DANSEUSE
Bientôt, tout Montmartre connut Lautrec. Outre que son physique le singularisait^ il rôdait avec une curiosité insatiable, si bien qu’on le voyait à peu près partout, souvent avec ses camarades : les peintres Charles Maurin, Gœneutte et Zandomeneghi.
.Sa mise était correcte, jamais excentrique. 11 y avait, du reste, un tas de choses très ordonnées en lui. Je puis dire que si, vers la fin de sa vie, il devint bohème, c’est qu’il y fut contraint par les circonstances mêmes d’une existence très agitée, car il eut longtemps des goûts d’intérieur très bourgeois. Ses amis se souviennent de ce Lautrec-là, très ponctuel quand il allait à l’imprimerie pour le tirage de ses lithographies ; très exact aussi pour tous ses autres rendez-vous.
Tristan-Bernard, qui fut, avec le sculpteur Carabin, son ami le plus fidèle, lui a consacré, un joui*, ce portrait peu connu :
« Que ce grand petit homme était un individu prodigieux !
« Quand, si jeune encore, il nous a quittés, quelqu’un a dit que ce n’était pas une mort, et que cet étrange Lautrec était simplement rendu au monde surnaturel.
« Depuis qu’il a disparu, et que nous ne pouvons plus fréquenter que son souvenir que nous arrivons à fixer, avec qui nous nous familiarisons, nous connaissons mieux cet homme admirable; nous découvrons maintenant que Lautrec ne nous paraissait surnaturel que parce qü’il était naturel à l’extrême.
« C’était vraiment un être libre. Mais il n’y avait aucun parti pris dans son indépendance,
« 11 ne méprisait pas les idées toutes faites : il n’en subissait en aucune façon l’autorité. Mais le dédain qu’il avait pour elles était si peu systématique qii’il lui arrivait très bien d’en adopter une à l’occasion^ si elle lui avait semblé justifiée. Les opinions de ce véritable indépendant pouvaient fort bien se rencontrer, par le fait du hasard, avec celles de tout Je monde. C’était
parce qu’il suivait son libre chemin, qu’il se trouvait inopinément sur la promenade publique, où il n’était attiré par aucune habitude sociale ni par l’heure de la musique.
« C’était surtout dans le choix de ses plaisirs cjue se décelait son originalité, c’est-à-dire son indépendance. Nulle part, en effet, le despotisme social n’est si rigoureux que sur le chapitre des distractions. Que les hommes, pour penser, se conforment au règlement général, il importe guère, car ils ne pensent pas énormément. Mais ils ont si peu le droit de s’amuser à leur guise, même de la façon la plus innocente, que nous sommes tout honteux d’un divertissement qui n’est pas sur la liste consacrée, théâtre, courses, dîners au restaurant, promenades en automobile, ébats sentimentaux, bridge et visites des musées. Une nuit, après un souper copieux, j’ai recueilli la confession d’un ami qui, le rouge au front, m’avoua que sa plus chère distraction était de lire le Bottin de l’étranger, et qu’il n’arrivait pas à se coucher le soir, sans avoir noté la population d’un certain nombre de villes d’Amérique et l’altitude de quelques sommets.
« Les collectionneurs sont un objet de dérision pour ceux qui ne sont pas des collectionneurs.
« Ils ne se réhabilitent qu’à l’hotel Drouot, quand leur vente atteint un beau total.
« Pour ceux qui choisissent leurs plaisirs en dehors du programme approuvé, nous avons des termes de mépris tout faits : ce sont des maniaques ou des êtres puérils. J’aime beaucoup, pour }na part, les gens qui font preuve de puérilité, parce que ce mot signifie pour moi ingénuité et liberté.
« Lautrec, lui, s’amusait dans la vie avec la liberté souveraine d’un petit garçon dans un square. Il était notre bout-en-train, tyrannique comme ces organisateurs de huit ans, qui, autour des pelouses, inventent et dirigent des jeux.