‹ Les indépendants, 1884-1920Chapitre 21 sur 48 · LUC-ALBERT MOREAU · texte numérisé non relu

LUC-ALBERT MOREAU

qui était, en somme, comme une chose entièrement construite par la nature, certes, mais une organisation d’arbres, de maisons, de champs et de routes, pour le grand cri de joie de notre plaisir, de toute notre admiration enfin conquise, enfin arrachée par un vrai peintre !

Et les figures réalisées par Puy nous surprenaient encore davantage. Placées dans des paysages ou dans des intérieurs, dessinées et peintes avec le plus vif désir, elles étaient toujours graves, participant à la vie sérieuse des choses, et si sérieuses elles-mêmes qu’elles étaient immobiles, rêvant ou méditant, vivifiant certes le paysage, mais ne le heurtant point, si douces, si tranquilles, si naturelles, qu’elles se livraient indissolublement au décor, qu’elles l’épousaient, et que, plus jamais, il ne serait possible de les enlever, de les transporter ailleurs, fantaisie recevable chez un autre peintre, ici, chez Puy, fantaisie inacceptable, et telle que le projet même n’en pouvait être retenu !

Ah ! Puy, quel bénédictin, quel Fra Bartholomeo de la vie hors les cloîtres vous pourriez apparaître, si, derrière vos lunettes, n’était pas embusqué le plus fin regard malin qui soit; des yeux — ne vous fâchez pas! — de paysan qu’on n’endort jamais, de paysan toujours à l’affût, toujours sur le qui vive des marchés et des ventes 1

Aujourd’hui, revenu vous aussi de la guerre, vous avez déjà repris votre labeur, votre tâche de peintre jamais assouvi. Nous allons retrouver vos beaux paysages, vos belles natures mortes, vos beaux portraits.

Nous allons revoir vos vivants paysages de la mer, où les barques sont engageantes, sentent bon le varech; où les vagues galopent, galopent, toutes blanches d’écume.

Nous allons revoir aussi vos paysages des champs, où, des tapis ici étalés, émergent des maisons heureuses et des clochers hardis, Nous allons revoir enfin vos

LES TND^ËPENDAr^TS

forets, VOS bois, où tous les arbres, reconnus par vous, sont classés, ordonnés, mis en valeur, comme les musiciens d’un bon orchestre; et vous savez bien certes que les arbres chantent et exécutent sous le vent les ])lus divines des symphonies !

Enfin, vous allez nous donner de jeunes portraits de femmes^ toute la grâce et toute la tendresse savante de leurs chères attitudes. Nous allons les retrouver dans des parcs, sur des plages, ou dans ces intérieurs qu’elles ornent si puérilement de mille choses puériles I Nous allons, grâce à vous, réapprendre à aimer la peinture savoureuse, la belle, la grave peinture ; car vous, Puy, vous ne trichez pas, vous osez peindre, vous faites vraiment de toute votre toile une raosaïcjue de tons; et, elle chante toujours, votre toile, tous les épithalames de la couleur qui est partout, qui s’est glissée partout, qui a réalisé une autre insigne symphonie, par l’incantation de ses touches multiples, par le miracle de ses accords sonores !

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