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LES ILOTS DE PARIS /|f)
tantes le plus grand respect et les mettent carrément au pas, lorsque celles-ci se permettent d'empiéter sur leur terrain, c'està-dire de prendre leur table au café ou leur ami n'importe où. Elles savent que la discipline qui fait la force principale des armées fait quelquefois aussi celle des aimées.
Remarquez, d'ailleurs, qu'à l'exemple du militaire moderne, l'Aspasie du Champ-de- Mars fréquente volontiers l'élément civil. Elle aime le panache, mais pratique sans difficulté le panaché. Parfois aussi, il lui arrive de donner comme collaborateur inavoué à son capitaine ou à son lieutenant quelque sémillant sous-ofF demandé de préférence à la cavalerie. Ferriim est quod amant j disait le poète : le fer, voilà ce qu'elles aiment. Elles en trouvent chez les cuirassiers plus que dans n'importe quelle autre arme. A l'occasion, le collaborateur en question se réduit à un simple troubade de bonne famille et de g-ousset plutôt g-arni ou, plus simplement encore, à l'ordonnance de l'amant g-alonné. Parmi ces guer-
riers préposés au ménage, il se trouve plus d'un débrouillard pour faire non seulement le lit, mais la femme qui couche dedans.
Certaines spécialistes s'adonnent plus particulièrement au sous-officier ou au jeune bourgeois tout juste pourvu du grade de bibi de deuxième classe. Celles-ci montrent g-énéralement plus de fantaisie, plus de spontanéité, plus de bohème. Leur vie ressemble moins à un règlement et elles arrivent même à en oublier parfois celui de leurs honoraires. Elles habitent le plus souvent en garni et même à l'hôtel. Ce sont elles qui peuplent aujourd'hui de visages souriants et jeunes ces caravansérails assez peu luxueux que les expositions ont fait surgir autour du Champ-de-Mars et le long des spacieuses avenues décorées de noms d'hommes de guerre. Gentil aimant, elles attirent invinciblement les armes et ceux qui les portent. Après avoir inspiré un léger caprice, elles finissent par devenir celles pour qui on manque l'appel, pour qui on saute le mur. Et cependant, bien loin de pousser le soldat à l'insoumission
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comme Carmen, elles le rappellent maternellement au sentiment de ses devoirs :
« Voilà le clairon qui sonne! Tu vas être en retard. Il faudra encore que je parle à l'adjudant pour toi! » Car cette observatrice de la consio-ne possède d'utiles relations, et il est souvent moins sûr de s'adresser à Dieu qu'à ses seins.
Enfin, au dernier échelon de cette hiérarchie féminine, il y a la fille à soldats, arrière-petite-fille de la ribaude qui suivait les gens de g-uerre du moyen âg-e, pauvre marchande de caresses à des prix défiant toute concurrence. Dam, le prêt, c'est le prêt, et on ne peut se montrer exigeante avec des clients qui touchent un sou par jour. Aussi, à quels marchés étrang-es, à quelles astucieuses combinaisons en arrive l'infortuné pioupiou, dépourvu de payse, et qui se sent néanmoins en mal d'aimer I II finit quelquefois par s'en tirer avec six sous et un couteau, à moins qu'il ne mette à profit le bon de tabac ou la boîte de cirage réglementaire. Heureux ponqiiers gratuitement chéris des cuisinières! For-
tunés municipaux recherchés des ménagères coupables et généreuses !
C'est surtout à Grenelle que la fille à soldats exécute ses manœuvres d'approche et ses prises de contact. Le plus généralement on la rencontre dans la rue, cette peu confortable auberg-e des pauvres amours, mais elle fréquente aussi dans les bars et dans des établissements quelque peu borgnes oii l'on boit et où l'on danse, continuateurs déchus de ces bals du Grand Vainqueur, du Salon de Mars, du Tambour-Major, qui assistèrent aux triomphes chorégraphiques des séducteurs en uniforme retour de Crimée, d'Italie, du Mexique.
Marie-mange-mon-prêt ne va jamais qu'en cheveux. De mémoire de sergent rempilé et même d'invalide, on ne l'a jamais vue en chapeau. Hélas! c'est tout juste si elle aura une chemise, quand elle ira finalement s'échouer dans quelque maison, hospitalière bien qu'assez peu close, du boulevard de Grenelle ou de l'avenue Lowendal. Là, elle reprendra pour son compte la Fille Élisa, elle se consacrera
plus spécialement au bonheur d'une arme préférée, infanterie, cavalerie, artillerie ou g-énie. Et nous avons en plus aujourd'hui l'aviateur, que ces dames portent naturellement aux nues.
De rengagement en reng-agement, elles vont gagner leurs chevrons. Elles font leur service sans hésitation ni murmure. Elles sont au lit comme à l'exercice. Mais voici enfin venu le moment où elles peuvent aimer tranquillement. De quelque pimpant fourrier à moustache fine, voire même d'un simple petit soldat imberbe, elles diront avec une fierté et un sentiment sincère : « C'est mon amant. » Rien de plus vrai que cette naïve déclaration malgré son apparence d'ironie, car, de même que c'est au milieu des foules indifférentes qu'on goûte le plus complètement la solitude, c'est à l'abreuvoir public, dans la ruée négligeable des consommateurs qu'une femme arrive, de la façon la plus exclusive, à se vouer à une unique pensée d'amour.