‹ Les indépendants, 1884-1920Chapitre 15 sur 48 · PORTRAIT DU PERE TANGUY · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU PERE TANGUY

Les Décorateurs

Ils ne sont pas, les peintres choisis pour ce groupe, essentiellement des décorateurs. Ils peignent tous également des tableaux de chevalet et des portraits. Mais le meilleur de leur talent vise incontestablement à l’elTet décoratif, à la recherche de l’arabesque et à l’équilibre des plans colorés. Enfin, on imagine, peut-être à tort, qu’ils sont plus à l’aise quand ils ont devant leurs yeux une ^vaste toile ou un large mur de palace à couvrir. Les uns et les autres ont déjà réalisé en ce sens des prouesses notoires.

ANQUETIN. — Anquetin affirme qu’il possède, lui seul, la technique des grands Maîtres, simplement. Aussi au moment où la danse sévit — et convulse tout, même la Peinture, est-il le seul à suivre la grande tradition, je veux dire : l’amour des vastes (( machines », dites historiques et décoratives.

Pour Anquetin, il n’y a qu’un seul dessin valable, celui qu’inventa Rubens. Il faut voir redondant, grandiloquent et fastueux. Une toile qui n’est pas à voile

est une œuvre sans valeur, un déchet, une panne — ou un labeur de jeune demoiselle.

Toutes les œuvres d’Anquetin — celles du moins dont il se souvient — sont comme mises en train à coups de poing, à grands renforts de muscles, et définitivement achevées d’une puissante poussée d’épaule. Pour cet homme, les muscles comptent double, triple. 11 en invente que Michel-Ange lui-même n’a pas connus. Et tout ce travail de pugiliste, d’athlète, reste, malgré tout, indécis, flottant, mou, amorphe. Anquetin est un autre Titan qu’écrase d’une chiquenaude l’art ingénu, spirituel, d’un Laprade.

Tout de même, je vois assez Anquetin décorant une taverne, un restaurant pour goinfres, un lupanar pour jiersonnes obèses. Son amour des grosses fesses est sans bornes. Toute capitonnée de fossettes, la chair s’épanouit, sous sa brosse, en rotondités de sphère, en apothéose de mamelles. En 1900, un restaurant, dit de l’Hippodrome, décoré par Anquetin, offrit aux regards émerveillés les charnelles prouesses des personnes qui se nourrissent bien ; et rien, somme toute, n’était meilleure tentation pour les voraces et les gloutons; car, tout : ventres, cuisses et tétons, tout était matelassé, rose, plein, brillant, vantait vraiment les effets de la bonne chère et des liquides.

Anquetin ne peint plus maintenant, mais il conférencie. Il tâche d’amener chez Rubens les jeunes gens qui vont chez Matisse. H prêche pour rien. Nouveau Jérémie, il se lamente. Son galimatias oratoire vaut son galimatias pictural. Rien ne sort plus de lui.

Un vieux grognard, lui aussi, des premiers Salons des Indépendants. Mais la terre tourne ; la jeune Peinture ajournent évolué; et Anquetin est oublié avec son iromblon héroïque, qui ne projette plus, parfois, que les innocentes balles des techniques et des traditions qui ont fait leur temps.

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