‹ Les ilots d'amourChapitre 19 sur 50 · LES GARNISONS · texte numérisé non relu

LES GARNISONS

Faisons l'amour, faisons la guerre, Ces deux métiers sont pleins d'attraits.

Ainsi écrivait Boufflers. Depuis lors, les choses ont bien changé. Rares sont depuis plus de quarante ans les officiers et les soldats français qui ont trouvé l'occasion de faire la g-uerre. Ils auraient dû se ménag-er une compensation en faisant beaucoup Tamour. S'y adonnent-ils autant que cela? Je réponds de leurs excellentes intentions et de leurs probables qualités à cet égard, mais la triste réalité les sert assez mal. La plupart de nos garnisons n'ont avec Paphos que des rapports lointains. Et puis, les mœurs militaires se sont transformées. On peut constater que, de moins en moins, Casanova porte l'uni-

forme. La légende se perd de l'invincible g-uerrier qui marchait à la conquête du monde entre sa belle et sa bouteille. Les hygiénistes, tempérants et autres solennels raseurs veulent lui supprimer la première. Et la vie militaire d'aujourd'hui est devenue si paisible, si bourg-eoise, si casanière, que l'officier le plus sémillant, le plus séducteur ne rencontre plus à son gré la seconde.

Dans l'Est, "les choses se présentent sous un jour particulièrement frappant et désagréable. De ces petites villes frontières où l'on entasse nos régiments, on pourrait dire comme d'une séance de l'Institut : (( Ça manque de femmes >>. On a calculé qu'à Lunéville, par exemple, on ne trouvait qu'une unique représentante du beau sexe pour huit hommes de troupe. Heureusement pour elle que l'amour n'a pas cours forcé. Les officiers arrivent encore à tromper leur fringale, mais les ressources du pays sont terriblement maigres. Nous savons même, par l'exemple de Jeanne d'Arc, que la chasteté est une qualité essentiellement

lorraine. Alors, ces messieurs prennent le parti de venir aimer à Paris au moins une fois la semaine. Par une anomalie à signaler, c'est le dimanche qui devient pour eux le jour de Vénus. Lors([u'il était lieutenant de cuirassiers, le marquis de Mores, à qui cette hebdomadaireté ne suffisait pas, se faisait chauffer au moins tous les deux jours un train spécial. Quant aux malheureux troupiers, il ne leur reste qu'à attendre tranquillement la classe, en observant la continence de Scipion. C'est surtout sur ce chapitre-là qu'on peut appeler l'armée la Grande Muette.

Il y a heureusement des garnisons où il est permis de se montrer un peu plus bavard. On y trouve suffisamment d'échantillons du demi-monde et même du quart de monde. Et puis il y fleurit parmi les habitantes des talents d'amateurs qui ne demandent qu'à être exploités. Pour opérer son recrutement féminin, l'armée française trouve d'autres corps, blancs et grassouillets à souhait, que celui des dragons de vertu. Cependant, l'officier braconne moins

l34 LES ILOTS d'amour

audacieusement qu'autrefois sur la terre du voisin. Le pékin n'est plus le pékin. C'est un quasi-frère. Une intriffue avec une belle du cru peut amener un scandale, une affaire, et pour le militaire d'aujourd'hui la crainte des affaires est le commencement de la saçesse et même de l'avancement. C'est tout juste si dans les garnisons nous retrouvons le type connu du beau capitaine, séducteur patenté dont la réputation d'irrésistible s'auréole d'aventures connues et consacrées. Il fait immuablement partie de la vie provinciale au même titre que la belle M'^e u^ Tel.

Les officiers en arrivent à une solution pratique et définitive en se mariant jeunes. Il faut avouer que cet expédient est le pire, car les joies du mariage n'ont généralement rien à faire avec le plaisir d'amour dont la caractéristique est de ne durer qu'un moment, tandis qu'à l'instar du chagrin, le mariage dure toute la vie.

Mais le pauvre pioupioK, lui, comment va-t-il se procurer ce qui lui manque?

Disons tout de suite que ça ne lui manque

pas énormément. Le plus souvent, ce bonhomme d'un sou pousse la candeur et la timidité jusqu'à une chasteté à laquelle il s'habilue. Seuls, les malins savent se ménager des rapprochements avec de rares payses qu'ils accaparent, avec des cuisinières et des bonnes d'enfants, émules de la grande-duchesse de Gérolstein dans son g-oût des militaires, ou avec des ouvrières de fabriques ou de manufactures, quand il s'en trouve. L'ordonnance possède une sorte de privilège sur les bonnes. Ruy Blas en casquette plate, il hausse parfois ses visées jusqu'à la patronne. Le musicien, le tambour, le clairon, le prévôt d'armes passent pour des débrouillards. Mais ce sont là des exceptions. Le troubade enflammé en est réduit à économiser sur son prêt pour aller furtivement à la porte d'une maison peinte en couleurs vives toute proche de la caserne. C'est pour lui le bon gite où l'attend un lit garni : « ChaufTe-toi, soldat, chauffe-toi. »

Pour le sous-off, Éros se montre infiniment plus propice. Non seulement le petit

l36 LES ILOTS d'amour

dieu lui assure d'appréciables succès auprès des ouvrières et même des petites bourg-eoises de la ville, mais il l'a fait roi d'un de ses temples : le café-concert. Il faut voir à quel point on Tv comble de tendresses et d'attentions flatteuses. Là aussi, le soldat d'origine bourgeoise, l'étudiant en pantalon rouge peut faire éclore des idylles aimables et sincères. Quand tant de femmes s'éloignent de l'épaulette de laine par traditionnel respect humain, la petite chanteuse, elle, aime le fantassin, le cavalier, l'artilleur. 11 y a une affinité étroite entre sa servitude et la servitude militaire. Ces deux jeunesses mettent en commun leurs élans et leurs peines et se consolent par l'amour. On cherche depuis quelque temps à attirer les soldats dans des foyers où ils lisent, écrivent, jouent aux dames!

L'intention est excellente sans doute. Mais qu'on me permette de dire que pour le troupier amoureux — tout Français, j'espère — le foyer par excellence, c'est le beuglant. C'est encore là qu'il jouera le plus ae-réablement aux dames.

Page 1