PREMIÈRE PARTIE
Les impôts Achour et Hockor dans le beylik de Constantine, à la veille de l’occupatior française (Octobre 1 837)
Avant la prise d'Alger, l’organisation administrative et fiscale de la Régence était dominée par les deux considérations suivantes : les Turcs, très peu nombreux, devaient maintenir dans l’obéissance une population indigène importanteet toujours prête à se révolter ; d'autre part, le Gouvernement de la Régence ne recevait aucun subside de la Métropole et devait se suffire à lui-même. Le seul but poursuivi par les Turcs à l'égard des indigènes était d’en tirer les ressources les plus considérables pour pourvoir aux besoins du Gouvernement d'Alger et aussi pour assurer de larges revenus à la hiérarchie de fonctionnaires ottomans établis sur le pays et qui d’ailleurs n'avaient pas de traitements réguliers. On ne les voit jamais chercher à s’assimiler les peuples soumis, qui avaient pourtant les mêmes mœurs et la même religion qu'eux.
Pour arriver, malgré leur petit nombre, à exploiter les populations de l’Algérie, les Turcs firent appel à certaines tribus indigènes qui devinrent leurs auxiliaires ; moyennant certaines exemptions ou atténuations d'impôts, ces tribus, appelées tribus maghzen, prêtaient main-forte aux agents du beylik pour faire rentrer les redevances payées par le restant de la population, qui formait les tribusrayas. De là la division des habitants du beylik
AU
entre deux grandes catégories : 1° une aristocratie comprenant les descendants des conquérants, les Arabes de pure race et leurs auxiliaires : Turcs, Koulouglis, Djouads ou Douaouda (nobles d’origine militaire, presque tous descendants de la première ou deuxième invasion); rayas annoblis par le service militaire ; 20 d'autre part, la plèbe, les rayas, laboureurs et pasteurs, travaillant au profit de la première caste (1).
De même que cette organisation sociale, l’organisation politique et administrative avait pour objet avant tout la levée de l'impôt. On sait que la Régence était divisée en trois beyliks : Oran, Titteri et Constantine. « Le bey, disent MM. Federmann » et Aucapitaine (2), n’était en réalité qu'un fermier qui prenait » en régie, moyennant abonnement fixe payable par fractions » et à ses risques et périls, l'administration du pays. » Pour ce qui est du beylik de Titteri, tous les six mois, en avril et à la fin de l'automne, le khalifa du bey, tous les trois ans le bey lui-même, se rendait à Alger pour porter au Gouvernement central les revenus de la province: c’est ce qu’on appelait le Denouch. Les choses se passaient d’une façon analogue à Oran et à Constantine.
Chacun des trois beys gouvernait comme il l’entendait la province placée sous son autorité ; le dey n’intervenait dans l'administration intérieure du beylik qu’à une seule occasion : annuellement, trois colonnes mobiles, appelées mehalla, partaient simultanément d'Alger après le paiement du Denouch (fin avril) et se rendaient dans chacune des trois provinces pour y activer la rentrée des impôts, particulièrement des contributions autres que l’achour, et notamment pour obtenir leur paiement de certaines tribus éloignées qui relevaient nominalement des beys, mais en fait ne leur obéissaient nullement.
La prise d'Alger mit fin à cet état de choses ; les deys disparurent, les beyliks d'Oran et du Titteri ne leur survécurent guère et firent bientôt place à la puissance d’Abd-el Kader.
(1) FEDERMANN el AUCAPITAINE, Notice sur l’histoire et l'administration du beylik de Titteri (Rev. Afr., t. 1x, 1865, p. 117). (2) FEDERMANN ef AUCAPITAINE, ébidem, p. 289.
til
Au contraire, le beylik de Constantine devait se maintenir jusqu’en octobre 1837, époque à laquelle les troupes françaises en occupèrent définitivement la capitale.
Quels étaient alors les impôts que nous trouvâmes perçus par les Turcs dans le beylik de Constantine, et d’après quelles règles s’en effectuait la levée, tel est le sujet de cette première partie de notre étude. Nous consacrerons le premier chapitre à l’organisation administrative établie par les Turcs pour la levée de l'impôt dans le beylik; puis nous verrons, dans le chapitre second, quels étaient les impôts perçus sur les terres et qui formaient en réalité le seul impôt régulier.