‹ Les incrustations décoratives des cathédrales de Lyon et de VienneChapitre 15 sur 44 · CRIER · texte numérisé non relu

CRIER

F16. 63. — Tympan de la porte latérale de Saint-Pierre-de-Reddes (Hérault) (x siècle).

Quoique moins répandus qu'en Italie, les procédés d'incrustations ont revêtu en France des formes assez variées pendant le cours du moyen âge. Les marbres et les pierres de couleur ont notamment été utilisés sous forme de mosaïques et d’incrustations, mais de manière accidentelle, à la décoration monumentale.

On cite, par exemple, les curieux fragments de mosaïque représentant des papillons aux éclatantes couleurs, incrustés dans les colonnes monolithes du chœur de l'église abbatiale de Vézelay, 1198-1206, afin de dissimuler certains défauts de la pierre. Aujourd’hui, les cubes de mosaïques ont disparu; il ne reste plus que la silhouette des creux. La mosaïque fut parfois employée dans la décoration des pierres tombales, comme celle de l'évêque Frumauld, mort en 1180, trouvée dans les ruines de l’ancienne cathédrale d'Arras (fig. 64). La figure du défunt, creusée dans la pierre, y est représentée en mosaïque de marbre d’une puissante coloration, se détachant sur un fond d’or. La célèbre tombe de la reine Frédégonde, autrefois à Saint-Germain-des-Prés, aujourd’hui conservée à Saint-Denis (fig. 65), est obtenue par une technique assez

ré

spéciale. L’effigie dessinée d’une façon très rudimentaire sur une pierre de liais a été

creusée assez profondément, aissant seulement en relief les principaux contours. Les creux urent remplis d'une multitude de fragments de marbres mulicolores, encastrés dans un lit de ciment dans lequel on inroduisit des lamelles de cuivre, disposées sur champ, comme un cloisonnage, afin de détailler es formes. La tête et les extrémités, réservées sur la pierre, ressortent sans détails sur le

ond de mosaïque et devaient être peintes ou recouvertes de plaques de métal gravées et

émaillées !.

Le verre, à côté des pierres

polychromes et des marbres de

couleur, avait été employé en

64 — Tombe en mosaïque de France à des décorations in- Fic. 65. — Tombe de ‘évêque Frumauld (xn° siècle). 2 N 31 / à Frédée el Saint Dents eusiées dés létoqne Mmérovin MERE à Sens,

gienne. On en trouve des traces remarquables dans l'Hypogée Martyrium de Poitiers, découvert en 1878 par le R. P. de la Croix et que l’on croit remonter à la première moitié du vir siècle ?.

Les pierres des chambranles de la porte, de la grande marche (fig. 66), de la colonnette d’entrée et des châsses (fig. 67) de ce sacellum sont abondamment décorées d'inscriptions et d'ornements dont les creux conservent des traces d’enduit

rouge sombre. Dans les intervalles des lettres, dans les lobes des rosaces, au travers des rinceaux des feuillages, sur les ailes des anges et sur les plates-bandes encadrant les sculptures, des évidements ont reçu de nombreux fragments de verres bleu foncé, vert émeraude, violet, blanc laiteux, fixés à l’aide de mortier. On en compte plus de quatre cents. Ces fragments d'origine romaine n'étaient autres que des débris de vases de verre, provenant de sépultures, trouvés sur place, et ainsi utilisés pour composer

‘Nous empruntons la reproduction de ces deux tombes aux belles planches de J. Gailhabaud, l'Architecture du V° au XVI siècle.

? P. C, de la Croix, Hypogée Martyrium de Poitiers, F. Didot, M. D. CCCLXXXIIL.

à peu de frais une décoration d’apparence précieuse. On ne saurait assimiler ce décor à la mosaïque d’émail, car c’est une ornementation d’un genre tout particulier. La reconstitution de ce curieux hypogée figure au musée de la Société des Antiquaires de l'Ouest, à Poitiers.

Fic. 66. — Grande marche incrustée de verre, Hypogée Martyrium de Poitiers (vi° siècle). Un précieux exemple d'incrustation appliquée à un objet mobilier — le seul connu en France avant le xm° siècle — est l'autel de Saint-Guilhem-du-Désert

(fig. 68).

Cet autel, souvent signalé et décrit!, est une des principales curiosités de cette antique abbatiale située entre Lodève et Montpellier, fondée dans un étroit vallon des Basses-Cévennes par un vaillant capitaine de Charlemagne, Guilhem, duc d’Aquitaine.

Placé dans une chapelle latérale très obscure, à gauche du chevet de l’église, il n’est guère visible qu’à la lueur des cierges. Son parement antérieur, sous la table, est divisé en deux panneaux encadrés d’une riche bordure en rinceaux, encadrement qui constitue la seule ornementation des parements latéraux,

L'ornementation des bordures, aussi bien que les deux sujets du parement antérieur, est creusé, à 3 ou

4 centimètres de profondeur, et les vides sont garnis d’une marqueterie de verre posée sur bain de plâtre. Les tons de ces verres, très sombres, sont le rouge, le bleu et le vert, mais le

temps les a tellement matés qu'i S) FiG. 67. — Devanture de châsse incrustée de verre. paraissent monochromes. Leur pâte, Hypogée Martyrium de Poitiers (vi® siècle).

très veinée, rappelle assez celle des vases d'origine romaine, ou encore certains smalts employés dans la mosaïque de verre.

! Le Ricque de Monchy, Nofice sur l'Autel de Saint-Guilbem-du-Désert, Montpellier, 1857. — Révoil, Architecture romane du midi de la France, t. II. — Enlart, Manuel d'archéologie française, t. 1, Architecture religieuse, p. 738.

Les pièces de verre qui composent cette décoration, d'une admirable précision de coupe, affleurent le marbre et laissent presque invisibles les joints. Cette perfection est d'autant plus surprenante que l'emploi du diamant était inconnu aux xn° et x1n° siècles. Les verres, d'épaisseur assez forte, ont dû être coupés au fer rouge, suivant la méthode employée par les peintres-verriers de cette même époque. La pince dite égrugeoir venait, il est vrai, en aide au praticien, mais cet outil laisse sur les bords des pièces des rugosités dues à la chute des éclats ; c'est même l’un des signes qui

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Fic. 68. — Autel de Saint-Guilhem-du-Désert (fin du x1° siècle).

permettent de reconnaître les pièces anciennes dans les restaurations des vitraux. Ici la section du verre est d’une franchise et d’une netteté absolues et les morceaux s'incrustent dans leurs alvéoles avec une précision parfaite. Une grande partie de ces verres a malheureusement été arrachée. Les figures 68 et 69 nous dispensent d’une longue description. Sur les personnages des deux panneaux, une gravure au trait redessine les plis et les détails principaux. Le verre qui remplit les fonds de ces deux sujets est d’un bleu très soutenu et vert sombre. Le dessin des arabesques d’encadrement est d’une grande richesse et surtout d’une remarquable liberté. On y sent l’absence de tout poncif; les vides et les pleins sont parfaitement équilibrés et l’artiste a laissé libre cours à son ciseau.

On a fixé la date de cet autel à 1138, mais le caractère de la décoration tendrait plutôt, croyons-nous, à la reporter à la fin du xu°, peut-être même au commencement

du xu° siècle.

Au siècle dernier, on pouvait encore reconnaître des morceaux de pâtes de verre incrustés dans les yeux des têtes qui ornaient certains médaillons de la corniche nord du xu° siècle, de l’église Saint-Paul, à Lyon.

FiG. 69. — Autel de Saint-Guilhem-du-Désert : fragment des panneaux latéraux. (Musée de l’abbaye.)

Le même procédé a été emp'oyé sur les chapiteaux de la nef et le grand bas-relief du Jugement dernier de la cathédrale d'Autun. Des globules de matière noirâtre, introduits dans les yeux des personnages donnent à ces figures, bizarres et tragiques, une étonnante intensité d'expression.

FiG. 70. — Chapiteau incrusté de plomb, ancien Fi, 71. -— Chapiteau incrusté de plomb, ancien cloître de Saint-Pons (Hérault). cloître de Saint-Pons (Hérault).

L'ancien cloître de l'abbaye de Saint-Pons de Thomières, dans l'Hérault, ruiné par les calvinistes en 1367, était enrichi de curieux chapiteaux de marbre blanc, aujourd'hui dispersés, soit au Musée de Toulouse, soit chez des particuliers. Plusieurs de ces chapiteaux du xu° siècle offrent cette curieuse particularité d'être incrustés de menus fragments de plomb, refoulés au marteau, notamment dans la prunelle des yeux, à l'extrémité des feuillages et sur les détails du costume des personnages (fig. 70, 71

4 De Soultrait, Considérations archéologiques sur les églises de Lyon. Discours de réception à l'Académie de Lyon, 21 juin 1850 (Mémoires de l’Académie. — Revue du Lyonnais, nouvelle série, XIX, 1850, p. 108).

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