CHAPITRE II
MONTIVIARTRE
De tout temps, on a vu des ag-glomérations humaines acquérir la plus retentissante réputation pour cette seule raison qu'on y fait la noce. Dans l'opinion courante, notamment celle qui circule en province, Montmartre a la spécialité de la noce comme Montélimar a celle du nougat. C'est la Cytlière banale, l'abreuvoir ouvert à tous, vers lequel se tendent toutes les convoitises gourmandes. Que d'oncles de souspréfecture ont dit à leur neveu devenu Parisien : « Tu me mèneras à Montmartre et nous ferons la ribouldingue ! » Il suffit même d'habiter cette Butte jadis qualifiée de sacrée par le gentilhomme Salis pour que les gens vous déclarent avec une mine
effarouchée : « Eh bien, vous devez mener une jolie vie ! »
Montmartre n'est pas tout à fait ce que ce vain peuple pense, et si tout y finit par du plaisir payé argent comptant, ça ne commence pas toujours par là. II n'y a pas que de vulgaires marchandes d'amour parmi tout ce monde de pécheresses qui s'étag-e paradoxalement entre deux ég-lises : Notre-Dame de Lorette, leur vieille voisine qui fut la marraine des lorettes de Gavarni, et le Sacré-Cœur, la basilique neuve née presque en même temps que le Chat-Noir et le Moulin-Rouge et qui fait descendre je ne sais quoi de mystique et de doux parmi les relents de poudre de riz, de pipe et de choucroute.
Evidemment, la caractéristique des femmes de Montmartre, c'est de lever la jambe et même les deux. Mais la manière diffère d'une catég'orie à l'autre. Car ces fleurs de bitume peuvent se ranger en trois catégories principales, correspondante peu près à trois zones, à trois hauteurs de la Butte.
Les premières, écloses dans le terroir même, se cueillent près du sommet, aux environs du Moulin de la Galette, ainsi nommé parce qu'il est fréquenté par des gens qui n'en ont pas. Les secondes, amenées d'un peu partout, plongeant néanmoins leurs racines dans ce sol volcanique à sa manière, s'acclimatent à merveille à l'air un peu chargé du lieu. Elles se montrent, surtout de nuit, aux environs des boulevards de Clichy et Rochechouart, dans la lumière crue de ce Moulin-Rouge qui se dresse dans sa robe de pourpre comme un impitoyable bourreau des porte-monnaie.
Les troisièmes sont des déracinées, des fleurs étrangères, dont les journées se passent on ne sait où et qui n'apportent à Montmartre leur parfum capiteux ou fade qu'après minuit, lorsque flambent les vitres des restaurants et que les sapins déversent devant eux des bandes de fêtards. On les trouve dans tous les endroits où l'on soupe. Contrairement à ce qui a lieu pour la plupart de nos contemporains, le souper constitue le principal de leurs repas
et souvent même l'unique. Payez un bon souper, trouvez un bon gîte, et elles vous offriront certainement le reste, ou plutôt les restes... de bien d'autres.
A l'instar des géographes, commençons notre étude par les premières, c'est-à-dire les naturelles du pays. Elles ont des che- A^eux fous, un nez où il pleut, des yeux brûlants de vie et une perpétuelle envie de s'agiter. Elles sont lestes comme des moineaux, futées comme des souris, coureuses comme des chats de gouttière. Ce sont les vraies Montmartroises et elles sont fières de le proclamer : amour-propre d'hauteur, évidemment. Elles ont vu le jour en quelque pauvre cinquième de la rue Lepic, de la rue Lamarck ou de la rue du Ruisseau si bien nommée. Elles ont été la gamine vicieuse que croque Poulbot et que raconte Frapié. On les a vues quelque temps vaguement arpètes, trottins ou petites mains.
Elles ont appris l'amour et commencé cà le pratiquer on ne sait où, ni comment, mais ce dut être si terriblement de bonne heure qu'on se demande si elles ne s'y sont pas
mises dès leur naissance. Ce sont les lucioles ivres de lumière et de plaisir qui dansent des farandoles endiablées autour de ce Moulin de la Galette par dessus lequel elles ont jeté leur bonnet de communiante, si ce n'est un plus ancien. Un beau matin, elles oublient de rentrer chez leurs parents, attardées qu'elles sont entre les draps d'un rapin ou d'un poète-chansonnier dont le pantalon de velours et la cravate lavallière leur ont paru irrésistibles.
C'est alors un gentil petit collage qui commence. On mang-e ensemble, avec un appétit digne d'une meilleure chère, de l'animal symbolique de la Butte : la Vache enragée. On va croûter pour trente sous chez Petit-Louis, au Bon Bock ou à la Côtelette. Le soir on va avec les copains vider des canettes chez Frédéric, au Lapin ag-ile, ou bien chez la mère Adèle, et l'on s'y paye la tête des snobs venus en auto de maître. Puis, un beau jour, la petite amie devient rêveuse. C'est le moment où Louise se sent l'envie de devenir une héroïne de l'Opéra-
Comique et d'y faire de l'areent. C'est l'heure redoutable pour l'amoureux pauvre et inconnu où la Colombine de Willette, cette parfaite Montmartroise, commence à dédaigner son âge d'or de pauvreté pour souhaiter avidement la prompte arrrivée de l'âge de l'or. Ah ! c'est que les tournées de grands-ducs dans les cabarets de la Butte ou tout au moins les voisinages des richards en pelisse et des cocottes en manteau de zibeline sont terriblement corrupteurs !
Un jour, l'ancienne petite poison de la laïque, l'arpète, le modèle au corps gracile et souple, la muse gamine de la bohème artistique, descend ardemment dans ce Paris de la noce que, depuis son enfance, elle voit rayonner, chaque soir, de ses millions de lumières. Elle y emporte sa fantaisie et son nez retroussé.
Mais elle mettra sa vanité et son plaisir à demeurer Montmartroise, pleine de dédain pour quiconque de ses pareilles vient des Gobelins, de Caen ou de Bruxelles. Montmartre n'est-il pas la moitié du monde et la meilleure? Elle prend tout de suite
son rang- et même ses galons dans la seconde catég-orie des belles de Montmartre que j'ai indiquée : celles qui gravitent autour du Moulin-Roug-e, le long- des boulevards où les noctambules font éclater leur g-aîté ou traînent leur lassitude. Elles habitent principalement du côté des rues Notre-Dame-de-Lorette, Pig-alle, Fontaine, des Martyrs. Elles sont bien véritablement du quartier et en prennent les habitudes. La spontanéité, le naturel, l'entrain sont loin d'être morts en elles. Elles fréquentent les cabarets artistiques, y chantent parfois; souvent aussi, elles y laissent prendre la volée à leur cœur trop comprimé vers quelque diseur de rimes sentimentales ou quelque habitué du milieu si différent pour elles du bourg-eois provincial ou étrang-er avec qui il va lui falloir, bon gré mal gré, entrer tout à l'heure en relations ! Ah ! c'est bien rarement l'entente cordiale. La nouvelle impure n'a pas été longue à prendre son métier en haine et à détester par principe ceux qui la font vivre, en rémunérant ses services. 11 est assez rare qu'elle ymaûi-
feste de l'entrain. Ils sont si mufles ou alors ils sont si bêtes!
D'ailleurs, il ne faut pas compter sur sa passivité. Il lui arrive souvent d'entrer en révolte contre le compagnon de lit trop g-rossier ou trop stupide. On la fait facilement coucher, mais elle sait asseoir les g-ens. Devenue cocotte par amour du luxe, elle s'entend à se faire payer le plus cher possible l'hospitalité amoureuse qu'elle offre, elle, le moins largement possible. Le tarif est excessivement vague et dépend essentiellement de la tête des gens, de leur expérience, de leur nationalité. Ces dames sont habituées à ne s'étonner de rien et, malgré les billets bleus que leur valut, un jour, leur chance heureuse, elles ne dédaignent pas le cadeau plus modeste qui vient à son heure, c'est-à-dire lorsqu'il est tard et que les cafés et restaurants de nuit se vident.
Parfois, dans leur souverain mépris des poires, elles montrent quelque sympathie à l'amateur habile qui sait s'y prendre. Un jour, un amant ingénieux se tailla un gros
succès en déchirant en deux le billet de cent francs qu'il avait promis : « En voilà la moitié, tu viendras demain chercher l'autre chez moi », dit-il à la Montmartroise charmée, malg-ré tout, de ce subterfug-e à la fois g-alant et pratique. Avec de semblables procédés et un peu de camaraderie sincère, il n'est pas impossible d'intéresser ces mignonnes impulsives. Malheureusement, leur intérêt est g-énéralement assez mal placé et ne réussit qu'à leur faire dévorer leur capital. Elles vouent trop souvent une affection fâcheuse à des hommes peu délicats, tels que garçons et chasseurs de café, chauffeurs d'automobile, musiciens et danseurs de restaurant de nuit^ pire encore. La femme est trop souvent comme le joueur : elle perd au jeu d'amour ce qu'elle y a gagné.
Tel est notamment le cas de la troisième catégorie de femmes que j'ai signalée à Montmartre : celles qu'on voit uniquement, aux heures du marché, à l'Abbaye de Thélème, au Rat-Mort et autres établissements dont les habitués ont la mauvaise habitude
de se coucher trop tard. Celles-ci ne résident pas dans la région et représentent seulement une florissante importation nocturne. Leur amour se débite à l'auberg-e, c'est-à-dire dans les g-arnis environnants. Ces belles de nuit sont souvent aussi des belles d'ennui, car elles ne savent pas corriger par la fantaisie joyeuse de la Montmartroise l'espèce de gêne qu'on a parfois à se connaître, dans le sens biblique du mot, entre gens qui ne se connaissent pas autrement.
La Montmartroise est comme Paris :
exquise et rosse, dédaigneuse et ardente, coûteuse et pour rien.