PORTRAIT
Les Néo-Classiques
En protestation contre le « lâché » des Impressionnistes — ô ombre de Renoir, sois généreuse ! — en réaction contre tant de tableaux pas composés, pris au hasard, découpés sans raisonnement, des peintres se sont jetés aux pieds des anciennes idoles : Ingres, David, Raphaël, etc....
Nous avons alors maintenant des tableaux sévères, âpres, disciplinés. Toute émotion en est bannie. Quand on ne. peut pas faire revivre Ingres, on ressuscite Ghenavard. Le tableau n’est acceptable que s’il est dur, froid à regarder, malaisé à choisir. Mais toutefois un intérêt certain existe en ces toiles néo-classiques, bien qu’elles écartent mathématiquement — et inflexiblement — notre frénésie !
DERAIN. — Un bon géant que rien ne trouble; qui a confiance en sa résistance; et qui sait que la Peinture ne le mettra pas sur ses boulets. Un passionné — et c’est pour cela qu’il a suivi les Exaltés de la couleur, puis Courbet le Magnifique, Cézanne le Grand, et les
Nègres imposants et les Gothiques douloureux! — un passionné qui se bat avec des amas de projets; qui viole une toile, puis qui la laisse, pour en reprendre une autre, hier abandonnée ; Derain, un enragé de dessin, qui fait de la couleur noire pour qu’elle soit moins féminine; Derain, patient, volontaire, amoureux de son orgue, de sa vielle, de son piano, de sa sculpture, de sa gravure — et de sa pipe ; Derain, qui préfère Avignon à Paris et Gagnes à Avignon; Derain, enfin, « qui passe pour le plus fort dans le cénacle mystérieux où s’ébauchent les réputations de l’avenir ! »
Il part de Chatou; et de Collioure et des ponts de Londres, il fait ruisseler des gerbes de couleurs; puis un dessin serré, obstiné, presque dur, cerne des arbres, des maisons, étage des villes. Ensuite, livré aux statues noirCc; Arrachées aux musées ethnographiques, il réalise des ligures bizarres, des portraits aux longs nez droits, rigides; puis il s’évade, compose des intérieurs où vivent des personnages amaigris par d’implacables peines ; il revient enfin vers la vie, la vie ardente, plantureuse; et il place dans des Thébaïdes des figures d’idylle, calmes, heureuses, comme au premier jour du monde.
Entre temps, il est ingénu, toujours; et il se délasse avec des spectacles sortis du peuple. Il aime les images naïves; et il peint, noir sur noir, des figures, œuvres de forçat, dirait-on, au temps de la chaîne à Toulon. Il choisit les verts sourds, les bleus métalliques, les blancs neige tachés de suie, les chairs ocreuses, le relief d’un modelé puissant. Compose-t-il une nature morte, elle est sans faste, avec des objets humbles : un verre sans pied, un bol, un pauvre raisin, une serviette de pauvre. H cherche l’émotion dans la misère des choses, dans le plus dénué étalage de ce qui n’est rien.
Ce géant bien vivant, qui chérit tellement la vie, ne pourrait vivre dans une Trappe ; cependant, dans une Trap[)e spéciale, si l’on peut dire, et travaillant à ses
A. DERAIN
ROUTE DE SAUSSET (environs de Marseille)
heures, voilà peut-être le seul peintre de notre temps qui pourrait continuer l’art du Moyen-Age, qui fut /si vivant 1
Certes une œuvre magnifique sortira de ce peintre qui aime passionnément les recherches, et qui revient maintenant à la tradition des hauts classiques !
HAWKINS. — Un peintre aujourd’hui démodé.
Un dessin sec, précis; la couleur comptait peu. Décorateur, quelquefois, quelque chose comme un Puvis de Ghavannes rigide, pesant, lourdement ennuyeux. Une dernière convulsion de l’art pictural allemand I
LHOTE, — Voyez en M. André Lhote un autre raisonneur de la peinture. Mais, lui, il cherche, il travaille, il dessine, il peint avec une sage lenteur.
Cézanne, le cubisme, l’ont, tour à tour, passionné. Certains de ses amis disent qu’il tend aujourd’hui vers l’art de M. Armand Point. C’est une affirmation peu juste en soi. M. Lhote est aussi grave que M. Armand Point, mais il est beaucoup plus inventif et beaucoup plus sensible. Un bateau même, peint par M. Lhote^ est une chose qui, — j’allais écrire : qui pense! — non! mais qui est vivante, ardente, dans son calme voulu, concentré, presque froid et figé.
Et ses figures, si elles sont massives, sont également fort belles, très classiques. M. Lhote se soucie tellement des critiques légères, qu’il aime à exposer les nombreux dessins et les nombreuses études qui l’ont conduit à la réalisation de l’un de ses tableaux. Ce en quoi il a parfaitement raison. Ainsi s’il a fait un bon tableau, il montre qu’il s’en est donné la peine; et toutes ces études préparatoires ne détruisent pas, quoi qu’on en dise, l’iiispiration; mais il faut en avoir à revendre,
Les amis envieux de M. Lhote lui reprochent également ses écrits. Mais M. Lhote a des précédents illustres; et, d’ailleurs^ il a encore une fois raison, si ces réflexions sur la peinture tendent à aiguiser son sens critique.
M. Lhote, comme tous les bons peintres, nous présente des portraits, des figures, des paysages, des ports, des natures mortes, enfin tout ce qui peut-être peint. Nous nous souvenons de certains ports ordonnés, imposants, tranquilles, où des bateaux se dressaient comme des reposoirs. Nous nous souvenons aussi de certaines natures mortes très opulentes, où les fruits offraient des splendeurs de pierres précieuses.
MODIGLIANI. — C’est une figure singulière, attirante, que celle de Modiglia^ni I Dans la vie la plus désorbitée qui fut, ce peintre-sculpteur et ce sculpteur-peintre sut réaliser des nus merveilleux et des portraits non moins élus.
Certes, il se répéta souvent; mais quelle originalité entière, totale! Toujours, par cela même, ses œuvres sont attachantes. Et quel dessin, habile, subtil, d’une virtuosité folle, d’une qualité unique!
D’un trait sûr, sans reprise, il représenta des nus, des visages, où il inscrivit tous les accents, sans lourdeur, — c{ue dis-je ! — = avec une délicatesse tout arachnéenne !
Certains dessins de Lautrec peuvent seuls rivaliser avec cette maîtrise si distinguée, si hautainement impertinente! Et, encore, Modigliani est-il plus synthétique, plus raffiné, plus précieux !
Il eut toutes les qualités de son Italie nerveuse, fine, exaltée. Dague preste à briller qui creusait à la ' volée des arabesques sur le blanc des marbres ; et c’était toujours une noble signature de beauté et d’élégance.
Sans doute, beaucoup de ses nus sont trop uniformé-
A. LHOTE
PHOTO SOUGEZ-FONTAINK