‹ Les ilots d'amourChapitre 27 sur 50 · LA PUCELLE D'ORLEANS · texte numérisé non relu

LA PUCELLE D'ORLEANS

2R mars 1662.

Vive Dieu ! comme disoient les preux, nous venons de prendre Orléans... Mais il n'y a pas eu que la ville de prise !

Il n'est i)as conté plus merveilleuse aventure dans le Grand Cijre. Un jour, la Grande Mademoiselle apprend qu'Orléans, qui est apanage de Monsieur, son père, court grand risque de se voir occupé par l'armée royale. « Volons sous ses remparts, s'écrie-t elle. C'est moi qui serai ffénéral! » La voilà partie, accompagnée de Mesdames de Fiesque et de Frontenac qu'on appelle plaisamment ses maréc/iales de camp. Autour d'elles s'ébat tout un gra-

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cieux état-major de jeunes et belles amazones. J'ai tenu à honneur d'en faire partie.

Nous nous mettons bravement à la tête de l'armée de la Fronde et, nouvelles Bradamantes aux feutres empanachés, nous arrivons devant Orléans avec la rapidité de la foudre. La présomptueuse cité ose résister à tant d'audace. Mais Mademoiselle pense l'emporter sans coup férir. Elle se promène devant les remparts, excitant les gens du dedans par ses g-estes et ses paroles. Bourgeois et manants restent aussi sourds que leurs murailles. Que faire ? L'impatience nous consume. Chacune de nous propose un moyen. Pas un ne réussit. A la fin, brûlant du désir de servir Mademoiselle et de m'acquérir de la gloire, je m'écrie ainsi qu'auroit fait quelque Chimène :

« Ma main à qui nous introduira au cœur de la place ! »

L'appât doit être tentant, car à peine ai-je clos mes lèvres que nous voyons accourir un tout petit homme vêtu d'un

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justaucorps et d'un haut-de-chausses couleur cannelle qui sentent leur province d'une lieue. Il a l'œil vif d'un émouchet, des moustaches relevées de rominagrobis, et je le trouve assez galamment tourné dans sa taille minuscule. Il nous déclare qu'il s'appelle le vicomte d'Ermelinge et qu'il se fait fort de nous rendre maîtresses d'Orléans.

En effet, il nous mène aux bords du Loiret, nous embarque sur un léger esquif et se met en devoir de faire rompre par nos gens une porte mal gardée qui donne sur le quai. Dès qu'il y a deux planches de rompues, nous passons toutes par le trou. Nous voilà en plein dans la ville. Le peuple accourt à notre rencontre. Il nous porte en triomphe. A l'hôtel de ville. Mademoiselle prononce une harangue enflammée. Entraînée par le fougueux exemple de cette illustre princesse, je m'écrie :

« Nous sommes les nouvelles pucelles d'Orléans ! »

Au même moment, je me sens tirée par la manche. C'est le petit homme cou-

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leur cannelle qui vient réclamer son dû. Mademoiselle part d'un g-rand éclat de rire.

« Chère Anne, me dit-elle, parole de guerrière doit valoir lionneur de gentilhomme. Mon chapelain va vous marier sur l'heure à ce vaillant serviteur de Monsieur le Prince. »

J'enrage, mais il faut obéir. Va-t-on assez rire de moi à la Cour et à l'hôtel de Rambouillet, quand on me verra ramener ce mari tout crotté de la terre de sa province et tout juste haut comme un carlin assis ! Mais je compte m'en tenir aux termes de ma promesse. J'ai promis ma main, rien de plus. Pour le reste, le petit impertinent attendra mon bon plaisir. A ce propos, je demande à Mademoiselle qu'elle veuille bien me mettre de garde toute la nuit, auprès de la barricade que nous avons fait élever en hâte devant la maîtresse porte de la ville. Elle consent. Comme ça, je n'aurai point de difficulté à me refuser aux galantes entreprises de mon seig-neur et maître.

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Voici la nuit. Une bise glaciale souffle, invitant peu à l'amour. Une demi-douzaine de sentinelles appuyées sur leurs mousquets veillent sur la barricade. Allons, je suis bien gardée.

Je vois accourir le vicomte d'Ermelinge, l'œil plus brillant, la moustache plus hérissée que jamais. Va-t-il être assez attrapé, le pauvre marié ! Avec une feinte mine de chagrin, je lui expose les cruelles obligations de mon devoir de guerre, je lui montre ces pavés entassés qui feraient une trop meurtrissante couche nuptiale à mes membres délicats, ces sentinelles, témoins inévitables, auxquels je ne saurais sacrifier les alarmes de ma pudeur... Mais mon époux ne veut pas se laisser convaincre. Il secoue sa tête d'un air entêté et furieux. Il me signifie impérieusement que je suis sa femme. Ma bile s'échauffe et bout.

« Eh bien, lui dis-je, en montrant mon visage le plus sévère, prenez-moi donc si vous le pouvez ! »

Ah ! ces petits hommes, ne les mettez jamais au défi ! Le vicomte s'est d'abord

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précipité vers les sentinelles, l'épée à la main.

« Tournez-vous, leur a-l-il crié d'une voix tonnante, et regardez tous la lune. Le premier qui fixera quelque autre objet recevra mon épée au travers du corps. »

Les pavés ne l'ont pas gêné davantage.

J'en étois toute meurtrie, le lendemain, et ma robe couleur espagnole mourante toute déchirée. Deux de mes jupes, l'indiscrète et la friponne, sont restées sur le champ de bataille. Quel homme ! J'ai reconnu son habileté à se jouer des obstacles, à rompre les clôtures. En un clin d'œil, il a encore pénétré au cœur de la place...

Anne d'Ermelinge.

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