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L'AVENTURE DE LA PRESIDENTE

A Paris, ce i8 mars iy23.

Mon père,

Vous me voyez en proie à la plus cruelle perplexité. Dois-je manquer à la règle de notre maison qui m'oblige à vous confesser sans menterie la façon dont j'ai reçu le baptême amoureux? Dois-je, au contraire, trahir à la fois ma parole de g-entilliomme et l'honneur de la si respectable beauté qui m'a comblé de ses faveurs? Hélas ! je vois bien que je ne puis faire autrement que de me ranger au second parti, mais je mets en vous l'assurance que pas un mot de cette aventure ne sortira de vos lèvres.

Depuis longtemps déjà je soupirois après le désir de connoître autrement que

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par la vue cette moitié du genre humain qui vit pour l'enchantement de nos cœurs et de nos sens. Seulement, je scntois en moi un embarras inexprimable lorsque je me trouvois dans la société de quelque femme que ce fût, à qui il eût été séant de débiter des g-alanteries. Les jeunes surtout me procuroient une peur épouvantable, et comme c'est de celles-ci que l'homme attend, d'ordinaire, l'octroi de la volupté, je me demandois avec ang-oisse si je n'allois point me consumer, ma vie durant, en l'état du grand saint Antoine, mon patron.

Heureusement, un de mes anciens compagnons de collège, qui s'étoit essayé de meilleure heure que moi au doux commerce de Vénus, me conseilla d'aller chez la Fillon. Comme tout le monde, mon père, vous connoissez cette courtisane renommée dont raffola jadis Mgr le Régent et qui a monté, ces derniers temps, avec l'aide de M. le lieutenant de police d'Argenson, une maison de charmes des plus distinguées où elle tient avec beaucoup de mérite et d'habileté le rôle d'abbesse. Imposant donc

silence à ma timidité, je me rendis en ce temple de l'Amour.

Mon ami avoit ajouté :

(( Le prix des plaisirs dont la Fillon est la dispensatrice a considérablement baissé. On dit que cela tient à ce que de belles délaissées de la Cour et de la ville vont chercher chez elle des conquêtes passagères qu'elles consomment secrètement en de mystérieux cabinets et qu'elles lui payent avec beaucoup de largesse. »

Je n'attachai guère d'importance à ces paroles. Un peu tremblant, comme un soldat qui marche à ses premières armes, je me rendis chez la Fillon. Elle me reçut à merveille dans un appartement magnifique.

« Monsieur, me dit-elle, du ton le plus courtois, vous trouverez chez moi tout ce qui convient à l'agrément d'un garçon de votre âge. Je gage que vous ne tenez guère à une beauté trop fraîche éclose, pour ce que celles-ci sont souvent moqueuses, sans compter qu'elles se montrent par trop novices.

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— En effet, madame, répondis-je, et je vous sais d'autant plus gré de la remarque que c'est la première fois de ma vie que je vais sacrifier à l'Amour.

— La première fois ! Voyez-vous ça, le beau mig-non ! Alors, j'ai votre affaire. Vous n'avez qu'à attendre ici. »

Ah ! comme mon cœur battoit ! Enfin la porte s'ouvrit et alors... Jug-ez de ma stupéfaction ! Une femme se tenoit devant moi, d'un embonpoint respectable. Elle portoit de hautes plumes et d'amples et mag-nifiques atours qui achevoient de lui donner un air plus imposant. Le visage de cette femme révéloit à coup sûr plus de quarante printemps et c'étoit... Je vous le donne en mille, mon père. C'étoit ma tante, la présidente de Mongoujon ! Vous savez cependant que sa réputation de vertu est au-dessus de tout autre. Je vous ai souvent même entendu blâmer ses façons sévères et l'austérité dont elle fait montre dans toutes les circonstances de la vie. Je ne pus me tenir de pousser un cri :

« Vous ici, madame !

— Vous y êtes bien, monsieur ! »

Je suis tellement habitué à m'incliner au moindre mot de notre vertueuse parente que je baissai le front d'un air de honte. Mais elle se mit alors à me parler avec un air de douceur et de tendresse que je ne lui avois jamais connu. Elle me dit que j'étois à l'âg-e où l'Amour s'éveilloit, et que j 'avois bien eu raison de venir le chercher en ce temple discret et sûr. Je m'enhardis alors à lui demander par quel incroyable sort elle se trouvoit chez la Fillon. Les yeux au plafond, et tandis qu'elle me pressoit de façon fort satisfaisante contre son sein, elle me confessa qu'elle étoit venue pour m'y retrouver, car elle m'aimoit depuis longtemps et elle savoit que j'y devois venir, ce même jour. Vous comprenez bien, mon père, que je n'ajoutai qu'un faible crédit à ces sermens.

Nous passâmes ensuite en une fort belle chambre où se trouvoit un g-rand lit où nous prîmes place avec une joie que la vérité m'oblige à vous déclarer des plus vives et entièrement partagée. Jamais je

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n'aurois cru la jjrésidenlc do Moiigoujon aussi pleine tout à la fois de petits soins et de passion et aussi experte en l'art des caresses. Ali ! ce n'étoit point une de ces novices qu'a voit su m'éparirner la maîtresse du lieu, et je n'éprouvois auprès d'elle aucune trace de cette gêne dont j'étois couiumier avec les jeunes. Permettez, mon père, que je vous cèle le détail délicieux de ce qui se passa entre nous.

Quand nous en eûmes terminé, ma tante me dit en m'embrassant :

« Tu vois, petit, que la maison est bonne. Ne manque pas d'y envoyer tous les g-arçons de ton àg-e que tu connois. »

Votre fils qui vous demande encore silence.

Jean-Antoine de Puygiron.

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