LES BAINS DE MER
L'îlot d'amour balnéaire a ceci de particulier qu'il est entouré par la mer. II ne faudra donc pas s'étonner si ce chapitre est tout spécialement salé.
Aux bains de mer comme ailleurs^ les femmes ont deux façons bien différentes de comprendre l'amour : il y a celles qui le donnent ou du moins s'en donnent l'air, et celles qui en font ouvertement commerce. Parlons d'abord des premières et des heureux coquins avec qui elles roucoulent des barcarolles. Le propre des souffles salins est d'aig-uiser tous les appétits, surtout celui des baisers, et de conduire assez vite les couples à l'essoufflement. De Boulogne à Ostende, de Trouville à Dinard, des Sables- d'Olonnc à Royan, toutes les
plages sont, plus ou moins, des plages d'amour. Mais il n'y a pas que l'air vivifiant qui pousse à la tendresse. Chacun sait qu'on va aux bains de mer pour se reposer, et le repos confine bien souvent à l'ennui. Or le flirt et surtout ce qui s'ensuit constituent une excellente distraction. On aime dans les villégiatures de la côte comme on va au casino, seulement l'abonnement est révocable et ne dure pas toujours jusqu'à la fin de la saison.
On chante dans Carmen que l'amour, enfant de Bohême, n'a jamais connu de lois. Eh bien, l'amour balnéaire en connaît une qu'il observe rigoureusement : celle du repos hebdomadaire. A Étretat comme à Cabourg, les amants, tel le Créateur à l'origine du monde, ont six jours pour perpétrer leurs hautes et basses œuvres. Ils se reposent le septième jour en raison de l'arrivée du train des maris. C'est une tradition sacro-sainte. Le dimanche est le jour du seigneur... et maître. Il est vrai que ce repos est relatif. Il faut tant s'observer pour ne pas se laisser aller à la bonne quié-
tude courante, éviter le tutoiement, ne rien oublier, dans la chambre de l'un ou de l'autre, si on loue à l'hôtel, et pour veiller à ce que les souliers ne portent pas à la craie le môme numéro révélateur! Le lundi matin, quand on accompagne au train l'époux débonnaire, son cœur se gonfle, un peu dolent sous le regret, tandis qu'il pense : « En voilà pour six jours ! » ; cependant que les deux autres membres de la trinité conjugale sentent monter en eux cet hosanna muet d'écoliers en vacances : « En voilà pour six jours ! » Il s'installe dans son wagon et, tandis que le train trépide vers Paris, il imagine complaisamment une scène touchante : sa vertueuse épouse rêvant de lui et soupirant silencieusement devant la mer, comme Didon après le départ d'Énée.
Et les vaches qui regardent passer le train de leurs gros yeux vagues se ruminent intimement : « Quel est donc cet être qui a des cornes comme nous? Salut, mon frère. »
Adultères d'été qui fleurissez de jaune le
littoral, tels des g-enêts, d'où venez-vous et comment avez-A^ous grandi ? Souvent Paris a assisté à votre ébauche, et l'amoureux, machiavélique ou poète, est venu invoquer à propos l'aide de la bonne mer complice. D'autres fois, on est voisin de villa ou de cabine de bain. Et puis, il y a la tente, cette frêle citadelle de toile abritant une gracieuse proie dont il s'agit de faire le siège avec astuce et avec science. Les travaux d'approche et de cheminement doivent être menés avec une habileté et une méthode à défier Vauban. Il y a une toute petite stratégie à observer pour avoir accès sous la tente et finir par toucher le cœur de la place. Contrairement à toutes les traditions militaires et à l'histoire d'Achille, c'est sous la tente môme que se livre le combat. Toutes les armes sont bonnes. La littérature est souvent employée. « Tiens, que lisez-vous là, cher monsieur?» Il est rare que ce soit du Berquin. Quelquefois le livre échaufTe tellement l'imagination de la jolie baigneuse convoitée qu'elle se sent l'impérieux besoin, pour se calmer, d'une
immersion immédiate dans la grande bleue ou la grande verte. Mais les bains de mer, ça énerve.
Alors? Demandez au diable la solution.
Tentes blanches, écrues, rayées, qui émaillez le sable blond de nos côtes, que vous êtes donc rarement, pour la vertu, des tentes-abris !
Et que penser du tennis, ce filet symbolique où se prennent tant de cœurs? Ses hasards heureux, révélateurs de dessous suggestifs, ont remplacé ceux de l'escarpolette. Il est bien dommage que le croquet soit démodé, car il favorisait les entreliens les plus intimes avec une partner dont la boule avait été envoyée au diable par un maillet vigoureux, et il n'y avait pas toujours que cette boule de croquée. A première vue, l'heure du bain semble propice, et on lui attribuerait volontiers un rapport étroit avec celle du berger. Pas toujours. On a vu plus d'une coquette cesser de se plonger dans l'onde amère aussitôt après la première esquisse d'un flirt. Dame, il vaut mieux laisser croire à un soupirant
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qu'on est irréprochablement faite. Tout le monde n'est }3as la naïade à la plastique marmoréenne dont la mise à l'eau attire plus de monde au bord de la vague qu'un lancement de navire. Les lorgnettes se braquent j les désirs aussi, et le pauvre amoureux sincère — car il y en a toujours au moins un — souffre cruellement dans son cœur. « Pourquoi montre-t-elle tout ça à ces satyres ! »
Il y a aussi la belle nageuse qu'on suit vers le large en tirant sa coupe avec la plus gracieuse vigueur. C'est un moyen d'avoir toutes ses aises, seulement c'est lâche, car, pour le cas oij elle trouve trop raides les gaillardises du suiveur, il lui est difficile d'appeler un gardien de la paix.
C'est sans doute parce que Vénus est née sur une plage que les prétresses de Cythère y accourent en si grande abondance. Elles y jouent à leur tour le rôle d'écume de l'Océan. Ces cocottes sont toujours des habituées. Elles ont chacune leur petite plage attitrée sur laquelle elles viennent
s'abattre régulièrement dans les premiers jours de juillet, à la façon des grues sur les clochers. Les personnes comme il faut qui fréquentent l'endroit les connaissent bien et, pour un peu, en les retrouvant ainsi, chaque année, elles leur adresseraient un petit signe de reconnaissance.
Elles portent généralement, ces impures côtières, une toilette dominante dont la couleur sert à les désigner. Il y a la cocotte bleue, la cocotte verte, la cocotte rose. Danger uniforme pour les maris, et les épouses craignent toujours que ces demoiselles n'en fassent faire à ces messieurs de toutes les couleurs.
Ces marchandes de caresses estivales se divisent en trois grandes catégories.
La première, grâce à quelques économies et au prestige de ses toilettes, fréquente le casino. Elle était jadis l'amazone des petits chevaux. Maintenant qu'il ne lui en reste plus qu'un seul, celui qu'on pourrait appeler son cheval d'armes, elle hante sans cesse le nouveau jeu de la boule. Elle y tape sans façon ses voisins bénévoles qui
se laissent faire, la boule conduisant souvent aux boulettes. On la voit aussi au cercle où sa main de mascotte coupe les banques, en attendant que les banquiers coupent dans ses ponts. De pont en pont, de ponte en ponte, elle arrive à faire le tour du tapis vert, à la façon d'un baccara chemin de fer. Elle est toujours celle à qui on passe la main.
Parfois on l'aperçoit dans les salons où l'on cause, où l'on lit, où l'on danse, presque au sein des familles. Les mères lui jettent des regards foudroyants, les jeunes filles chuchotent entre elles, en la dévisageant, tandis que les petits jeunes gens cherchent à se glisser près d'elle furtivement et à lui murmurer des paroles décisives. Les plus hardis iront tout à l'heure l'emmener danser au bar américain, et ils donneront sur leur mère, leurs sœurs et leurs cousines des tas de renseignements qui ne manqueront pas de l'intéresser énormément.
La seconde catégorie de ces vénales sirènes ne fréquente guère que les cafés, et
elles se rapprochent trop de leurs sœurs de la faune terrestre pour nous intéresser spécialement.
Quant à la troisième catégorie, elle est indécise, fuyante, presque invisible et occulte. Ce sont ces ambulantes d'âge généralement respectable qui murmurent des offres de service aux passants attardés et les mènent sur la plage pleine d'ombre propice.
Elles s'y rencontrent parfois avec des femmes du meilleur monde retenues par le même genre d'occupations, voire môme avec des demoiselles de bonne famille commentant à leur façon Marcel Prévost en compagnie de petits amis. Si leurs mamans voyaient ça, mon Dieu ! Mais heureusement, la mer est discrète et, comme la Caspienne, elle ne communique avec aucune autre mère.