MARSEILLE
A Marseille, il n'y a peut-être qu'une chose qui ne soit pas une l)lag'ue. C'est l'amour. La Marseillaise s'y abandonne tout entière, mais elle ne peut se passer de l'accompagner de bruit. Les gens pour qui tendresse veut dire silence seraient bien mal compris ici. On ne s'y murmure pas : « Je t'aime », en se laissant aller à des airs penchés et en noyant ses yeux de langueur. Non, on le clame à pleine voix, en prenant à témoin le ciel, la lune, les étoiles et jusqu'aux consommateurs des cafés qui sirotent auprès de vous quelque boisson glacée. Marins n'a rien de commun avec l'éléphant qui, chacun le sait, cache soig-neusement ses amours. Ah ! ce n'est pas lui qui mourra pour sa mie sans la nom-
mer. Il fera plutôt enregistrer ce nom par un phonographe, afin que nul n'en ignore. Après tout, il y a des affections qui peuvent se célébrer au grand jour. Et puis les passions montent à un tel degré de calorique dans ce Midi à qui pas un photographe n'a encore osé dire : « Ne bougeons plus ! »
Il y a cependant quelques personnes qui mettent un peu plus de mystère dans leurs tendres passe-temps. Ce sont les femmes du monde qui, lasses de constituer un simple couple avec leur mari, sont en train de penser sérieusement à devenir trio. Si, vers la tombée du soir, vous allez res^ pirer l'air pur sous les ombrages du parc Borély ou du parc de l'Exposition, site encore plus discret, vous verrez d'élégantes et furlives silhouettes féminines filer parmi les grands arbres, puis se joindre à des silhouettes masculines qui paraissent singulièrement empressées. C'est un gentil petit adultère qui est en train de s'ébaucher ou de se poursuivre. Ce genre de sport compte, d'ailleurs, à Marseille, des
terrains d'entraînement moins cachés. Ce sont, par exemple, les thés à la mode de la rue Saint-Ferréol et de la rue de Rome. Leurs coquettes habituées s'y rencontrent de façon régulière avec des gentlemen sélect vêtus au dernier goût du jour. C'est souvent le point de départ de toute une série de rendez-vous dans une de ces petites maisons qui se cachent dans les pinèdes, le long du rivage bleu, en face du fameux château d'If. Heureux, l'amant qui découvrira dans cet abri paisible des trésors valant tous ceux de Monte-Cristo! Et ça a commencé par du thé et des petits gâteaux! Voilà comment les infusions x^onduisent aux effusions.
Les cornes poussent presque aussi facilement au front des maris marseillais qu'à celui des taureaux de Camargue. Ne racontait-on pas tout dernièrement en ville cette bonne histoire? La scène se passe dans un de ces cinémas, Femina, Moderne ou Régent, où s'entasse la population avide de spectacles, et qui font tous des affaires d'or. Au milieu de la séance, le directeur
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paraît devant son écran et fait à l'assistance le petit discours suivant :
— Mesdames, messieurs, il y a là un mari jaloux et férocement exaspéré qui parle de tout casser. Il prétend que sa femme est dans la salle avec son amant. Mais rassurez-vous, je suis un homme de ressource avec qui aucun danger n'est à craindre. Le couple amoureux n'a qu'à sortir par mon cabinet. Je vais faire éteindre l'électricité et tout se passera très bien.
Tout se passa admirablement en effet.
Car dans l'obscurité une quinzaine de couples se levèrent et défilèrent successivement dans le cabinet du directeur. Oh ! ce Midi, il faut toujours qu'il exag'ère, qu'il grossisse, et il vous arrive comme rien à la quinzième puissance.
Propices aux amours extra-conjugales, ces cinémas sont également très fréquentés par les demi-mondaines qui y rencontrent dans l'ombre complice un grand nombre de mains et même de bras attirés par le brûlant voisinage de leurs charmes. Il y a
des amateurs qui recherchent ainsi tout spécialement l'ombre pour la proie. Mais les capiteuses hétaïres phocéennes embellissent bien davantage encore de leurs provocantes g-râces les salles de spectacle et les music-halls, comme les Variétés, le Palais de Cristal, l'Alcazar. On les trouve aussi juchées sur les hauts tabourets du Thérèse-bar, du Criterium-bar, du Reg-inabar, en train de sucer des boissons américaines avec des cambrures de reins tentatrices. A moins qu'elles n'aient été adresser leur oraison au porto de la Bodeg-a, laquelle se recommandait, en outre, il y a quelque temps par de petits boxes favorables à l'isolement, ou qu'elle ne soient allées s'intoxiquer délicieusement de la dang-ereuse et mag-ique toufiane en quelque fumerie d'opium où passent dans leurs rêves hôtels, huit-ressorts et rivières de diamants, rivières dont la source n'est malheureusement pas encore découverte.
Mais c'est surtout vers minuit, lorsque ferment théâtres et music-halls, que le demi-monde marseillais apparaît dans tout
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son éclat tapag-eur, son irrésistible exubérance. Le long- de la Cannebière, cet axe de la vie locale, vingt fois fameuse et devenue véritablement symbolique, comme sur les larges trottoirs des allées de Noailles, tout un peuple grouillant, gesti^ culant, trépidant, ivre de mouvement et de bruit, défile vers les deux restaurants qui se disputent la clientèle des noctambules et des horizontales de marque : le Bristol-Univers et le Novelty. En ces deux luxueux asiles de la haute noce, le paysage ressemble singulièrement à celui des établissements montmartrois. Mêmes tziganes, mêmes tournoiements d'Espagnoles, de girls ou de négresses, mêmes beuveries de Champagne, même gérant aux manières affables de maître de maison qui reçoit ses amis. Ce qu'il y a de particulier, c'est le diapason des propos, des interpellations d'une table à l'autre, des appels à l'orchestre, des réclamations aux garçons. Le satané Midi est là qui préside, avec son besoin de paroles et de gestes et toutes ses ardeurs bouillonnantes. Des soupeurs,
d'abord très corrects, en arrivent à se jeter des pâtés de foie gras à la tête, tandis qu'un effrayant charivari, copieusement nourri par les clochettes, les cri-cri, les mirlitons, les trompettes distribués à foison, se monte et grandit jusqu'à couvrir le bruit de l'orchestre. Comment, diable! le pauvre amour va-t-il faire entendre sa douce voix au milieu d'un pareil bacchanal?
Vous savez bien que rien ne lui est impossible. Et puis^ d'ailleurs, à Marseille, les duos s'accommodent parfaitement avec les chœurs, même les plus formidablement déchaînés. Ceux-ci permettent môme de glisser, sans danger d'être entendu, de douces paroles à la charmante soupeuse assise auprès de vous, en tête à tête avec un monsieur que vous ne connaissez pas, mais que vous enviez néanmoins de toutes vos forces. Dans ce pays où l'exécution suit de si près la conception, on fait mieux que songer aux pommes du voisin : on ; tâche de se régaler le plus tôt qu'on peut [ des pommes de la voisine. Elle ne se fera
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pas prier longftemps pour venir au rendezvous. Pourquoi se refuser, quand il est si agréable de se donner, et la Marseillaise s'entend à des façons de donner qui valent ce qu'elle donne. Elle se montre une maîtresse passionnée et jalouse, mais heureusement sa jalousie compense son mlensité par son absence de durée. Qu'elle sache son amant infidèle, elle parlera de revolver, de suicide, de mort par amour. Trois jours après, elle mourra d'amour, en effet, tout comme dans VArlésienne, mais ce sera dans les bras d'un nouvel adorateur.
La belle ville ensoleillée et joyeuse possède encore bien d'autres coins où le petit dieu batifole et prend ses ébats. On le rencontre de cinq à sept, rue Saint-Ferréol, décochant des œillades multiples et assassines aux jeunes personnes gourmées de l'aristocratie phocéenne aussi bien qu'aux gentils trottins aux mines émoustillées et aux demi-mondaines cossues, occupées à gaspiller les capitaux de leurs protecteurs en emplettes dans les grands mag^asins. Il flâne le loner des cafés de la Cannebière et
à la terrasse de Basso où les amoureux, en se parfumant d'un commun accord l'haleine d'un énerg-ique fumet de bouillabaisse, ne pourront du moins se le reprocher l'un l'autre. Il voltige sur le vieux port autour des g-aillardes vendeuses de rascasses et d'oursins au teint doré et velouté, aux yeux flambants, au verbe sonore et corsé. Il sème sa flamme au fond des champoreaux et des tafias dans les caboulots où débardeurs et matelots font danser les belles filles de la Joliette. Ah ! si Marseille fut, il y a quelque temps, le théâtre de grèves prolongées qui fermèrent son port, je ne pense pas que jamais une grève de baisers interdise l'accès des Bouches-du-Rhône.