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LE SUCCESSEUR DU ROI-SOLEIL

3 octobre 1680.

Dieu ! que la fortune est changeante ! Il y aura bientôt un an, qu'en un jour mémorable, j'ai eu l'insigne honneur d'être la maîtresse de Sa Majesté Louis XIV et, hier, j'ai épousé en grande pompe, dans la chapelle du château de Versailles, le comte Henri de Sermoise, capitaine aux chevau-légers de la Maison du Roi.

Notre glorieux souverain sait se souvenir de celles auxquelles il a demandé quelques minutes d'amour. C'est de sa main toute puissante que je tiens mon mari et une dot libéralement accordée de cinquante mille écus. La Cour a été una-

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iiime à louer ainsi qu'il convient la magnifique sollicitude de mon royal amant.

C'est tout juste si quelques pimbêches jalouses ont murmuré en catimini quelques perfides railleries. Il paroît que cette bonne langue de Sévig^né n'a pu y tenir :

(( Voilà qui tombe à merveille, a-t-elle dit, puisque messieurs les chevau-légers ont l'habitude de chevaucher sur les routes du Roi. »

On ne pouvoit faire de choix meilleur que M. de Sermoise. Il est beau, bien fait, et Sa Majesté n'a pas de serviteur plus obéissant et plus brave. Les envieux insinuent qu'il a moins d'esprit que de figure. Mais c'est à cause qu'il est timide et réservé en paroles. Il s'est montré des plus sensibles à l'honneur que le Roi fait à sa famille et à lui-même, en lui accordant ma main. En outre, j'ai compris à des signes non trompeurs qu'il brûle pour moi des feux les plus doux. Quant à mon passé, j'espère qu'il a la sagesse de n'y point penser. Il sert trop bien le Roi pour m'en vouloir d'avoir fait de même. Pauvres

demoiselles d'honneur que nous sommes, nous esl-il possible de refuser quelque chose à cet Apollon toujours vainqueur qui s'appelle Louis XIV !

Je viens de pénétrer dans notre chambre nuptiale avec Bal)et, ma camériste. Le cœur battant, je me dépouille de mes atours. Falbalas et pretinlailles, rubans et valenciennes laissent à mes attraits toute liberté de s'épanouir. Babet défait ma coiffure à la Fontani;es et me passe ma chemise de noces. J'attends, toute frissonnante, mon époux...

Il arrive. Mais pourquoi cet air soucieux, cette ombre qui semble troubler ses amoureux désirs?

« Quel bonheur, lui dis-je, Henri, de voir ce beau jour d'hymen couronner nos sentiments et nos vœux ! »

Il ne souffle mot. Ah ! çà, quelle mouche le pique? Serait-il devenu soudain jaloux du Roi? Non, non, c'est impossible! Louis plane trop au-dessus du commun des mortels pour qu'on puisse song-er à se mettre à sa mesure.

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Pour silencieux qu'il demeure, M. de Sermoise n'en est pas moins tendre. Il me presse avec force contre son sein et couvre ma g'orge nue de ses baisers. Je me sens pâmer de bonheur et de volupté et tombe toute frémissante sur ma couche. En un clin d'œil, mais toujours sans mot dire, mon époux enlève pourpoint, rhingrave, canons ^i petite oie. Il se laisse choir, tout brûlant d'amour, à mes côtés, me prodigue mille caresses les plus aimables, m'embrase de mille feux les plus ardents...

Puis tandis que nous nous livrons aux douceurs d'un repos bien mérité, dans un délicieux amollissement, je le vois retomber dans ses sombres pensées. Comment résister à lui en demander la cause?

« Ou'avez-vous donc, Henri ? Pourquoi mêler ces sombres humeurs aux généreux transports de votre amour?

— Hélas ! répondit-il, la mine piteuse, que vaut l'amour d'un homme après celui d'un dieu ! Ou'auroit pensé Danaé, si quelque mortel étoit venu occuper dans sa couche la place laissée par Jupiter ?

— Est-ce du Roi que vous voulez parler, Henri ?

— Par ma foi, c'est de lui-même.

— Eh quoi ! me suis-je récriée avec véhémence, avez-vous donc crainte que je n'oublie auprès de vous ces rayons que l'astre royal a daigné laisser tomber sur moi.

— J'en atteste mon honneur de gentilhomme !

— Eh bien, ne soyez plus triste, cher époux. L'unique jour où je fus au Roi, il m'avoit mandé de l'attendre dans ma chambre. Il vint en hâte, me jeta sur mon lit et me prit si brusquement que j'eus à peine le temps de m'en apercevoir. Mais aussitôt, je le vis tout pâle, la perruque de travers, la mine défaite, les yeux pleins d'ang-oisse. Sans me dire adieu, il se précipita vers la porte, en maugréant d'un air furibond : « Pourquoi ce diable de Fag-on m'a-t-il fait prendre médecine ce matin? »

M. de Sermoise m'embrassa fort pour cette histoire. Après quoi, il me prouva le

L INITIATION AMOUREUSE

plus galamment du monde qu'au jeu d'amour un capitaine bien dispos est à cent piques au-dessus d'un roi mal à son aise.

Athknaïs de Sermoise.

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