LE BOULEVARD
C'est depuis longtemps une tradition de l'art de représenter les choses les plus diverses par des femmes. On s'en sert pour symboliser le Commerce, l'Industrie, la Saxoléine, l'exposition de Gand et même la République. Mais rien au monde ne peut se traduire plus fidèlement sous des espèces féminines que le Boulevard. Il s'incarne tout entier dans ses prêtresses d'amour. Comme lui, leur troupe est hétérogène, chang-eante, anonyme, indéfinissable. Comme lui, elles donnent l'impression d'un perpétuel mouvement, d'un va-et-vient que rien n'arrête, d'un grouillement fiévreux et affairé. Leur caractéristique, c'est de marcher, d'arpenter sans relâche le trottoir de la Madeleine à la rue
Montmartre. Ce sont les péripatéticiennes qui emportent à leur semelle une volupté aussi passag-ère qu'elles et qu'elles débitent, pour ainsi dire, au vol. Elles marchent ainsi que des juives errantes qui n'ont pas toujours cinq sous dans leur poche, et, comme cette marche les conduit fatalement entre deux draps, on peut l'appeler la marche à la toile.
D'où viennent-elles? On ne sait d'où. Le reste de leur existence est une énig-me dont elles gardent jalousement le mot. Elles sont la Femme inconnue, moins sereines que celle de Donatello, mais aussi répandues et d'un prix d'acquisition aussi modeste. Leurs origines offrent la plus grande diversité. L'étranger nous envoie ses produits, qui figurent à côté de ceux de la France, tout comme dans les expositions. Toutes les langues se parlent parmi ces dames, si bien qu'il arrive généralement que leur tour de boulevard se termine comme celle de Babel, par une confusion de langues. La plupart ne se connaissent pas entre elles et ne se parlent que très
LES ILOTS DE PARIS 2g
rarement. Pas de camaraderie dans ce milieu flottant, d'autant plus flottant qu'il manœuvre sur un océan ténébreux où une multitude d'hommes-poissons nagent en eau trouble. On opère individuellement, trop souvent au bénéfice d'individus. C'est la guerre moderne, où chaque tirailleur fait lui-même son chemin et agit pour son compte. Et quand ces hétaïres aux pieds légers arrêtent leur marche intrépide, c'est que le moment est venu du corps à corps avec l'adversaire, c'est-à-dire le passant.
Leur tenue est soignée, mais non tapageuse. Elles portent avec une grâce discrète la jupe-tailleur de coupe élégante et la chemisette bouffante. Le chapeau est de volume raisonnable et coiffe bien sans servir d'enseigne. Les mains sont toujours gantées. Elles portent des souliers particulièrement soignés, car ces expérimentées savent le rôle important que joue la chaussure pour toute une catégorie d'amoureux. Elles connaissent aussi le pouvoir des bas à jour, sournois révélateurs de chair. Il est rare que l'appât qu'elles jettent au désir
3o LES ILOTS d'amour
soit d'espèce plus grossière et plus crue. Cependant plusieurs priviléaiées de la nature sous le rapport du buste délaissent systématiquement le corset et offrent au caprice des amateurs, sous le corsag-e de soie noire bien tendu, des rondeurs éminemment provocatrices. Il est souvent plus pratique de se recommander à son sein qu'à tous les saints du p^iradis.
Ces factionnaires ambulantes de l'amour arrivent sur les positions à g-arder et à parcourir avec une exactitude toute militaire. A midi juste elles prennent leur service et commencent à déambuler méthodiquement sur l'asphalte, effectuant leurs trajets rég-uliers, à la façon d'un omnibus, dans un sens, puis dans l'autre, du trottoir de droite au trottoir de g-auche, avec point terminus à chaque extrémité, où elles font une petite station pour reprendre haleine et voir si, d'aventure, l'arrêt ne sera pas fructueux. Mais il faut repartir, reprendre l'éternelle ligne, lig-ne d'inconduite qui est devenue leur ligne de vie. Quelques-unes hantent les passag-es voisins du boulevard. Elles y
LKS ILOTS DE PARIS 3l
sont plus à leur aise pour adresser aux flâneurs et aux désœuvrés des invites directes et non dissimulées. Il y a beaucoup de g-ens qui se sentent très en train en venant de prendre leur café. Afin de les décider, ces sirènes les embrassent d'un reg^ard plein d'infernal enthousiasme et leur tirent sans façon la langue, mais ce n'est cependant pas dans le but de se moquer. Le passage est des plus commodes en cas de pluie. On n'est pas mouillé, et puis les contacts s'établissent plus étroitement entre gens qui viennent chercher un abri. D'ailleurs n'estce pas la volière tout indiquée pour celles qui sont si exactement des oiseaux de passage?
De midi à trois heures, certaines habituées font éclore les rêves et les propositions dans un îlot spécial. C'est autour de la Bourse et dans les rues et passages qui y aboutissent. Les travaux de la corbeille et de la coulisse laissent place à des entr'actes assez longs. Nos pratiques et très modernes Aspasies de carrefour font aussi leur escompte, celles des heureux coups de
bourse qui invitent les gagnants portés au sentiment, chose fréquente, comme on sait, à jouir de l'heure présente et à se remettre de leurs émotions dans des bras experts et toujours dispos. Ah ! femme, voilà qui suffirait à prouver que c'est pour toi, avant toute chose, que l'homme recherche âprement l'argent. Que demande le Veau d'or satisfait? Sa femelle, à qui je ne veux point donner l'épithète malsonnante par quoi tant de gens désignent les impures.
Elle l'attend dans la coulisse la moins dangereuse, celle où l'on ne perd que ce que l'on veut. L'agent de change, s'il ne trouve pas là l'échange de deux fantaisies, goûte du moins, de façon immédiate, l'aimable contact dont parle Chamfort. Autour de ce même temple de la Phynance, quelques recrues à l'allure de midinettes effrontées guignent les commis ou souscommis, clients de moindre importance, qui grignotent les miettes des gros financiers. Et il y a aussi des spécialistes pour les bars, où les boursiers vont en hâte vider une pinte d'ale ou expédier un sand-