INCERTITUDES CLINIQUES
Dans les traités classiques on considère habituellement l’amibiase intestinale comme le type de la recto-côlite ; recto-côlite ulcéreuse ‘engendrant un syndrome net, précis, classique : dysentériforme.
Cette attitude est dangereuse et risque — sous nos climats, où les formes atypiques de la maladie sont la règle — d’égarer le diagnostic. Ce fut le mérite de mombreux auteurs contemporains de montrer combien la réalité nous éloignait de la conception classique ; et, comme l’écrit notre maître le DT Raoul Bexsaube, 1l devient banal aujourd’hui de dire que l’amibiase intestinale peut se présenter sous les formes les plus diverses et que ce polymorphisme des signes cliniques explique bien des erreurs de diagnostic.
Dès maintenant nous soulignerons que ce que nous venons de dire pour l’amibiase autochtône se trouve également vrai pour l’amibiase coloniale, et SPÉDER, de Casablanca, écrivait en 1931: «La dysenterie amibienne, dans sa période aiguë comme
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dans ses formes chroniques graves, est de diagnostic clinique relativement facile : il s’agit d'y penser. Par contre, dans ses formes larvées, d'emblée chroniques ; dans ses formes à crises suraiguës au cours d’une amibiase intestinale chronique ignorée ; dans ses formes à évolution subaiguë mais à symptomatologie fallacieuse, le diagnostic est presque toujours extrèmement délicat et pendant longtemps. »
De nombreuses observations sont venues démontrer le polymorphisme des symptômes de l’amibiase intestinale et la fréquence des formes frustes, larvées, bâtardes ; toutes formes dont la symptomatologie et l’évolution clinique ne rappellent que de loin le tableau classique, on s’en écartent absolument. Dans certains cas, en effet, le tableau clinique réalise des formes spéciales au point de masquer totalement les symptômes cardinaux de la maladie ; parfois des signes secondaires prennent une importance telle qu'ils concentrent sur eux l’attention et font errer le diagnostic ; enfin, une infection surajoutée, un parasite ou un germe microbien associés à l’amibe pathogène, peuvent donner lieu à un syndrome diarrhéique dont ils paraissent être la cause principale (Formes camouflées de Ravaur).
On peut ainsi se trouver en présence de crises aiguës comme de cas chroniques, et, à côté des formes classiques, pures ou associées, on observera les aspects cliniques les plus divers : des formes suraiguës, septicémiques ou cholériques, à l’entérite
banale ; de l’appendicite chronique ou d’une rectite douteuse à la simple constipation rebelle.
Chez un ancien colonial ou chez un sujet dont lamibiase intestinale a déjà été reconnue, le dépistage sera facilité. Mais chez un malade autochtône faisant une crise dysentériforme aiguë ou porteur d’une affection intestinale chronique qui ne fait pas sa preuve, on devra toujours penser à l’amibiase intestinale.
QuereiLnAc résume dans sa thèse : « En somme, l’amibien n’est pas forcément un colonial et, qui plus est, l’amibiase intestinale peut même n'être Jamais dysentérique. »
Restreimdre l’amibiase intestinale à une rectocôlite au syndrome dysentérique nous semble aussi inacceptable aujourd’hui que de mettre en doute sa localisation initiale au côlon. Comme l’écrivent CarLes et Bonnin : (L’amibiase intestinale est avant tout une côlite. C’est au niveau du gros intestin que se fixe l’amibe dysentérique. C’est là qu’elle pullule et détermine les lésions dysentériques typiques. C’est là également qu’elle prend sa forme végétative... Quelle que soit la variété de l’essaimage, le point de départ essentiel, le substratum anato-
mique de la maladie est et reste avant tout le gros intestin. »
On a discuté pour savoir en quel point du côlon se PDT . , Q 3 fixait électivement l’amibe pathogène, sans que cette
question soit entièrement éclaircie à l’heure actuelle. Longtemps on a cru avec les classiques à la localisation basse, sur la partie terminale du côlon ; on a ensuite incriminé le transverse et surtout le cæcum.
Classiquement, on faisait du recto-sigmoïde le nid de l’amibiase intestinale et le Pr CHaurFrarD écrivait : € Dans 81 9% des cas on trouve des lésions sur la dernière portion du gros intestin et cette notion est d'importance capitale, car le rectum est directement explorable pendant la vie par la rectoscopie. »
Mais dans nombre de cas les examens rectoscopiques demeuraient négatifs et aucun trouble rectosigmoiïdien n’attirait l'attention, tandis que les malades signalaient une sensibilité de la fosse iliaque droite et que l’on trouvait une localisation douloureuse au cæco-ascendant.
Des examens de pièces opératoires ou anatomiques permirent de déceler des amibes accumulées dans la sous-muqueuse, qui apparaissait alors comme le réservoir principal des parasites. Pour certains auteurs — dont Brumpr et RAacner — le cæcum devenait le lieu de prédilection de la stagnation amibienne durant les phases de latence.
Morexas, Huarp, ont également souligné l’importance des lésions cæcales ; — le dernier de ces auteurs précise même que «le nid de l’amibiase intestinale chronique est dans le cæcum, non pas
dans le recto-sigmoïde ».
Il devient dès lors bien difhicile de conserver à
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l’amibiase intestinale sa détermination recto-colique exclusive.
Rectite, recto-côlite ou côlite ? Ce que l’on appelait la dysenterie amibienne apparaît plutôt, ainsi que l'écrit Paul CHÊKE : « comme une côlite, dont le syndrôme rectal ne serait parfois qu’un retentissement fonctionnel ».
En somme, tout le gros intestin est susceptible d’être intéressé, et l’amibiase intestinale réalise une côlite :
— Soit segmentaire ; souvent recto-sigmoïdienne, mais pas toujours ;
souvent aussi cæcale.
— Soit généralisée ;
— Soit localisée et pouvant alors donner des formes tumorales.
Dans ce cadre ainsi extrêmement élargi de l’amibiase intestinale, les côlites aiguës, qui constituaient autrefois tout ce que nous connaissions de la maladie, occupent une place de moins en moins importante, à mesure que nous connaissons mieux les manifestations chroniques.
Le schéma évolutif classique s’est progressivement démembré.
L’amibiase intestinale est avant tout une affection chronique avec possibilité de poussées aiguës —