‹ Les ilots d'amourChapitre 17 sur 50 · BORDEAUX · texte numérisé non relu

BORDEAUX

Si les Bordelais témoig-nent une estime parfaitement justifiée au fruit de la vig-ne, ils montrent moins d'enthousiasme pour sa feuille. Dans la ville de Montaig-ne, l'amour s'ébat, libre comme l'air... de la Marseillaise. Avec le vin, il constitue la grande préoccupation des habitants. Seulement, tandis que ce vin de g-rande marque se vend cher, l'amour se débite à bon marché et le plus souvent pour rien. Point de frelatag-e à craindre. La Bordelaise est capiteuse, pimentée, incendiaire comme l'écrevisse du même nom, à ces différences près qu'elle va de l'avant au lieu d'aller de l'arrière et qu'elle se passe fort bien de cabinet particulier. L'intimité l'indiffère.

N'est-ce pas l'une d'elles qui, à une minute spécialement exquise, récompensait son amant par ce mot devenu célèbre : « Portemoi dans la rue pour que tout le monde voie mon bonheur. » Les sémillantes brunes de la Gascog^ne représentent le contraire des fins crus qui mûrissent sur ses coteaux : elles demandent à être énerg-iquement secouées, et plus elles ont de bouteille, moins il leur sied de rester vertueusement cachetées.

On trouve à Bordeaux deux grandes catégories de femmes : celles qu'on voit et celles qu'on ne voit pas. Arrêtons-nous d'abord aux premières, ou plutôt laissonsnous arrêter par elles.

En effet, la plupart abordent sans le moindre embarras des gentlemen qui leur sont totalement inconnus. C'est une variété méridionale de ce genre bien connu de volatiles qui se rencontre sous tous les climats, fait son nid où l'on veut et roucoule tous les soirs avec un mâle différent. Le plumage est à peu près le même qu'en d'autres régions, un peu plus tapageur

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peut-être et fait de couleurs encore plus criardes. Dans le ton, quelque chose de familier, d'expansif, de bonne fille. C'est spontanément et avec un accent sincère que la cocotte bordelaise vous appelle « mon coco », « mon mimi », « mon pauvre cagnot » . L'accent n'est pas seulement sincère : il est fortement marqué et fait chanter sur un rythme local les paroles abondantes et prometteuses.

Il serait cependant exag-éré de dire que c'est par le charme enchanteur de leur organe que ces sirènes captivent les voyageurs. On les croise, à partir de cinq heures du soir, sur le cours de l'Intendance et les allées de Tourny, et des croisements plus décisifs peuvent toujours s'opérer dans certains hôtels si)éciaux des petites rues environnantes. Elles vont ensuite attendre la fortune dans les grands cafés, notamment au café de Bordeaux, qui étale sa vaste et somptueuse terrasse devant la colonnade du Grand-Théâtre.

Quelle superbe mine à exploiter pour ces chercheuses d'or ! Malg-ré qu'elles ne soient

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pas fières, oUcs y jouissent d'un certain prestige.

— Quelle est cette dame? demandait au garçon un consommateur qui venait de se sentir pris soudain du doux mal d'aimer.

— Ça, monsieur, répondit l'homme à la serviette, c'est une courtisane.

Oh ! ce Midi !

Jusqu'à minuit, ces ambulantes vont faire ce que, par égard pour elles, nous n'osons appeler le pied de grue à l'Alhambra, à la Scala, à l'Apollo. L'ombre propice des cinémas les attire aussi aux Variétés, aux Nouveautés ou au Pathé du « courss de l'Intindince ». Si l'on a fait chou blanc, il n'y a plus qu'un moyen d'avoir le sort des choux « à la mode de chez nous », c'est d'aller figurer sur la banquette du Coq d'Or. Mais, hélas ! si le Coq regorge de consommateurs, il n'en est pas toujours de même de ses poules. Il y a pourtant périodiquement des soirées grasses : c'est lors des départs ou des arrivées de paquebots. Le colonial qui part et surtout celui qui revient ne se refuse rien

et ne refuse rien à personne. Ces nuits-là, les chambres des hôtels les plus cossus et les plus comme il faut retentissent d'un bruit de baisers qui se prolonge jusqu'à l'aube, tout comme dans Roméo et Juliette. Car le partant veut en prendre pour longtemps, et le nouveau débarqué se sent possédé d'une fringale terrible à assouvir. Un vrai repas de noce à la campagne ! L'argent est largement octroyé, mais il a été gagné, té ! Le personnel de l'hôtel, largement rétribué, lui aussi, ferme les yeux, mais ouvre les oreilles. Eh non, raté !

Ces distributrices de sourires habitent généralement du côté du Palais Galien et de la rue Judaïque. Si l'appellation médicale du premier est rassurante, celle de la seconde est fallacieuse, car, bien loin de se montrer juive en affaires, l'Aspasie bordelaise est arrangeante, peu exigeante, parfois même complètement désintéressée.

Comme partout, son cœur élit souvent un heureux et peu scrupuleux gaillard dont elle aiguillonne l'affection à l'aide de petits cadeaux. Les garçons de café ont

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beaucoup de succès, moins cependant que les champions de courses landaises qui triomphent, le dimanche, au Bouscat. Le toréador, même au petit pied, a toujours au moins un œil noir pour le regarder.

Non loin de la rue Judaïque, aux alentours de la place Mériadek, le marché d'amour étale ses boutiques à peu près en plein vent. On pourrait même dire que c'est un marché à la criée, tant on s'entend héler au passage par des personnes de tout âge, court vêtues de robes roses, rouges ou bleu tendre, qui se promènent, la cigarette aux lèvres, devant le seuil de leur atelier, ouvert de façon aguichante sur la rue, et qui s'efforcent de vous y entraîner par le bras avec une familiarité parfaitement choquante. Et la principale de ces rues de perdition s'appelle rue Berquin ! Douce ironie !

La Cythère bordelaise connaît des prêtresses plus discrètes et plus dignes d'affection. C'est l'essaim jeune, impétueux, ardent, de ses ouvrières au teint doré, de ses demoiselles de magasin dont les lèvres

roug-es semblent perpétuellement tendues dans l'attente d'un baiser et qui vendent de tout, sauf elles-mêmes. Volontiers elles déclareraient perdu tout le temps qu'elles ne passent pas à aimer. Reg^ardez-les passer en bandes joyeuses, à l'heure de la sortie, parmi le mouvement de la rue Sainte-Catherine ou dans les étroites voies commerçantes qui avoisinent le cours Victor-Hugo. Je vous souhaite d'en rencontrer une à la grande foire des Quinconces, au moment où elle aura envie de faire un tour sur les cochons ou d'entrer voir la séance de la ménagerie Laurent. Sa conquête ne sera sans doute pas longue, tant elle aime l'amour pour lui-même. Et elle aime aussi la danse et la campag-ne, comme ses sœurs parisiennes. C'est pourquoi elle s'en va, le dimanche, en compagnie tendre, vers Lormont. Règles ou Pessac, édens suburbains riches en guinguettes et en bals où elle gambille de tout son cœur.

Passons maintenant aux femmes que l'on ne voit pas. Conformément à la loi de notre triste humanité, ce sont les plus

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belles, les mieux parées, les plus désirables, celles qu'entretiennent les riches armateurs et les gros négociants des Chartrons. C'est un snobisme, le plus agréable de tous, puisqu'il finit fatalement par apporter de l'agrément à quelqu'un ou à quelques-uns sans doute peu prévus : un Bordelais riche et bien posé doit avoir une maîtresse suave et élég-ante. Mais il ne la doit point montrer. Il la log-e Iradilionnel-p lement du côté du boulevard de Caudéran, quartier fort excentrique où de délicieux petits hôtels abritent, loin des regards indiscrets, des idylles clandestines et le plus souvent adultères. L'opulent protecteur ne paraît qu'assez rarement et toujours à heure régulière. On pense bien que la brebis abandonnée durant de long-ues journées et des nuits plus long-ues encore sait vite trouver un remplaçant à son seig-neur et maître et qu'elle profite de sa réclusion forcée au bercail pour y faire tinter le plus souvent possible l'heure du berger.

Enfin il existe, à Bordeaux comme ailleurs, des femmes dont ou suit encore

moins visiblement les aventures amoureuses. Ce sont les mondaines, les élégantes {|ui habitent de somptueux hôtels du côté du cours du Jardin-Public. Pourtant le hasard parfois vous fera surprendre un rendez-vous en quelque coin écarté, par exemple sur cette promenade consacrée par l'usage et qui porte un nom prédestiné : les allées Damour. On ne la voit s'animer qu'une fois l'an, pour le grand marché aux fleurs de plusieurs jours qu'on nomme la foire Saint-Fort. Les lions de la société bordelaise s'y empressent autour des belles dames, et le serpent de l'adultère s'y cache sous des roses. Comment ne pas être irréparablement perdue entre ces lions et ce serpent ?

Comme les Portugais, les Bordelais sont toujours gais. Comme les Portugaises, les Bordelaises sont toujours prêtes à se laisser gober. Cela se fait sans la moindre peine, car c'est évidemment pour symboliser d'un mot leurs charmants et pétillants visag-es que le fleuve où elles les mirent s'appelle la Gironde.

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