LYON
On sait qu'il existe des îles sous-marines. Lyon nous représente un îlot d'amour tout à fait de ce genre. Dans cette grande ville aux rues droites, larges et régulières, il semble que les baisers se refroidissent et que les tendresses hésitent. On dirait même que Vénus n'ose y lever les yeux et qu'elle dissimule ses appas sous une robe chaste et sévère de pensionnaire. Et toi, Éros, ne te croirait-on pas condamné à ne sortir qu'en voiture bien close, à ne faire de visites que persiennes fermées, à ne te montrer au théâtre qu'en log-e g-rillée? C'est à se demander comment la Saône et le Rhône osent ainsi au grand jour, devant un public aussi puritain, se réunir dans le même lit.
Pourtant, si le pauvre amour a l'air perdu, oublié, au milieu de ces solennelles vastitudes, si la place Bellecour invite à tout, sauf à la cour, on n'en trouve pas moins dans cette cité si haut collet monté un nombre fort raisonnable de prêtresses du petit dieu. Il est vrai que les plus séduisantes, les plus élég-antes ne se laissent apercevoir que fort peu à travers les voies même les plus fréquentées. Elles vivent comme cloîtrées en de luxueuses résidences où les hommes sont reçus avec infiniment d'ég-ards, à condition de montrer non seulement patte blanche, mais patte pleine.
Hé oui ! ce n'est pas pour rien que Lyon est un centre considérable de commerce et d'industrie. Ses demi-mondaines, sérieuses en affaires comme des chefs de g-rosses maisons, se montrent généralement âpres au gain, org-anisent un honnête et avisé trafic de leurs charmes, souvent pleins de séduction, aussi bien que de leur confortable intérieur, et se débitent en personne avec les mêmes débats, les mêmes marchandag-es qu'une pièce de soierie. Les
Les Flots d'Amour