‹ Les ilots d'amourChapitre 20 sur 50 · LES PORTS MILITAIRES · texte numérisé non relu

LES PORTS MILITAIRES

Il y a dans les ports militaires un arsenal encore plus actif et mieux outillé que celui de la marine : c'est celui de l'Amour. Jamais il n'y est question de désarmement. Les équipages sont toujours au grand complet et tout bouillants d'ardeur. C'est qu'ils poussent le désir d'aimer jusqu'à la frinig-ale. N'ont-ils pas pour ça les meilleures raisons du monde, ces marins qui des croisières et démonstrations navales rapportent des jeûnes prolongés et agaçants, ces marsouins qui, à leur retour des colonies, souhaiteraient volontiers, comme le héros de Byron, que l'espèce entière des blanches n'ait qu'une seule bouche de rose pour la baiser.

Jamais vous n'avez vu pareille fougue

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ni pareille candeur dans la tendresse.

L'homme de mer aussi bien que le colonial aiment à la façon des collégiens. Pour eux, les illusions de la ving-tième année durent toute la vie. C'est que les longues heures passées sur l'Océan ou dans la brousse ont été perdues pour leur expérience. Leur cœur n'en reste que plus jeune, plus chaud. Surtout, ne leur dites pas qu'ils sont dupes. Ils vous répondront qu'ils le savent ou plutôt qu'ils ne veulent pas le savoir. En présence du danger d'amour, le marsouin imite l'autruche, sa compagne du désert : il enfouit sa tête non point sous son aile, mais entre les seins jeunes et palpitants de sa bien-aimée.

Un des résultats les plus caractéristiques de cet état d'âme, de cet état de grâce, c'est la façon dont on en use dans les ports militaires avec les demi-mondaines parmi lesquelles se recrutent, pour la très grande part, les maîtresses d'officiers et de fonctionnaires. Vous jureriez voir des chevaliers de la Table ronde aux pieds de leurs dames. Tandis qu'il est cou-

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rant, dans certains milieux parisiens de traiter les femmes du monde comme des drôlesses, à Brest, à Lorient, à Toulon surtout, les drôlesses se voient traditionnellement traitées en femmes du monde.

Naïveté? Jobarderie? Un peu, sans doute, mais combien distinguées et charmantes ! Néanmoins, le fond de tout cela est fait avant tout de délicatesse et de sentiment. Ne pouvant trouver la femme idéale de leurs rêves, marins et marsouins revêtent de la défroque qu'ils ont tissée pour elle dans leur cœur la première créature venue. Ce faisant, ils imitent, sans s'en douter, les Canaques de Nouvelle-Calédonie qui équarrissent grossièrement un morceau de bois, l'installent cérémonieusement sur un autel et lui disent : « Tu seras dieu. » « Petites alliées », telle est l'épithète décernée aux femmes des ports militaires par Claude Farrère, un de ces marins, qui s'est fait leur apologiste. Le mot est heureux. Son auteur ne m'en voudra pas si je l'écris : « Petites à lier ». Ne sont-elles pas, en effet, délicieusement folles, ces « Mo-

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cottes », ces Bretonnes, ces Charentaises, ces Normandes, dont les toilettes tapageuses et souvent du plus mauvais goût ég-aient le boulevard de Strasbourg- à Toulon, la rue de Siam à Brest, la place Alsace-Lorraine à Lorienl, la rue des Fonderies à Rochefort, le Casino à Cherbourg? A une époque où la cocotte s'embourgeoise comme les autres et arbore fièrement les palmes obtenues par son ami le député, les Aspasies maritimes ne cherchent que plaies et bosses et apprécient la bordée à l'égal des matelots.

Regardez-les, au bal annuel des officiers de marine, se déchaîner en valses tourbillonnantes, en farandoles effrénées. Elles raffolent des expéditions nocturnes vers quelque guinguette, des bruyantes vadrouilles à travers les rues, des mauvais tours joués au guet, car elles ont le souverain mépris des mathurins pour la police. Il faut les entendre, à ces soupers donnés par d'hospitaliers célibataires, reprendre à pleine voix les vieux refrains traditionnels ou applaudir le camarade qui se taille un

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succès assuré en débitant ces produits du lyrisme flottard : l^es Phares ou le Grand Léon. Fantaisie, inconscience, esprit d'aventure, gaîté, humeur frondeuse, elles ont de tout cela, comme les cols bleus qu'elles croisent à la promenade et qui sont leurs frères souvent. Et comme eux aussi, elles portent fréquemment en leur facile cœur beaucoup d'enfantine ingénuité.

Leur fortune varie sans cesse, leur résidence aussi. A l'instar du personnel de la marine, elles appartiennent tout à la fois aux cinq ports, un jour Brestoises, le lendemain Toulonnaises. Que ce soit pour suivre un ami ou un caprice, elles changent de port d'attache presque aussi facilement que d'attachement. Bien précaires sont donc leurs pénates? Question de période. Leur destinée présente autant de différences de niveau qu'une carte hydrographique. Tantôt le cours de leur existence coule avec la magnificence d'un Pactole, tantôt il se trouve à sec comme un simple Sénégal. Cela dépend du mouvement de la flotte et des troupes coloniales, des départs.

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des retours, de la liste d'embarquement, des arrivées de promotions. Suivant ces fluctuations, le baromètre baisse ou remonte.

Vienne le beau fixe, notre Vénus marine s'offrira le luxe qui pose, par excellence, une cocotte de l'endroit. Un piano peutêtre? Non, la chose est bien autrement locale. C'est une fumerie d'opium. A l'heureuse triomphatrice, le lit de repos où s'entassent mollement les coussins, à elle les lampes aux reflets atténués, les pipes montées en ivoire. Une odeur acre et grisante emplira nuit et jour son appartement. De minces filets de fumée bleuâtre monteront lourdement parmi ses tentures. On s'empressera chez elle. Des hommes, amants, camarades, quelquefois même simples consommateurs payants du divin poison, viendront durant des heures « tirer sur le bambou » en laissant vagabonder leur imagination soudain devenue fastueuse et merveilleusement subtile parmi d'exquises visions et d'enchanteresses rêveries. Il y aura des jours où, sur le petit oreiller

noir, l'officier supérieur rapprochera sa tête du simple enseigne. C'est que, non seulement l'opium est doué d'une vertu dormitive, mais qu'il possède encore celle de rapprocher les échelons de la hiérarchie.

Ces voluptueuses demi-mondaines, qui savent si bien appeler à leur aide les paradis artificiels, ne détiennent pas seules les séductions féminines de nos ports de guerre. Comment oublier les charmantes flirteuses, sylphides des troublants bostons aux bals de la Préfecture maritime et de la Majorité, Nausicaas du tennis avec qui les balles sont rarement échangées sans résultat? Seconds maîtres et sergents se laissent facilement prendre aux joues roses des Bretonnes en collerettes g"odronnées et au teint orang-é des brunes filles de Provence. Quant au matelot à l'appétit vorace, il sait trouver de robustes bras pour l'aimer aussi bien dans les cabarets de Recouvrance qu'au Pavé-d'Amour toulonnais, plus particulièrement en certain Chapeau- Ilouge que nous ne soulèverons pas.

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J'ajoute que, pour le plus grand profit de la population masculine, les veuves joyeuses ne manquent pas en ces indulgentes cités. Retournés à la mer ou aux régions tropicales, nombre d'amoureux ne prennent pas la tant utile précaution de libérer leur cœur. Au lieu de rompre ou de céder leur bail, ils continuent la liaison commencée par l'envoi d'épîtres régulières et de subsides également réguliers. Il est vrai que la dame a promis, juré une conduite non moins régulière. Ah ! le bon billet ! Pendant que le naïf lieutenant de vaisseau ou le confiant capitaine croit sa trop lointaine princesse en train de filer de la laine, elle file tout simplement le parfait amour avec quelque intérimaire de son goût. Ainsi s'est formée, dans les arsenaux, toute une école d'avisés maraudeurs voués à la consolation des dames seules. Eclatante démonstration de cette pensée de Balzac qu'il est inutile d'avoir une femme, parce qu'il y a toujours des gens qui en ont pour vous.

C'est sur ce mot rassurant qu'il nous

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faut terminer notre voyage aux îlots d'amour. En existe-t-il d'autres à Paris ou en province? Je laisse au lecteur le soin de les découvrir, en l'éclairant seulement d'une lapidaire définition par laquelle je clos cette modeste g-éog-raphie du Tendre :

Un îlot d'amour est une terre entourée d'hommes de tous côtés.

L'INITIATION AMOUREUSE

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