LES LN DÉ PENDANTS
« Un jour, il avait l’idée de jouer au barman. Il i[istallait un comptoir dans l’appartement d’un ami, endossait une veste blanche, et, toute la soirée, nous offrait impérieusement des consommations anglaises de son experte fabrication.
« Je vous le dis (termine Tristan-Bernard), ce-petit homme était le maître du bord et ne suivait que sa loi. Si l’on adopte la fameuse définition : l’art est la nature vue à travers un tempérament, on a cette garantie que le tempérament de Lautrec était vraiment libre. »'
L’œuvre la moins importante de Lautrec, c’est jassu-^ rément un enchantement. Dès l’instant qu’il posséda son originalité, personne n’eut une plus rare grandeur de style.
Voici un peintre qui entre, par exemple, dans des maisons closes, et qui peut réaliser des tableaux plus « distingués a que tous ceux que l’on voit ailleurs^ autour de soi! Ce n’est môme pas familial, simple, sentimental, comme tout ce qui se passe dans les « Maisons Tellier et Philibert »! C’est quelque chose de plus, de beaucoup plus, — c’est d’une haute noblesse !
Tels de ces tableaux-là ne le cèdent point aux meilleurs Degas. Et encore Degas n’a jamais mis en œuvre cette noblesse d’interprétation dont Lautrec put être, à juste titre, très orgueilleux. Toutes les femmes peintes par Degas sont des créatures simiesques ou bati'aciennes, aux hideuses faces. Lautrec a vu des femmes encore plus accablées par d’inexorables tâches; mais, il s’est chaque fois ressaisi; et toutes ses œuvres, en ce sens, témoignent de sa généreuse [)itié.
C’est que Lautrec a beaucoup aimé la vie; et il la recherchait partout, dans la rue, au cirque, dans les
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bars et dans les coulisses des théâtres. Peintre émerveillé de la vie moderne, il a été plus inquiet, j)lus désireux de toucher à tout que quiconque. Celui-ci s’est spécialisé dans les danseuses; celui-là a trouvé une renommée en débusquant sans relâche les filles ; mais, Lautrec, que n’a-t~il pas dessiné? Danseuses, filles, chevaux de courses, numéros de cirque, cabotins, voitures, etc., il a tout interprété avec une force singulière et avec un talent sans égal. Ses tableaux, ses dessins, aujourd’hui, forment une œuvre historique, et déjà classique. Il est le peintre de toute une époque!
Ses œuvres doivent toujours « monter », comme on dit en argot de salle des ventes. Elles se classent telles que de robustes œuvres représentatives et caractéristiques. Sans doute, certains autres peintres auront également voix au chapitre quand il s’agira d’établir le bilan pictural de notre temps; mais, parmi les peintres de mœurs, qui sera comparable à Lautrec ?
La nature, qui le supplicia physiquement, le doua, en revanche, des plus enviables qualités morales. Il était généreux, sans calcul; et tout le passionnait. C’est pourquoi il a fait, par exemple, de simples portraits d’enfants, exécutés avec une conscience infinie. Il n’eût pas mieux travaillé, ma foi! pour le roi de Prusse ou pour un milliardaire d’outre-Atlantique. Je sais bien, certes, que ses modèles habituels, les filles, trouvèrent d’emblée la plus large place dans son cœur. Et cela et tout le reste est si visible qu’il serait vain d’expliquer ici, selon le mode habituel, les œuvres de Lautrec. Les considérer, les comprendre soi-même, avec sa propre tournure d’esprit cela est préférable. Ses peintures sont, d’ailleurs, si éloquentes, d’un dessin si personnel, si fortement significatif, que tous les artifices d’écriture, pour les commenter prolixement, sont négligeables. Il n’y a pas, ici, des anecdotes historiques à raconter, des rébus à expliquer: — c’est delà vie transposée par un véritable maître, beaucoup de vie, toute la
vie. Il suffit de regarder, de méditer ; et l’on comprend comment Lautrec est haut parmi les plus hauts,
Le Moulin-Rouge, qui succédait au Bal de la Beine Blanche, allait être réservé à la glorification du peintre Henri de Toulouse-Lautrec.
Entré là, il allait trouver toutes les tares physiques parmi ces hommes et parmi ces filles. Les bals achalandés ne sont pas des haras. Aucune sélection n’y est imposée. Aussi, liti, il y évoluerait également à l’aise; et n’y ayant point motif d’être taciturne, il pourrait songer à de claires œuvres expressives et neuves.
Elle date de cette époque l’idée que Montmartre est de tout Paris, le seul endroit où l’on s’amuse. Il n’y avait alors cependant aucun de ces restaurants de nuit qui, aujourd’hui, flambent de toute la sottise des viveurs. Roybet, en effet, s’essayait à peindre là où se trouve maintenant l’Abbaye de Thélème; et Puvis de Ghavannes et Henner, devant la vasque Pigalle, restaient cloîtrés dans leurs ateliers silencieux. Il n'y avait non plus aucune de ces niaises attractions qui du Ciel tombent au Néant. Bruant et le Moulin-Rouge sur le boulevard, c’était tout — et c’était assez.
Zidler, au Moulin-Rouge, s’était révélé tel qu’un prestigieux organisateur. On célébrait sa salle de bal, édifiée comme une gare norvégienne et pavoisée d’oriflammes multicolores. Mais quel bal qui emportait tout !
Et un orchestre ravageur et tapageur ! et surtout les trois insignes vedettes, le triomphal gala des jambes: Valentin le désossé, la Goulue et la Mélinite!
Ah! ces curieuses et épileptiques sauterelles 1 Quel extravagant trio I Au demeurant, ce Valentin le désossé était un pacifique roquentin qui, le soir, se transformait
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en im prodigieux danseur. Grand, maigre à s’enrouler autour d’un bec de gaz, n’ayant pas d’âge : trente-cinq ou tout aussi bien cinquante -cinq ans, rasé, étriqué et monté certainement sur ressorts, il avait des jambes et des bras qui déliaient la caricature elle-même. Il tenait de la sarigue et du singe; et quelle trompe! Mais ce dégingandé valsait vraiment avec une cadence et un rythme incroyables. Ses longs pieds tournaient, remontés, toujours dans le même angle. Ses pieds étaient d’inouïs automates. Aussi, comme on l’admirait! Il était l’Empereur de la valse et du quadrille ; il érigeait, sous la lumière des globes, la couronne d’Austerlitz !
Il avait deux rivales : la Goulue et la Mélinite.
La première était une fille étrange, à la face d’empeigne, au profil d’oiseau de proie, à la bouche torve, aux yeux durs. Elle dansait sèchement, avec des gestes nets. On racontait toutes sortes d’histoires sur son compte. Aussi, quelle cohue autour de ses ébats, quand, retenant à pleins poings son linge, elle pirouettait, une jambe à la hauteur de son nez !
La Mélinite, on l’appelait aussi Jane Avril, c’était tout un contraste. Car, elle se présentait, celle-ci, gracile et souple. Délicate et amenuisée même, son visage, pincé et doux, faisait songer à une souris. Elle était si invraisemblablement maigre et déliée qu’elle pouvait se ployer jusqu’à balayer de ses épaules le parquet.
Tous les soirs, ces trois étoiles achalandaient le bal. Au quadrille, on les entourait — un danseur faisant le quatrième — , et on les reniflait.
Quelle foule exceptionnelle comme fumier humain! Une brume flottait et noyait les visages. On ne voyait bientôt plus que le blanc des linges. Des habitués, haletants, ne bougeaient plus. Les danseuses s’évertuaient à s’asseoir en arc, à décrocher les globes ou à jeter sur leur croupe offerte le paquet de leurs dessous. Et la cage s’emplissait toujours; bientôt elle fumait.