AU PESAGE
humeur, ayant eu une parenté au Boulevard du Crime, quasi enfant de la balle, un Parigot pur-sang, de la drôlerie à jet continu, un courant d’air de mots, un besoin de changer de place et je dirais presque de métier; aujourd’hui assis gravement pour un portait à peindre, demain escaladeur d’échelles pour panorama ; mille projets en tête, mille combinaisons, amoureux de tableaux, de bibelots, toréador enfin, oh! picador maintenant, un des plus vrais aficionados français, et pêcheur à la ligne, à Neuville près Pontoise ;et, présentement, avatar incroyable, insoupçonné, sculpteur, architecte, auteur de monuments aux morts pour la Patrie, pour petites villes de Provence, cette Provence dont il a aussi tout de même quelques gouttes de sang, cette Provence où il se réfugie, où il va vivre, dès que la pluie tombe ici, maligne, dès qu’il fait un peu frio, comme il dit en riant et en se passant la main, drolatiquement, daiTs ses cheveux absents !
Il a peint en Provence, à Anvers, ailleurs, surtout à Anvers dont pas un champ, pas un arbre ne lui est inconnu. Il a été l’ami de tous les peintres de Pontoise ; Pissarro, Vignon, Cordey, Vogler, Cachet, — et Murer. Il a pris dans l’Oise les plus beaux poissons — il l’affirme! — et il a brossé je ne sais combien de champs de coquelicots pour l’ancienne galerie Grombach !
Donnez-lui '^cent mille francs, il vous dénichera aussi le plus beau Cézanne, le plus rare Renoir. A Marseille, il est l’oracle écouté. Il débusque les faux ^ attribués à Monticelli, comme un bon chien de chasse lève un lièvre. Il va se reposer, cet été 1920, en décorant, à Marseille, un restaurant fameux : Le Temple des Gourmets; où l’on nous promet de miraculeux oursins et de savoureuses bouillabaisses, à déguster sous la peinture truculente, ardente, vivante et heureuse du bon peintre Giran-Max!
LES 1NDÉPE>’DANTS
GUÉRIN. — - M. Charles Guérin est une sorte de peintre lionnête égaré dans les locatis italiens. Mais c’est aussi un peintre frivole attaché aux larges jupes des Dames sur des terrasses de parc.
‘ Une de ses meilleures qualités, c’est de ne point varier, de rester toujours fidèle au modèle qu’il connaît bien, aux objets de nature morte, qu’il consent seulement à changer quelquefois de place.
Il a un dessin et une couleur bien à lui. Son dessin est parfois un peu rond, cotonneux; et sa couleur, souvent, est sourde, pesante. Mais rien n’est plaisant comme les tableaux où M. Charles Guérin s’est complu à représenter des architectures des siècles derniers, temples ou façades de châteaux, qui servent de décors à des promenades de grandes dames, escortées de pages fardés et de petits chiens frisés !
Je crois que voilà le préférable ensemble dans l’œuvre déjà touffue de M. Charles Guérin.
JAULMES. — M. Jaulmes est un décorateur qui se retrouve très bien dans les plus vastes cartons pour tapisseries qu’il dessine. Il a le goût lucide de l’arrangement, un goût même très abondant ; et qui lui permet d’accumuler les objets les plus hétércrelites sans que la composition générale se distende. Rappelez-vous en ce sens son envoi au Salon d’automne de 1919 : Le départ des troupes américaines de Philadelphie et leur défilé devan t le monument de V Indépendance ; et encore les cartons de tapisserie destinés à orner les salles du musée Rodin.
Ce très bel envoi, avait été, il est vrai, précédé par de nombreuses peintures décoratives, dont on admira un choix, au printemps de 1914, chez Druet.
MANZANA-PISSARRO. — Al’o pposé de son illustre père qui hanta les champs, les sentes aux choux, les villages de Pontoise ou d’Auvers, — qui représenta des
GIRAN-MAX
LE TOREADOR
moissonneuses, des glaneuses, des bergères, — en' un mot toute la vie de la campiigne ; M. Manzana-Pissarro, lui, s’est jeté dans le liarem, en plein Orient, en })leins contes arabes.
Et il a peint des poétesses sur fond d’or, avec des paons, symbole de l’orgueilleuse sottise^. Et il a peint aussi des Femmes aux oiseaux, des Femmes au zèbre et des Femmes aux perroquets !
Tout cela constituerait, tout de même, de riantes enluminures, si les dimensions en étaient réduites. Mais M. Manzana-Pissarro voit des tableaux où il ne faudrait voir que de petites estampes à la manière persane. C’est peut-être, là ce qui retarde un peu la réussite complète de ses galantes inventions,
RANSON. — Rappelons-nous les oeuvres de feu Paul Ranson; œuvres intimes et de couleur sûre. R réalisa aussi de beaux panneaux décoratifs. C’était un esprit ingénieux et fertile. Nous voyons encore cet autre disparu, Georges Lacombe, sculpter les marionnettes destinées au théâtre de Ranson.
SÉRUSIER. — Au temps lointain, M. Paul Sérusier prêchait la bonne parole à ses camarades Ronnard, Vuillard, etc. C’était le moment de ces autres parlotes qui succédaient aux parlotes du café Guèrbois, champ de bataille des Impressionnistes. On crut alors que M. Paul Sérusier serait le porte-étendard de ce nouveau jeune groupe. Les années passèrent; et le drapeau aussi passa aux mains de Bonnard, qui, doucement, lentement, sans tapage, était devenu le plus fort et le plus méritoire.
Aujourd’hui, après un gros labeur, M. Paul Sérusier a figure de patriarche de campagne; et, comme tel, il n’aime plus que la saison qui vient ensevelir dans l’hiver toutes ses nostalgies et tous ses rêves.
M. Paul Sérusier ne chante plus maintenant que l’automne, où tout est rouillé, où tout est paisible.
assoiu’di ; et saison aussi des apparitions, des fantômes et des rondes nocturnes.
Gomme il est tout indiqué pour décorer les églises des campagnes de France ! Gomme son art est fruste, humble, sans faste! J’aime moins ses compositions historiques, allégoriques; mais la nuit, en cheminant, en traversant des sources, en montant sur des roches, en côtoyant des halliers, comment ne pas penser fortement à M. Paul Sérusier, à ses tableaux de sorciers et degnômes, à tout ce petit peuple, méchant et sauvage, qui hante, surtout par les nuits noires, les solitudes de l’eau et de la terre?
VUILLARD . — M. Vuillard est certainement un intimiste, mais il est encore davantage un peintre décorateur. Ses prouesses en ce genre ne se comptent plus. Il a beaucoup d’esprit, beaucoup d’invention ; et s’il est moins primesautier, moins séduisant que Bonnard, il est, en revanche, toujours sérieux et jamais pressé de terminer.
11 ne faut pas juger M. Vuillard sur ses toiles de chevalet. Elles sont souvent sèches, peu agréables, et d’une vilaine couleur générale de papier peint; et, je le répète, elles n’ont pas la grâce des toiles de Bonnard, ni leur attrait, ni cette jolie couleur chaude et profonde qui nous plaît toujours. Mais M. Vuillard a-t-il un mur, un panneau à décorer, c’est à son adresse, à son savoir-faire, à son goût de la composition, que je m’en rapporte alors tout à fait, certain que je suis d’une complète réussite.
Ceux qui composent
Nous groupons ici des peintres très différents quant aux recherchesde ligne et de couleur, mais qui ont un amour égal de la composition : nous voulons dire le même souci d’organiser, de composer enfin un tableau, en réaction à toutes les premières choses venues. Les uns sont, écrirons-nous, des rats de bibliothèques à gravures : ils poursuivent avidement tout ce qui vient des Musées, des Maîtres; ils se jettent sur tous les documents ; ils avalent toutes les attitudes, Jous les gestes, pris aux tableaux fameux. Les autres peintres, plus originaux, moins paresseux et plus audacieux, demandent à la nature — qui est encore la plus vaste bibliothèque du Monde ! — des arrangements neufs, des rythmes autant que possibles inédits, des harmonies pas trop usées. Il est certain, de toute manière, que, de plus en plus, le groupe de ceux qui composent s’accroît.
BERNARD « — La meilleure gloire de M. Emile Beimard, ce sera, peut-être, d’avoir été le confident de Vincent Van Gogh. Il vivra par les lettrés qui furent publiées.
JMais M. Émile Bernard est aussi un peintre savant, tout féru de la discipline de Léonard de Vinci. 11 a réalisé de beaux dessins, d’une noble austérité. Déjà, les figures orientales exposées en 1902, au Salon des Indépendants, n’étaient point sans grâce. Mais aujourd’hui M. Emile Bernard surveille pieusement son style; et iÉne lui permet pas la moindre concession au goût du public. Aussi ne faut-il pas s’étonner si M. Emile Bernard est ignoré des gens qui aiment, par exemple, la peinture coulante de M. Boldini.
DORÎGNAC. M. Dorignac a peint des femmes, des enfants, sous l’influence de Renoir. Puis, il s’est avisé de construire, avec le crayon seul, de lourds dessins qui imitent le bronze. Cette bizarrerie est acceptable, comme toutes les bizarreries; mais elle est sans portée. Carrière donnait l’idée qu’il peignait toujours d’après des photographies de chez 'Braun; M. Dorignac donne l’idée qu’il copie toujours un bronze. Et c’est, je le répète, terriblement pesant. A bien dire, préférons les bronzes de Constantin Meunier; car M. Dorignac, lui aussi, dessine des femmes du peuple, des hommes de peine, des mineurs et des terrassiers. Ces temps derniers, M. Dorignac a sauté, il est vrai, dans la mosaïque. Il a reconstitué des scènes de la Passion avec un intérêt qui ne se renouvelle pas ; car les images d’Epinal elles-mêmes nous avaient déjà donné cette naïveté d’exécution, ce vide de la composition, cette absence d’émotion directe ; et elles, les images d’Epinal, elles étaient sincères, sincèrement dessinées et gravées par un Réveillé ou par un Georgin.
LES INDÉPENDAMTS
DOUCET. — Un jeune peintre tué à k guerre. Donna des promesses certaines. Un Friesz plus lourd, plus commun. Froid et irrésolu.
EPSTEIN. — Henri Epstein est une des jeunes gloires d’aujourd’hui. Il faut tout attendre de ce petit homme malingre, qui est déjà l’une de nos plus vives admira* tiens, bien qu’il ne soit né qu’en 18921
Ses premières toiles, à sa venue à Paris, étaient verdâtres, acides, aigrelettes; mais déjà elles étaient singulièrement attirantes , d’une bizarrerie invue et barbare. Figures, paysages et natures mortes, tout cela agaçait d’abord, puis vdus prenait lentement, lentement, mais sûrement.
Puis vint plus de couleur, des toiles contrastées. Toute une série de ])aysages peints à Meudon, à Glamart, à Issy-les-Moulineaux. L’étrangeté s’était encore accentuée; mais elle était devenue plus enveloppante, avec des bleus métalliques, des verts sourds et des roses précieusement saumonnés. Comme Lorrain eût aimé cette banlieue parisienne ainsi comprise, telle ' qu’abandonnée, villas d’autrefois dans des jardins rongés de mousse !
Mais c’est en Auvergne, au cours de l’été dernier, que les plus complètes toiles d’Epstein vinrent au jour, dans l’enchantement d’une solitude que partageaient, seuls avec lui, des bergères et les animaux de la terre. Il était réservé à ce jeune peintre russe de nous débarrasser des indigentes réalités photographiques de tant de peintres ! Le tableau que nous reproduisons dans ce livre est le meilleur témoignage des exceptionnels dons départis à Henri Epstein. Cette belle œuvre ne vient, enfin, ni des Musées, ni de- personne. Elle est le résultat de durables méditations, de longues promenades dans la campagne, de dessins pris par centaines; et aussi, et tout simplement, peut-être, le produit d’une heureuse journée qui s’écoula à regar-
LES lINDÉPENDAINTS
der des vaches, fortes comme des rocs, des chèvres diaboliques, des cabanes comme des temples, et des amants qui préparent toute fornication par des propos calmes, échangés sans amour.
FEDER. — Des couleurs assourdies, des schémas de paysages, des figures qui « vivent en dedans », un dessin qui veut être précis, mais cpii est encore un peu mou, voilà l’apport — non point négligeable — de M. Feder.
Il a peint de grandes toiles : Parade de cirque, Femme à sa toilette, qui comptent parmi les meilleures œuvres du cénacle qui campe à ^Montparnasse.
FRIESZ. — - Voici un des plus loquaces raisonneurs de la jeune Peinture; et il a bien raison d’être ainsi, puisqu’il réalise quand même de bons tableaux.
C’est aussi un chercheur; c’est j)ourquoi vous connaissez plusieurs évolutions très nettes de ce peintre. Sorti de paysages très sages, presque quelconques, il se mit à exalter la couleur au point que tout dansa devant ses yeux et devant les nôtres. Période dite d’Anvers, d’où il rapporta des tableaux colorés, un peu confus, mais adroitement composés. Paysages de l’Escaut; péniches en bataille; trois-mâts prêts à courir les mers.
Puis, sous l’inflaence de Cézanne, apparurent des jardins et des villes du Portugal, des paysages de Provence et des paysages de Munich. Baigneurs et Baigneuses, compositions à grand nombre de personnages, furent peints, également, avec un entier souci des volumes et des plans colorés.
Les toiles de Friesz sont souvent froides, mais elles ne sont jamais communes. Même quand elles précisent toutes choses, — voyez ses paysages du Jura, — elles ont un air de sérénité et de beauté, par quoi elles sont attirantes.
OTHON FRIESZ