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CHAPITRE IV

LES CHAIVIPS-ÉLYSÉES

L'antiquité considérait les Cliainps-Elysées comme le séjour des élus. Aujourd'liui on n'y trouve plus qu'un seul élu de marque. C'est M. Raymond Poincaré, qui y fait un bail de sept ans. Mais les appelés n'y manquent pas, car ce quartier si éminemment parisien reg-org-e de dames éminemment prévenantes dont le métier consiste à adresser au sexe laid des appels mal dég-uisés.

Pour les premières, l'habitat est complètement distinct du terrain où elles s'entraînent et où surtout elles entraînent les chercheurs d'affection. Bien qu'elles g-îtent en des rez-de-chaussée ou des entresols des rues Marbeuf, Chambig-es, Boccador, elles ont établi leur zone de chasse à dis-

tance respectable de ces voies paisibles et silencieuses. Elles opèrent dans les musichalls et les établissements de nuit. Ce sont les dames de chez Maxim's et les habituées de ces Folies-Berg-ère, ainsi nommées sans doute de ce que les porcs du troupeau d'Épicure y rencontrent des berg-ères qui leur font commettre des folies. Il existe pourtant, non loin de chez elles, un endroit bien parisien où elles prennent leurs ébats, quelques cocktails et, de temps en temps, des billets de parterre. C'est le Palais de Glace. Celle-ci a vite fait de se rompre entre patineurs et patineuses. La plupart de ces dames, d'ailleurs, se gardent de s'aventurer sur la piste unie et étincelante aux lumières. Elles se contentent de tourner en rond tout autour, à la façon du chemin de fer de ceinture, en quête d'une occasion valable de dénouer ladite ceinture et de nouer de profitables relations.

Elles ne sont généralement pas de la première jeunesse et font presque toutes partie de cette vieille garde dont on a dit si justement qu'à l'inverse de l'autre vieille

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garde, elle se rend toujours, mais ne meurt jamais. Elles durent, en effet, chez nous au moins autant que le provisoire. Elles affichent une élégance somptueuse, bien que d'un goût souvent douteux. Ce qu'il Faut, avant tout, c'est qu'on les remarque. Aussi leurs chapeaux, formidablement empanachés, leur servent-ils d'enseigne. Ils signifient nettement : « Ici, on loge à la nuit. » Car elles ne pratiquent qu'assez rarement l'amour diurne, et il est exceptionnel qu'une liaison avec l'une d'elles dure au delà d'une heure ou deux. Leur toilette fait toujours un effet bœuf, et c'est sans doute pourquoi d'aucuns les traitent avec insolence de « veaux ». Elles arborent, au-dessus de leur front plein de superbe, de prodigieux plumets qui laissent bien loin derrière eux tous ceux de l'armée française et même de l'armée italienne. Ce sont les grues parées des plumes de l'autruche. Sur leur poitrine nue elles étalent des bijoux le plus souvent faux. Ah ! s'il n'y avait que cela de faux en elles !

Ces belles dorées sur tranches se débitent

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précisément en tranches, à la façon des melons et des gourdes. Avec elles, la question d'argent est inéluctable comme au restaurant, et le tarif minimum représente lui-même un chiffre assez élevé. « Tu me donneras un petit billet, n'est-ce pas ? Cinquante francs seulement, ça n'est pas cher. Dis que tu me le donneras, mon petit billet ! » Si le pigeon convoité insinue que la demande est un peu forte, son interlocutrice répond par une phrase toujours la même : « Tu sais, mon coco, j'ai beaucoup de frais. » Et ainsi elle s'assimile naïvement, d'elle-même, à un fonds de nouveautés, ce qui est d'ailleurs une illusion, car ce n'est pas généralement par la nouveauté qu'elle brille.

Ce ne sont donc pas leurs caresses que ces débitantes estiment à un plus haut prix que celles des autres, ce sont leurs chapeaux, leurs robes et leurs bijoux. Singulière façon, semble-t-il, de faire payer au client ce qu'on va justement enlever pour lui faire honneur ! Mais c'est le même raisonnement (lue ces patrons de café qui

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VOUS déclarent : « J'ai mis le vermoul à cinquante centimes depuis que j'ai décoré ma salle. » D'ailleurs les faits donnent raison aux Aspasies des Champs-Elysées.

La plupart de leurs adorateurs passagers les prennent pour leur plumage resplendissant, fort peu préoccupés, au fond, de la qualité du gibier, quelquefois assez avancé. Celui-ci pratique admirablement l'art de se mettre en valeur, ou, pour dire plus juste, en valeurs.

Afin de mieux attirer encore la clientèle, notre entrepreneuse de travaux publics se pare d'un nom sonore à particule. Elle a même sur papier de luxe des cartes de visite ou des cartes d'invitation à une petite tasse de thé familiale, qu'elle adresse sans se gêner aux messieurs que le Bottin mondain lui fait supposer être des messieurs très bien.

Nous avions déjà la noblesse de robe.

Elle a fondé la noblesse de chemise. Ses armes, son écu sont réduits à leur plus simple expression : c'est un écu, et voilà tout. Le client sait fort bien que ce nom à

prétention aristocratique ne vient pas précisément des Croisades. Mais, vraie ou fausse, la noblesse impressionne toujours. Cette belle de nuit ne se lève jamais avant cinq eu six heures du soir de son g-rand lit qui vise à l'elTet et n'arrive qu'au toc, tout comme celle qui l'occupe. Le mobilier, les tentures donnent la même impression de clinquant grossier et de faux luxe : peluche grenat, dorures criardes, trop de g-laces. Le petit appartement de deux pièces a généralement été loué en garni et fort cher. Toujours les frais ! Ces frais comportent-ils aussi un petit homme? Quelquefois seulement, et c'est alors un jouvenceau crapuleux, enfant du peuple vicieux et paresseux ou fils de famille déclassé. Quant à l'amant de cœur, on n'en trouve pas trace dans cette Cythère trafiquante où l'on ne fait rien pour rien. Celte vendeuse de sentiment qui n'a pas déjeuné dîne lég-èrement, car pour elle le repas important c'est le souper qu'elle tâchera de se faire offrir, et même à plusieurs exemplaires, si les occasions se présentent. La

toilette est longue. N'oubliez pas que c'est une véritable préparation au combat. Les Peaux-Rouges se peignent avant d'y aller. Cette Parisienne (souvent originaire d'Allemagne ou d'Amérique) en fait autant.

Enfin la voilà sous les armes.

Il est onze heures. Où va-t-elle? A l'Américain, chez Maxim's, à l'Abbaye de Thélème, en bien d'autres endroits encore. On l'y connaît ; elle y a sa table et tutoie les garçons. Tout de suite elle se voue à l'accomplissement du devoir rémunérateur que la maison attend d'elle et qui consiste à faire payer aux consommateurs le plus de Champagne possible. Elle joue alors le rôle inattendu de commissionnaire en vins de luxe uni à celui de bacchante triste. Le liquide d'or pétillant trouve chez elle une réceptivité extraordinaire. A l'inverse de la Vérité, on dirait (pi'un puits habite en elle. Lorsque paraît le jour, elle réintègre ses Champs-Elysées en quelque sapin familier dont le cocher ou le chauffeur ne lui est pas moins connu que le garçon qui l'a servie. Il n'y a qu'un inconnu dans l'af-

faire : c'est le monsieur qu'elle inlrodui' dans son rez-de-chaussée.

C'est tantôt un millionnaire de Chicag-o, tantôt un simple vadrouilleur qui a su faire bonne impression et rég^ler des consommations en souffrance. Celui-ci s'en tirera au meilleur compte possible et sera néanmoins toujours mieux traité que le richard, parce que son toupet a impressionné. On ne lui en demandera pas moins d'abandonner le fond de son porte-monnaie. « Ce sera pour la bonne ! » lui dit-on avec un air de grande dame, mais, avec le peu qu'il abandonne, on fera encore au moins trois dîners.

Pour bien lui prouver qu'on est malgré tout une femme très chic, on lui révélera, à l'occasion, les bijoux et même les titres de rente enfouis précieusement sous le ling-e, dans l'armoire à glace. Amour-propre de carrière qui conduit quelquefois à une fin sinistre. Les assassins de filles galantes fréquentent uniquement, et non sans profit, les rez-de-chaussée et les entresols des Champs-Elysées.

C'est le risque professionnel, heureusement contrebalancé par les largesses du milord chic, auquel ces pratiques hétaïres font payer non seulement le prix de leur corps, mais le Champagne et les liqueurs qu'elles lui font consommer chez elles. Un homme est considéré en raison de ce qu'il peut contenir de boisson, de ce qu'il a le coffre fort, dans tous les sens du mot.

Car ces dames tiennent boutique non patentée de spiritueux. Ce sont les dernières cantinières de la Vieille Garde.

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