COMME A EYLAU
0 mai 1808.
Sort fatal ! Destin contraire ! Le jour qui voit mon hymen est en même temps témoin de mes larmes. Hélas! au sortir du temple où j'ai échangé l'anneau nuptial, il me faut subir l'infortune de Didon et de Calypso.
C'est à la chapelle des Tuileries que j'ai uni mes jours à ceux du colonel Ulysse de Saint-Vigor. Dieu ! qu'il était beau dans sa tenue azur et argent d'aide de camp de l'Empereur. Sur son char d'airain, Mars ne montre pas plus superbe assurance. De la chapelle, nous sommes passés dans un salon gracieusement mis à notre disposition
L INITIATION AMOUREUSE
par l'Impératrice. Là, j'ai reçu les compliments de toute la Cour. « Vous êtes charmante », m'a dit la duchesse d'Elchingen. « Idéale », a proclamé la jolie princesse de Ponîe-Corvo.
L'Empereur et l'Impératrice eux-mêmes ont daigné nous apporter leurs félicitations. Soudain, un page accourt en toute hâte. Il remet un pli à Napoléon qui l'ouvre, fronce les sourcils, frappe du pied avec violence :
— Saint-Vigor !
— Sire?
— Mauvaise nouvelle, mon pauvre garçon ! Mon beau-frère Murât me mande que Madrid vient de s'insurger. Tu vas partir à l'instant même pour l'Espagne.
Je suis devenue blanche comme mon voile. Accablé par ce coup funeste, Ulysse essaye de protester :
— Mais, sire...
— Assez. Tu sais que je veux être obéi sans discussion.
Puis, ne pensant pas être entendu de moi, il lui glisse à l'oreille :
— Tu as tout le temps de faire un enfant.
Alors, sans prendre cong-c de personne, rapide et fougueux comme l'aquilon, Ulysse m'a empoignée par la taille et m'a entraînée au dehors. Dans un irrésistible élan, il me fait parcourir des couloirs, des escaliers, des galeries.
Sur notre chemin, il entr'ouvre toutes les portes. Puis il les referme avec humeur, en constatant qu'il y a du monde. Enfin, voilà une pièce vide, absolument vide.
C'est une salle de billard. Ulysse a vite fait de pousser les verrous, de me déposer sur la housse du billard, de m'y rejoindre d'un bond. Il a g-ardé son sabre, son haussecol, ses aiguillettes. Il est en grande tenue, comme un jour de bataille. Ah! j'ai compris alors ce qu'étaient ces charges, ces canonnades^ ces assauts qu'il m'a si souvent décrits. En un clin d'œil, il me semble que je suis culbutée par la cavalerie, cernée par l'infanterie, enfoncée par l'artillerie... Ma pauvre robe à la Ninon, chefd'œuvre de M""« Nancy, ressemble bientôt à
2o4 l'iivitiation amoureuse
un drapeau ennemi foulé aux pieds par les vainqueurs. Les charg-es se succèdent sur elle, élincelantes, réitérées, inlassables, héroïques, comme à Eylau. On dirait qu'un dieu a pris la forme de la foudre pour immortaliser la couche d'une autre Danaé.
Tout à coup, une voix lance à travers les couloirs le nom de mon époux bien-aimé. Aussitôt, il s'arrache à mon étreinte et saule à terre.
— Présent! s'écrie-t-il, les talons joints, immobile et droit, comme à la parade.
— Bon ! répliqua la voix à travers la porte. C'est moi, ton camarade Davancoiirt. Dépôche-toi, mon vieux. Tu n'as plus qu'un quart d'heure.
— Merci. Je prends le dessert.
Il en a même repris, l'infatigable héros ! Puis, de nouveau, la voix de Davancourt s'est fait entendre :
— Il est temps, Saint-Vigor. Ton cheval t'attend à la g-rille.
Ulysse n'a répondu qu'un seul mol,
dont j'avoue n'avoir pas très bien compris le sens :
— L'étrier !
Il y eut un dernier choc plus bouillant, plus impétueux, plus délicieux que les autres. J'ai entendu un cri de « Vive l'Empereur ! ». Des baisers ont couru sur tout mon corps que voilaient tout juste quelques lambeaux déchiquetés de mousseline et de batiste. Puis je suis restée anéantie dans le plus voluptueux des eng-ourdissements...
Et lui, pendant ce temps, il galopait vers Madrid, vers la g-loire!
Corinne de Saint- Vigor.