‹ Les ilots d'amourChapitre 2 sur 50 · LE QUARTIER LATIN · texte numérisé non relu

LE QUARTIER LATIN

Dans ce quartier qu'on est bien à vingt ans ! et même à trente et plus tard encore, car pour qui sait le connaître, il possède le magique pouvoir de conserver la jeunesse. On aime un peu partout aux environs du boulevard Saint-Michel ; dans les brasseries, au jardin du Luxembourg-, à Bullier, dans les restaurants aux tarifs rassurants, au sein des chambrettes plus souvent modestes que luxueuses où les étudiants voisinent avec les })etites femmes au chapeau cascadeur. Professionnelles ! disent d'elles avec mépris les difficiles et les sceptiques. Sans doute, mais professionnelles simplistes et spontanées qui ont gardé à leur corsage une dernière fleur du bouquet de Mimi Pinson.

Elles habitent presque toutes sur la montag-ne Sainte-Geneviève, vestales profanes autour de la pieuse berg-ère patronne de Paris. Les rues des Écoles, Mong-e, Gay- Lussac et celles qui s'y jettent, ainsi que les voies qui se croisent autour de l'Odéon les voient dans l'après-midi vaquer à leurs petites affaires, le harnais de séduction déposé, à l'aise dans un peiirnoir, les yeux un peu battus, le minois chiffonné affranchi du fard et pâlot. La lumière crue ne leur est pas trop funeste, car un charme commun les appareille et les garde un temps de l'outrage des nuits sans sommeil : elles sont jeunes, jeunes parfois de façon invraisemblable. Le Quartier Latin est par essence un terrain de premières armes. Il n'y a pas que des jeunes hommes à y faire leurs études. Plus d'une grande demimondaine a pris là ses premières inscriptions.

D'où viennent-elles? De partout, de Paris et de province, de France et de l'étranger, des loges de concierg-e et des lycées de jeunes filles, de l'atelier, du mae-asin, du

lavoir. Un même aimant les a attirées : le i-oût dn plaisir. Si ces filles de Manon ont choisi un tel milieu pour y consommer le désastre de leur vertu, c'est qu'elles savent qu'on s'y amuse.

Elles sont bohèmes en diable et par là restent proches parentes de Musette. La plupart ne possèdent d'autres effets que les nippes voyantes qu'elles portent sur elles et dont elles ont fait acquisition chez la marchande à la toilette. Rarement leur armoire à glace contient autre chose qu'un vide persistant. Oui ne les a rencontrées, ces écervelées, dans l'escalier de leur hôtel meublé, faisant chauffer leurs fers à friser à la flamme du bec de gaz ? Si l'une d'elles est prise de l'audacieuse pensée d'offrir le thé, il y a de grandes chances pour qu'elle se trouve à la tête d'une tasse unique et que ses invités en soient réduits au verre non moins unique, à la casserole ou aux vases de la cheminée. Mais elles se moquent de tout cela, pourvu qu'aux heures consacrées elles aillent papoter et potiner entre elles dans ces brasseries qui sont leurs

salons, et qu'à la fermeture d'icelles elles prennent leur léger vol en vadrouille vers les Halles. Quand arrivent deux heures, elles exercent, ces Halles, sur tous ces gentils papillons fous une invincible attirance. Si alors s'offre l'occasion d'une fugue, il faut voir avec quelle désinvolture on plaque le monsieur qui escomptait déjà son bonheur et sur lequel on avait fondé des espoirs pécuniaires qui ne comptent plus.

Ce monsieur si utile, c'est l'ennemi au Quartier latin, car pour ces impulsives ivres d'indépendance, il représente le g-agnepain dans ce qu'il a de plus morne et de plus rebutant. Elles le flétrissent d'un nom ignominieux : le miellé. Heureusement que d'autres g-alants sonl là pour consoler de celui-ci. De même que les grandes dames de Venise avaient un mari, un amant, un sigisbée et une foule de caprices, toute femme du Quartier qui se respecte doit compter un ami, un amant, et des béguins.

L'ami, c'est l'habitué avec qui on sort, avec qui on vit quelquefois et qui aide de sa bourse d'une façon continue. On lui

laisse croire qu'il est seul de son espèce, mais on lui fait d'inéluctables queues avec l'amant dont le rôle est identique, mais occulte par définition. L'amant connaît oblifiatoirement l'existence de l'ami, mais l'ami doit ii^norer l'existence de l'amant. Vient ensuite le béguin, éminemment variable, chang-eant, ne durant parfois qu'une nuit. On se le passe, ce qui indique bien qu'il n'est qu'une passade. Il y a pour ça des jours consacrés : le lundi et le vendredi, moins chargés d'occupation que les autres, sont de tradition et, si j'ose dire, de tradition justifiée. Vénus ne présidet-elle pas au vendredi, et quelle plus douce façon de faire le lundi !

Au Quartier, le trait caractéristique du bégfuin, c'est de n'être pas payant. Il joue le rôle du billet de faveur. Si l'heureux g-aillard qui en est l'objet entend solder autre chose que des consommations et des choucroutes, il g-àte tout. Quant aux autres servants d'amour, amis, amants, miches, ils collaborent de façon variable et chacun pour sa part virile — si j'ose employer ce

terme juridique — à assurer la matérielle de la belle. L'un garantit le restaurant, l'autre la chambre, d'autres encore un casuel principalement constitué par le coiffeur, les achats de bonbons et les petites fêtes avec la copine, car les nymphes du Luxembourg sont presque toujours couplées. La façon dont elles pourvoient aux indispensables besoins de l'existence demeure pour tout le monde un problème qu'elles résolvent au petit bonheur.

Elles vivent à la façon des oiseaux :

chantant, caquetant, gîtant sur la branche, mangeant on ne sait comment et on ne sait où.

Avec le client de passage, le seul tenu de régler de suite sa consommation, elles s'en tiennent à des prétentions modérées qui vont de la plus petite pièce d'or à son double. Il existe aussi une solution intermédiaire dans laquelle le demi-louis jaune s'étale au milieu de la blancheur d'un écu. Cela s'appelle un œuf sur le plat.

Mais ces marchés à court terme répugnent le plus souvent aux petites femmes du

Quartier, dont le rêve le plus constant, inspiré autant par le sentiment que par la prudence, tient en ces trois mots : trouver un ami. On peut les diviser en deux catég-ories : celles qui ont un ami ou des amis et celles qui en cherchent. Aux premières, le chez-soi gentil, le petit appartement de deux pièces proprement tenu et orné de ce meuble tant convoité : un piano. Ce sont les arrivées, les bourg-eoises, les fourmis. Aux secondes, l'hôtel meublé, la chambre en désordre dont on ne se soucie pas, tout juste décorée de cartes postales illustrées et de souvenirs de la foire de Neuilly : ce sont les vag-abondes, les traîne-purée, les cig-ales. La plupart du temps, cette liberté misérable leur pèse : elles aspirent à l'ami, au collage.

Le jour où, selon son vœu, l'une d'elles se trouvera engluée dans les bras de quelque étudiant, elle se sentira d'abord grandie et en concevra du dédain pour sa vie passée, puis celle-ci la reprendra peu à peu, surtout si la cigale de la veille est tombée sur un de ces faux jeunes d'au-

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jourd'hui qui ne sont qu'arrivisme et eau de Vichy. Alors, elle retournera en cachette aux camarades d'antan et trompera avec eux à plein corps l'ami jadis tant désiré qui finira par lui donner congé à moins qu'il ne l'épouse.

Car il n'est pas rare qu'un des camarades en question reçoive une lettre où il lui- est signifié : « Je vous saurai erré de cesser tout rapport avec ivr'® X..., devenue depuis huit jours mon épouse légitime. » Cette union fait rarement la force, si ce n'est celle de divorcer.

Et celles qui n'épousent pas, que deviennent-elles ? Certaines finissent par avoir leur hôtel. D'autres n'y gagnent que l'Hôtel- Dieu. Elles meurent souvent jeunes, et encore à la façon des oiseaux, sans qu'on s'en aperçoive, comme si elles se cachaient pour quitter ce Paris qu'elles ont égayé de leurs rires et de leurs chansons.

La plupart s'évanouissent dans un mystérieux oubli, mais, mortes ou vivantes, elles continuent à fleurir d'un charme de jeunesse le cœur de ces médecins, de ces

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avocats, de ces professeurs, de ces notaires maintenant graves et gourmés, au fond duquel elles ont allumé souvent le seul éclair de fantaisie et l'unique pensée d'amour.

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