CHAPITRE VII
LUNE DE nUIEL A LA BASTILLE
25 octobre i j52.
C'est fait. Me voilà mariée au jeune vicomte de Méréville. Nos deux familles sont dans la joie, car cette union accommode au mieux leurs intérêts. Elles ont, l'une et l'autre, des terres en Sologne et des écus dans la Compag-nie des Indes. Je me fais l'effet d'être l'enjeu d'une partie de tric-trac.
Aussi suis-je bien triste, bien inquiète. Quant au vicomte, mon époux, il est furieux tout simplement. Il n'a laissé former les nœuds qui nous unissent que pour obéir à la volonté du duc, son père. Tout le monde sait, à la Cour et à la ville, qu'il est tout à la marquise de Sombreuse,
igO L INITIATION AMOUREUSE
celte Sombreuse qui a dépassé la quarantaine, et qui compte dans sa carrière encore plus d'amants que de printemps. Comment, avec mes seize ans, lui reprendre un roué de la force de Méréville ? Heureusement, la marquise de Pompadour m'a promis de m'aider dans la conquête de mon bonheur.
Nous voilà dans noire chambre aux tentures fleuries. Je me sens mourir d'ang-oisse. Mes reg-ards se portent anxieusement vers les Amours peints sur les lambris. Quel sorl réservent-ils à la triste épousée? Elle se sent pourtant toute disposée à aimer son petit vicomte de toutes ses forces. Il a si bonne façon dans son habit zinzolin; ses yeux brillent d'un éclat si vif sous la poudre à la maréchale ! Mais il n'a g-uère apparence de faire attention à moi. Enfoncé dans une bergère, il s'évente de son mouchoir de Matines, sans desserrer les dents. D'un ton sec à fendre l'àme, ii me dit :
« Excusez-moi, madame. Mais je dois vous quitter sur l'heure et me rendre où mes sentiments m'appellent. Quant à vous,
VOUS êtes libre. Je vous permets tout, hormis les gens de finances et les laquais. » Un cri de protestation m'échappe malgré moi :
« Mais je ne veux que vous... »
Il fait une moue dédaigneuse :
« Vous plaisantez, ma chère. Vous savez bien que s'aimer entre époux est du dernier bourgeois. Ne me faites pas accroire que j'ai épousé l'héritière d'un drapier du Marais. »
Il va franchir la porte sans pitié, quand un grand bruit éclate dans l'hôtel. Soudain un exempt de police suivi d'archers fait irruption dans notre chambre.
« Monsieur le vicomte, dit-il à mon mari, il faut me suivre immédiatement à la Bastille.
— Mais, monsieur, riposte Méréville atterré. Sa Majesté n'a rien à me reprocher ! . . .
— Vous vous disculperez demain, monsieur le vicomte. Je ne connais que la lettre de cachet qui m'ordonne de vous arrêter. »
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Puis il me glisse à l'oreille :
« Faites demander votre chaise et courez rejoindre le vicomte à la Bastille. »
Je comprends et reconnais la main de ma protectrice, M"^® de Pompadour. Elle n'a rien trouvé de plus sûr que la Bastille pour empêcher mon mari de rejoindre INI™^ de Sombreuse et le forcer à un tête-àtête avec sa femme.
Je plante là paniers et falbalas. En hâte, on me passe mon déshabillé le plus g-alant. Et en route pour la Bastille ! Oh ! pas seule. J'ai soin de me faire escorter d'une troupe de laquais qui portent un succulent souper et les meilleurs crus de la cave du duc de Méréville, mon beau-père. Le gouverneur de la citadelle, prévenu, me fait conduire le plus courtoisement du monde au cachot de mon mari. Jugez de sa surprise ! Mais, quand on se morfond en prison, comment ne pas faire souriant accueil à une chère exquise, à des vins généreux et à une petite personne qui passe pour n'être pas absolument disgraciée de la nature?
Nous nous attablons. Méréville me com-
LES MILLE ET UNE NUITS... DE NOCE IqS
plimente sur mon déshabillé et porte ma santé.
Le vin lui paraissant estimable, il lui adresse des appels réitérés. Son œil flambe. Je vois qu'il lorg-ne mes épaules, ma gorg-e décolletée à souhait. Soudain, un baiser brûlant s'abat près de la mouche assassine piquée sur mon sein g-auche. Et voilà que, par un hasard dont mon déshabillé et moi sommes les sournois complices, mon sein sort indiscrètement de son abri. Pour novice et amoureuse que je sois, je sais être femme autant qu'une autre. Prestement^ je rentre le fripon dans son nid de dentelles. Le vicomte fait un geste de supplication :
« De grâce, ma mie...! »
Sans rire, je prends l'air le plus indigné du monde pour lui répliquer vertement :
« Plaisantez-vous, monsieur? Vous savez bien qu'il est du dernier bourgeois de s'aimer entre mari et femme. Pensez-vous avoir épousé l'héritière d'un drapier du Marais? »
Peut-on davantage se moquer ? Eh bien.
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croyez-moi si vous voulez : il ne trouve pas à me répondre. Rien, pas un mot ! Seulement, il ne doit pas être bien en colère, car il me couvre de baisers, le sacripant ! Je me crois obligée de défaillir... Il en profite pour ouvrir tout grand mon corsage. Puis, dans un fougueux élan, il me ]3orte sur sa mince couchette de prisonnier. L'instant d'après, il fait de moi la plus heureuse des jeunes mariées...
A\fINTIIE DE MÉRÉVILLE.