilette.
0 femmes, quelle folie est donc la vôtre de dissiper ainsi aux jeux du liasard ce qui vous vient des jeux de l'amour !