LE LIT DE RIGOLBOCHE
1 5 juin iSGy.
Dix heures du soir. Un coupé nous entraîne à toute vitesse vers la gare de l'Est. Pas de temps à perdre. Le rapide de Baden-Baden part à lo h. 35.
Ça me fait un drôle d'effet de me sentir seule avec un monsieur qui est mon mari depuis ce matin. Pas désagréable, l'effet, d'ailleurs, car le vicomte Agénor de Maltravers est un fort joli garçon, un fash louable des plus cotés. Un peu cérémonieux, par exemple, un peu protocolaire. Dame ! un diplomate, ça tient aux formes. Mais, précisément, j'en ai des formes, et de charmantes, à ce qu'on dit. Pourquoi lui faut-il tant de permissions pour y toucher?
2o8 l'initiation amoureuse
Mon amie Fanny me le disait bien :
« Ton mari est superbe, mais il a l'air d'un candélabre. »
J'espère que le candélabre ne va pas tarder à s'allumer à giorno. Car, après tout, je ne dois pas faire l'efFet d'un éteignoir avec ma jupe courte de villégiature, mon saute-en-barque à soutaches et mon coquin de petit chapeau-assiette de chez M'"*^ Horvicz, la modiste de l'Impératrice, s'il vous plaît.
Boulevard Sébastopol, voilà notre cocher qui s'arrête. Je mets la tête à la portière. Illuminations, cohue, acclamations. Impossible d'aller plus loin. Il paraît que ce sont l'Empereur et l'Impératrice qui reviennent d'une fête donnée aux souverains étrangers à l'Hôtel de Ville. Agénor parle aux agents, g-esticule, fait des efforts désespérés pour que nous passions. Inutile!
Notre train est manqué et il n'y en a pas avant demain matin! Qu'allons-nous devenir? Retourner chez mes parents? On se moquerait de nous. Et puis... je n'y tiens pas! Reste la chambre d'hôtel. Après tout,
ça vaudra bien notre slceping-, parti à toute vapeur vers la Foret-Noire 1
A l'hôtel Meurice, pas de chambre. La suite du vice-roi d'Egypte a tout pris. Voilà même qu'un petit pacha couleur pain d'épice reconnaît Ag-énor qui a été attaché d'ambassade au Caire : « Maltravers, ti prends li chimpagne avec nous. » Pas moyen de fuir. Nous prenons li cliimpagne avec d'aimables barbares aux yeux de g-azelle. C'est très g-ai, et la tête commence à me tourner.
A l'hôtel des Princes, même scène. Seulement, c'est la suite du Czar qui occupe toutes les chambres, et c'est un grand diable de chevalier-garde qui a connu mon mari à Saint-Pétersbourg-. Nous rebuvons du champag-ne. La tête me tourne de plus en plus... En voiture, Agénor a des hardiesses de Lauzun, des impatiences de Richelieu. Hélas! la même réponse dans dix hôtels finit par changer ses impatiences en mauvaise humeur. Oh ! cette Exposition avec son invasion de rastaquouères !
L INITIATION AMOUREUSE
De guerre lasse, nous allons souper à la Maison Dorée. Agénor y fait une rencontre. Encore! Cette fois, c'est un Suédois, et je maudis cet homme du Nord qui va refroidir notre température conjugale, déjà assez compromise. Comme j'ai tort!
A côté de lui, il y a une petite blonde à la figure pleine, au teint coloré, à la bouche souriante. Elle s'émeut au récit de nos mésaventures et, très simplement, très g-entiment, elle met à notre disposition son appartement dont elle peut disposer, ditelle. J'hésite, un peu gênée... Mais l'inconnue a un petit air si simple, si bourgeois sous sa coiffure à la chinoise que je finis par accepter en demandant à l'ange sauveur son nom :
« Je m'appelle Marguerite Badel ; mais on me connaît surtout sous le nom de Ri gol boche. »
Rigolboche! Une nuit de noces dans le lit de Rigolboche! Quoi de plus orjcinal, de plus imprévu, de plus fou, de plus charmant ! Et moi qui rêve d'être aimée à la façon d'une maîtresse, moi qui envie le
pouvoir des Cora Pearl et des Mariiuerile Bellang-er ! Eh bien, niez après ça l'influence des milieux. Dans ce lit si riche d'effrontés souvenirs, si imprégné de vice savant et délicieux, Agénor a trouvé de sublimes inspirations. Le candélabre s'est mué en flambeau, en torche, en brasier, en volcan...
Emma de Maltravers.