L'AMOUR QUAND MÊME
28 juillet 1/04'
Voilà deux grands mois que je suis emprisonnée aux Carmes ! J'habite un cachot lugubre et froid comme un tombeau. Heureusement, tu es venu, Amour, éclairer ma détresse ! Ah ! qu'un cœur sensible nous procure de consolation dans l'infortune!
Au fond de ce séjour misérable, un sort béni m'a fait rencontrer le chevalier de Meillan. 11 est de petite noblesse, mais son âme déborde des plus nobles sentimens. Son visage est des mieux faits et jamais cavalier n'eut tournure meilleure. Tout de suite, j'ai compris qu'il m'aimoit. Ses yeux me cherchoient sans cesse dans ces réunions où les prisonniers oublient
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l'affreux présent en jouant aux jeux innocents et en récitant de petits vers. Mon cœur a promptement répondu au sien. La duchesse d'Aig-uillon, ma compagne de cellule, m'en a fait reproche.
« Songez, m'a-t-elle dit, que votre naissance vous met bien au-dessus de lui. »
Mais la veuve du général de Beauharnais m'a déclaré tout net :
« Aimez-vous bien tous deux. Vous n'en avez pas pour si longtemps ! »
Comme elle avoit raison ! Hier matin, Meillan et moi, nous avons comparu devant le tribunal révolutionnaire. Notre sentence a été la même : la mort. Quand nous nous sommes retrouvés aux Carmes, le chevalier m'a dit :
« L'échafaud nous rapproche. Soyez ma femme. Aurore, et profitons au moins de la dernière nuit qui nous est laissée en en faisant notre nuit de noce. »
Je lui ai tendu mes lèvres qu'il a baisées passionnément. Un prêtre étoit parmi les détenus. Il nous a mariés de façon expéditive et nous avons été cacher notre si
rapide bonheur dans le cachot de mon bien-aimé clievaUer.
Ah ! nous n'avons pas été longs, je vous jure! Tout de suite j'ai envoyé promener fichu, robe, chemise. J'ai paru nue entre ces murs humides et sombres, comme la Vérité dans son puits. Quelques-unes de mes pareilles m'accuseront peut-être d'impudeur. Qu'elles songent que nous n'avions pas une minute à perdre et qu'en offrant d'un seul coup tous mes charmes à mon époux, je ne faisois que me conformer à la nature.
D'ailleurs, Meillan n'est pas de ceux qui se laissent prendre de court. Je l'ai trouvé tout armé, comme Alcide ou Achille. Quels transports ont été les nôtres !
« Ménag-ez-vous, mon amour, » soupirais-je parfois.
Mais il me répondait dans un baiser :
« Bah! j'aurai toujours assez de force demain pour aller mettre la tête à la lucarne nationale. »
Et il ajoutoit une brûlante strophe de plus à notre épithalame.
igS l'imtiation amoureuse
Je ne sais com]:)ien a duré cette ravissante fête de l'amour, mais nous ne nous sommes endormis qu'à l'aube, vaincus par la plus délicieuse lassitude. La mort pouvoit venir : nous avions vécu en une seule nuit toute l'ivresse des nuits qu'elle allait nous prendre.
Des coups bruyants à la porte nous ont réveillés.
« La cbarrette ! a murmuré Meillan. Allons mourir ensemble, mon Aurore! »
Hélas! c'est déjà fini. Quitter la vie si ieunes, quand elle s'offrait si douce ! Ah ! trop infortunée Aurore ! Les larmes emplissent mes yeux tandis que je reg^arde mon tendre époux. Allons, pas de défaillance ! Il s'ag-it de répondre d'une voix ferme à l'appel et de signifier fièrement à l'immonde recruteur des victimes : « Je m'appelle M™« de Meillan et voici mon époux. » Mais la voix que j'entends derrière la porte n'est pas celle d'un sansculotte ! Fraîche, douce, joyeuse, c'est celle de M™^ de Beauharnais qui nous lance ces mots stupéfiants et merveilleux :
« Debout, les amoureux ! On arrête Robespierre et sa bande. Demain, nous serons libres. Vive le 9 thermidor ! »
Folle de joie, je me suis précipitée dans les bras de Meillan.
« Alors, nous ne mourrons pas !
« — Si, m'a-t-il répondu en m'enlaçant étroitement, mourons encore une fois dans les bras l'un de l'autre. »
J'ai cédé avec bonheur, puis, je lui ai dit, en baissant les yeux :
« Song-ez à vous ménager, mon amour, car maintenant il faut que ça duré toute la vie ! »
Aurore de Meillan.