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LE SERMENT BIEN TENU

Du château des Trembles, ce 25 juillet ij8i.

Mon père,

Vous m'avez envoyé au sein de la vie champêtre pour y puiser les sublimes leçons de la nature. Je viens d'en recevoir une, la plus adorable de toutes, celle de l'amour. Mais ce qui ne laissera pas de vous confondre, c'est qu'au lieu d'une femme, ainsi qu'il en va d'ordinaire, ce sont deux personnes du sexe faible et enivrant qui m'ont révélé 1(^ délicieux mystère auquel l'univers doit d'exister.

Il vous souvient, n'est-ce pas, que vous aviez un peu balancé de me laisser

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passer quelques semaines au château de votre belle amie, la marquise de Rivejoye, celle dont vous déclarez plaisamment qu'elle aime tous les honnnes, hormis son mari. Vous redoutiez que son voisinag-e et ses façons ne présentassent quelque dang-er pour un garçon qui venoit tout juste d'atteindre ses seize ans, surtout depuis le jour où elle vous avoit dit devant moi :

« Ce petit mignon de vicomte est tourné à ravir et vous a les plus jolis yeux et la plus belle jambe du monde. »

J'avois été transporté de m'entendre juger d'une manière si avantageuse, car j'éprouvois une tendre admiration pour les traits et les appas si accomplis de la marquise. Aussi, pensez quelle fut ma joie, lorsqu'au jeu de la Reine, un soir que vous ne me croyiez pas si près de vous, je vous entendis proposer à celle dont je suis aujourd'hui l'hôte ravi :

« Marquise, jurez-moi que l'innocence de mon fils ne courra aucun risque, et j'accepte que vous me l'emmeniez aux Trembles.

« — Sur quoi faut-il jurer? demandal-elle.

« — Sur l'arc de l'Amour. Il vous manquera désormais si vous êtes parjure.

« — J'aurois bien trop peur d'une telle disgrâce », assura-t-elle.

Et elle jura.

Durant les premières journées que je passai à ses côtés, parmi les charmes de la vie rustique, je soupirois de voir que cette belle marquise me traitoit comme un enfant et non comme un bomme dont l'amour auroit pu lui causer quelque douceur.

Or, j'étois hier, par une brûlante journée, installé sous l'ombrage, en train de lire la Nouvelle Héloïse, de l'illustre Jean-Jacques, lorsque Martine vint à passer. C'est une fraîche et jolie villageoise de dix-huit ans qui porte du lait au château. Je fus un peu étonné de la voir venir à moi et s'asseoir à mes côtés avec un petit air décidé et même assez effronté que je ne lui avois pas encore vu. Un trouble charmant m'envahit par l'effet de son

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corps qu'elle tenoit tout près du mien. Je ne pus me tenir de baiser les joues de Martine qui étoient roses et fermes comme des pommes d'api. Elle en parut contente, et, comme ma main s'aventuroit à travers son corsage, elle me dit avec une audace cpndide que, si je voulois trouver moi> amusement avec elle, elle ne s'en fâcheroit point. Vous pensez bien que je ne me fis pas répéter une aussi douce invitation.

Nous nous étendîmes sur la mousse, et j'y g-agnai la qualité d'homme à la face du grand ciel bleu.

J'étois, comme vous pensez, tout enivré de cette franche et rustique volupté, et je brûlais d'en remplir de nouveau ma coupe, lorsque Martine m'observa que nous pourrions trouver un théâtre plus commode pour nos ébats. J'acquiesçai bien volontiers :

« Je sais près d'ici un asile coquet et sûr », me dit ma conquête champêtre.

Elle me guida alors à travers le bois et l)ientôt nous y découvrîmes, au plus profond de la feuillée, le plus joli pavillon de

LE SACRE Di:S INNOCENTS a'iS

la terre. Martine m'apprit qu'il s'y trouvoit pour les amoureux une chambre à ravir et un lit moelleux, mais elle me demanda d'y pénétrer quelques instants avant moi afin que je ne la visse point se déshabiller. C'étoit là une pudeur singulière, mais je la respectai.

Je ne fus pas long- à m'entendre appeler par ma tendre bergère et à l'aller rejoindre dans cette chambre et ce lit qui étoient plong-és dans l'ombre. Ayant dépouillé ses lourds vêtements agrestes, elle me parut au toucher plus petite et phis mince. Mais elle ne se montra pas moins ardente et nous fîmes de copieuses libations à la source du plaisir.

« Ah ! fis-je alors d'une voix émue, combien je t'ai de gratitude, chère Martine. »

Jugez de ma stupéfaction, quand une voix bien connue me répondit en riant :

« Eh! ce n'est plus Martine! »

Cette voix, mon père, c'étoit celle de la marquise de Rivejoye que je n'avois pu reconnaître dans l'obscurité de l'alcôve et

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parmi les draps où elle enfouissoit sa tête. Vous devinez à quelle félicité je me montai et quel fut ensuite mon amusement, lorsque ma belle maîtresse me dit :

(( J'avois juré à votre père de respecter votre innocence. Aussi est-ce Martine que j'ai chargée de la prendre. Je lui ai promis un écu, et pour ce prix mon serment est bien tenu. »

N'étoit-ce point réjouissant, mon père?

La petite laitière avoit gagné un écu; la marquise avoit gagné ma tendresse : il n'y avoit que moi qui avois perdu quelque chose. Quant à vous, je crois que la marquise n'étoit pas fâchée de vous avoir joué ce tour, car elle s'écria en m'embrassant :

(( Ah ! le beau serment qu'a ce cher comte. »

Je n'en demeure pas moins votre fils respectueux.

jEAN-ALCmE DE PuYGIRON.

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