GENIE DES SOLITUDES
Quand on arrivait là-dedans de sang-froid, on restait figé, les joues moites. C’était dévorant et c’était unique. Pour exprimer cela, picturalement, on devinait la nécessité d’un apport spécial : un dessin fourrageur et des couleurs de fosse. Lautrec vint avec tout cela.
Et il fit ces tableaux de bal dans tout leur excessif intérêt. C’est qu’il en attendait la révélation, assis et méditant, devant une table qui lui était réservée, et au milieu des danseuses et des danseurs. Car il ne les oublia point, non plus, ces jeunes Oscars qui avaient pour tâche de battre des ailes de pigeon pendant les repos de la Goulue et de la Mélinite. Et vous les apercevez, en nombre, ce^ greluchons, dans toutes les œuvres de ce moment-là, avec leurs faces si caractéristiques sous la cape-melon ou sous le bas haut-de-forme, aux ailes en rebord de pot-de-chambre.
Né à Albi,le 24 novembre 1864, Henri de Toulouse Lautrec, fils du comte Alphonse de Toulouse-Lautrec Montfa et de la comtesse, née Adèle Tapié de Celeyran, mourut, le 9 septembre 1901, au château de Malromé, sis dans le département de la Gironde.
Elève de l’atelier Gormon, il avait commencé par peindre des tableaux* à la manière de John-Lewis Brown. On peut rappeler ce déiail, en songeant à ces aboutissants fameux : Le Cirque Fernando et le Qua~ drille au Moulin-Rouge.
REDON. — Il y eut, en Odilon Redon, deux peintres : le Redon commercial et le Redon visionnaire.
Le premier interpréta, le plus souvent au pastel, des fleurs, dont l’éclat enchanta. Un pot, sur un fond presque uniforme, d’où s’élançaient des tiges et des fleurs vives.
LES INDÉPENDAJ^TS
Le second multiplia les dessins^ les lithographies et les peintures, consacrés aux monstres, aux visions et aux phantasmes. Il réalisa des œuvres un peu creuses, un peu à court de souille; mais l’étrangeté, la cocasserie tragique qu’engendrent parfois les rêves, voilà l’accent indéniable de cette seconde féconde production.
Odilon Redon voulut encore interpréter Gustave Flaubert [La Tentation de saint Antoine) et Edgar Poë. Il ne fit point alors œuvre très recommandable. En somme, Odilon Redon vivra surtout par ses beaux dessins, en noir et blanc, qui réalisent très fortement des expressions de Douleur, de Sagesse et de Résignation .
ROUAULT. — Je pense toujours que certaines œuvres de Piouault, ses nus féminins, ne peuvent être à leur vraie place qu’au fond du chœur des églises chrétiennes ou dans une sorte de narthex consacré aux vierges folles.
Les merveilleux vitraux qui seraient là, offerts à l’admiration des siècles et comme encouragements à la chasteté !
Car, si jamais un peintre a injurié, réchampi cruellement, férocement, la Femme coupable; s’il l’a rongée de toutes les syphilis et de toutes les dermatoses ; s’il l’a vomjieen lui ballottant ses mamelles comme des bourses vides, — en lui ballonnant les fesses, — en lui labourant de rides le ventre, cette fosse! si jamais un peintre a été ce cruel tortionnaire, c’est, à coup sûr, Georges Rouault 1
Où trouver une telle force de colère, une telle expression de beauté sauvage ?
A travers le temps, Rouault restera tel qu’un unicjue et insolite peintre, armé de toutes les foudres célestes pour châtier et j)unir, en la suppliciant, la Femme, la grande Prostituée de tous les âges !
Certes, j’ai recherché Lautrec et son dessin aigu, cuisant; j’ai été le premier à lui consacrer un livre, qui a attiré sur moi toutes les colères et toutes les
GEORGES ROUAÜLT
COLLECTION GUSTAVE COQüîOï PHOTO E. DRÜEI
haines. J’ai élu aussi l’œuvre de Guys; et je ne renie pas du tout aujourd’hui ces deux hauts dessinateurs de nneiirs : Guys et Lautrec; mais retenez-vous, retenezvous de connaître Rouault, d’apprendre à le comj)rendre, si vous ne voulez pas l’admirer passionnément, frénétic{uement !
L’œuvre de Guys et l’œuvre de Lautrec datent maintenant ; elles deviennent toutes deux historiques. L’œuvre de Rouault sera au contraire de tous les temps ; œuvre de génie qui place Rouault, magnifiquement, en tête de toute la jeune Peinture, — et c{ui fait de lui un seigneur barbare et lointain, sans escorte possible!
Dans ses paysages, sés grands paysages mystérieux, Rouault reste aussi un extraordinaire visionnaire. Des sources les plus profondes de la vie s’échappent les mille fantômes que protègent des astres voilés et agonisants.
Et il a peintencore des juges, des avocats, des accusés, qui font paraître les mêmes personnages peints par Daumier douloureusement anecdotiques !
Ah I souhaitons que Rouault clame toujours sa colère et sa misanthropie en peintures superbes et féroces ! Un mauvais jour viendra, peut-être, où Rouault, apprivoisé, ne rugira plus par ses beaux rouges vineux, par ses. bleus profonds métalliques, par ses verts vénéneux, verts aussi de putréfaction et d’horreur !
Pour l’instant, gardons jalousement les œuvres de Rouault ; comme on garde un beau Cézanne, ou un rare Van Gogh, ou bien encore un étonnant Gliagalll
VAN GOGH,— Tel Arthur Rimbaud, dans les Lettres françaises, c{ui est un poète, au-dessus et en dehors de toute la Littérature, Vincent Van Gogh est, dans la Peinture française (n’a-t-il pas trouvé son absolue originalité à Arles-en-Provence, et à Auvers-sur-Oise ?) Vincei-t Van Gogh est un singulier génie, en dehors et au-dessus, lui aussi, de toute la Peinture.
LES ÎNDÉPENDAINTS
Tous deux, le poète et le peintre, sont deux pliénO' mènes, les plus extraordinaires, peut-être, si l’on excepte Baudelaire et Delacroix, que l’Art ait révélés, ce dernier siècle, en France!
Voilà un peintre, Vincent Van Gogh, qui, au travers des pires souffrances, a inagnifié, en sept années, pas une déplus, son œuvre incomparable! Il prêche, puis il peint, voilà sa courte vie, harassée, terrassée, épuisée inexprimablement, c[ue termine une balle de revolver. Il meurt, son œuvre faite ; un hautain et méprisant défi à tous les peintres qu’allait subjuguer Cézanne.
Cet homme fut un fou; c’est vite dit! Toute la peinture explose, picrate, fulgure, flambe par son œuvre. Partout, il ne voit que flammes et incendie. C’est de la peinture d’Enfer, creusée, ravinée par les furieux coups de ringard d’un peintre « épilepsié » par le génie. Rien de pareil avant, rien de pareil après. Le plagier ferait éclater de rire. Il naît, il peint, il meurt, seul, effroyablement seul. On se détourne de lui comme d’un pestiféré. Il représente la bête humaine si basse, si odieuse, si exaspérée de stupidité, que tous s’écartent de lui. Sa vie est un calvaire, sans Madeleine! Si! sa Madeleine, c’est son bon frère Théo qui l’empêche de mourir plus tôt, qui lui donne son pain quotidien. Dieu même l’abandonnait !