‹ Les indépendants, 1884-1920Chapitre 11 sur 48 · I,ES INDÉPENDANTS · texte numérisé non relu

I,ES INDÉPENDANTS

le cul ouvert et découvert, fientant d’épouvante, à pleines bouses I

Rappelons-nous ces autres grandes œuvres ; Hop-- Froçj) V Entrée du Christ à Bruxelles^ sur un humble âne^ au milieu d’un ignoble peuple, qui braille et qui se soulage à larges fesses!

Et ce sont là des eaux-fortes ! et les peintures d’Ensor ne sont pas moins admirables, d’une originalité bizarre et capricieuse, échappant à toutes les recherches pour découvrir une influence, un maître même lointain.

Par contre, je l’avoue, quelle tendresse vous avez accordée, Ensor, aux paysages, aux arbres, aux villes! Votre âme est devenue soudainement chaste, blanche, amusée par les mille détails des nuages, des toitures, des moulins, des brindilles toutes givrées de bonheur? Vous avez alors aimé de tout votre cœur les barques aussi, les barques échouées et celles qui prennent le vent; vous avez aimé même les immeubles bêtes, les boulevards de Bruxelles et d’Ostende ■— et je ne sais quelle maisonnette à Mariakerke, où vous avez là, en effusion d’amour, pleuré tout votre fiel, tout votre dégoût de la trogne humaine!

LAUTREC. — La forte expression de Daumier : il faut être de son teynps! eut pour Lautrec tout son sens.

Comme hier Constantin Guys, Lautrec, en effet, reste le peintre le plus véridique et le plus singulier de toute une époque que l’on peut, assurément, appeler l’époque du plus grand Montmartre », donc du «plus grand Paris » ; car, si l’on en croit Salis, Montmartre était alors ni plus ni moins que le « cerveau de la France », que dis-je, le « cerveau du Monde! »

11 n’est point de nom de peintre plus populaire que celui de Lautrec dans, ce coin de Paris qui flamboie de la place Clichy à la place Pigalle. Car ces filles, par exemple, qui passent, mais ce sont celles précisément

que Laiitrec a dessinées ! A peine le chapeau et la « pelure » diffèrent; mêmes yeux agrandis et mêmes lèvres trop rouges. Il les a marquées pour longtemps.

Aussi, que de fois, dans les cafés de Montmartre, à l’heure de l’apéritif, on entend ce nom : Lautrec ! C’est qu’il évoque bien pour les assidus tout un Montmartre brillant, tout le passé d’un Paris singulièrement ardent et vraiment alors emphatique.

Selon une vive expression vulgaire, Lautrec eut tout de suite, « dans le sang », Montmartre. Ce quartier, au cours de sa brève vie, il ne le quitta guère que pour quelques mois d’ét,é.

Montmartre — Terre promise ! Oui, ce nouveau Chanaan lui offrit tout ce qu’il chérissait : des gens pittoresques et une excessive liberté de mœurs. Cette Terre promise, ce cloaque plutôt où fourmillaient toutes les vermines, l’avait envoûté. Et ce qu’il avait à y découvrir! Il existait, cependant, d’autres peintres déjà à Montmartre; les cafés et les brasseries en regorgeaient à l’heure de l’absinthe; et des gens de génie, sans doute, à les entendre vociférer, en frappant, de durs coups de poing, les tables. Comment tous ces « tapissiers » n’avaient-ils pas vu l’éclat, l’inédit, le bizarre de tout ce qui les entourait? Comment tous avaientils pu passer sans un regard près de tant de choses extraordinaires ?

Car c’était alors un Montmartre terriblement vivant et « loufoque ». De \di Boite à Salis à V Ane rouge^ du CloudLXX Divan Japonais^ une cohue de nigauds allait, venait, pirouettait et se renouvelait. Les bals foisonnaient et pompaient toute la jeunesse des boutiques. On s’entassait, on s’écrasait chez Sarrazin ; — • et s’il y eut jamais un être comique, un di'ôte de corps, ce fut bien ce petit homme brun, porteur d’un éternel pince-nez et ' ex-inarchand d’olives.

Je l’évoque en cette minute, et je me souviens que ce

LES liNDÉPENDÂNTS

« louffial » à figure de comptable disait des vers et avait surtout une peur affreuse de la police.

Quand, dans son sous-sol, installé sans confortable, on criait trop fort, Sarrazin, la voix sourde, les mains en avant, se précipitait: « Messieurs! Messieurs! je vous en prie! la 'police ! » A quoi, la noble assemldée hurlait davantage; et le « taffeur » battait en retraite.

Il draina beaucoup d’argent dans son locatis; mais un jour il s’en laissa conter; il voulut changer, embellir sa « tôle » ; et, simplement, ce fut la faillite. Montmartre n’aime pas le luxe.

Et c’est pourquoi, à côté de l’orgueilleux Moulin- Rouge, le Moulin de la Galette prospérait, quoique délabré. Toutes les gamines de la Butte y proposaient leurs secs appâts et leurs impudeurs na'ives, près des grandes sœurs collées aux accroche-cœurs des beaux Julots. On y buvait du vin dans des saladiers, et l’on payait les danses. C’était un Imuge fumeux, étonnant et rare. Mais les peintres de Montmartre ne le voyaient pas; et ce fut Lautrec qui nous le magnifia.

Il travaillait avec un entrain régulier. Même au Café de la Place Blanche et au Rat mort^ perdu dans un tumulte, il paraphait sans cesse des types, avec quelques indications du crayon et du pouce, de ce mouvement répété en touches, si amusant pour ceux qui l’ont vu faire.

Et c’était toujours une suite de croquis caractéristiques et, comme on dit familièrement, très ressemblants. Du reste, sa mémoire des formes, des tares particulières à chaque individu observé, fût-ce un instant, était non moins surprenante. Souvent, par exemple, il lui arrivait de vous demander : « Quel est le nom du type qui nous a parlé l’autre jour au IMoulin? » Et si l’on cherchait, si l’on questionnait : « Comment est-il ?» Vite, d’un coup de crayon, avec quelques traits, écrasés ici, affermis là, il campait irrésistiblement le bonhomme, vous faisant crier ; « Mais c’est un tel! »

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