‹ Les indépendants, 1884-1920Chapitre 23 sur 48 · NU AU MADRAS · texte numérisé non relu

NU AU MADRAS

ment do ce ton d’abricot qui fut à la mode — et qui fit, de tant de visages de jeunes femmes, des fruits si chauds etsi nostalgiques; mais cette couleurd’Extrême- Orient — 6 patine de l’opium ! — ne la préférez-vous pas aux roses eczémateux que nous infligent tant de peintres ?

Et ]\lodigliani, d’ailleurs, vous a peints aussi, vous, les visages exsangues, pâlis parles malheurs physiologiques ou par les noces. Il vous a représentées, vous, les vierges dolentes, dont h^tête chancelle sur un cou très long, d’une fragilité de tige. Goutte à goutte, il a épuisé votre sang; et il vous a laissées languissantes, exténuées, au bord de la mort. Admirable peintre des Douleurs !

Mais, aussi, d’un coup, Modigliani se rejetait dans la vie, la vie ardente, la vie forte, la vie rouge. Et vous avez vu maintes toiles de ce genre : des garçons tout gonflés de santé, aux faces rouges, aux pattes rouges; des filles de service, dont les cheveux noirs ou jaunes se plaquent comme huilés sur des fronts de brute.

J’aimais enfin en Modigliani un peintre qui ne se souciait de nulle exposition de peinture ; qui ne venait pas, en pirate, détrousser ses voisins; qui vivait en lui et pour lui, avec toutes ses vertus, avec toutes ses tares. Et, un choix fait de ses œuvres, c’est un bonheur constant pour tous ceux qui aiment passionnément la Peinture !

TOBEEN. — Il fut l’ennemi résolu de toute banalité et se complut dans des recherches picturales toujours passionnément attirantes. Après avoir été un peintre amoureux des grandes fresques, d’un dessin solide, volontaire, têtu ; il devint luminariste à l’excès ; et il dégrada des halos et des rayonnements de soleil en fusion. Aujourd’hui, il semble épris des hauts et des basreliefs antiques; et il atteintà leur noblesse grave, à leur cadence, à leur mesure et à leur rythme. Son dessin ” reste encore accusé, d’une rare fermeté. Il contourne

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avec élégance des noirs et des blancs du plus sur effet. Ses tons de chair rappellent le brun-jau)ie des Figures de Derain; mais ce n’est qu’un rappel; car Tobeen a inventé un style pour lui, qui est bien à lui!

VALLOTTON. — M. Félix Vallotton est l’homme le plus entêté, le plus froid, le plus inaccessible que je connaisse. Ni les hommes ni les choses n’ont de prise sur lui, comme çà, tout de suite. 11 faut à M. Vallotton le temps d’une longue réflexion, suivie de méditations non moins opiniâtres.

Il y a de lui des petits tableaux charmants : petits paysages et petits intérieurs amusants ; amusants, à un certain point de vue, toutefois ; car ils sont bien aussi glacés que M. Vallotton lui-même, les personnages qu’il place dans de petits intérieurs. Gela^ tout cela a l’air d’être d’un pète-sec !

Mais loue-t-on M. Vallotton d’avoir peint ces charmants tableaux, charmants peut-être parce que réduits, vite il se lance dans de vastes compositions qui font penser, par l’ampleur philosophique, à Ghenavard, l’ennuyeux et terrible Lyonnais!

Heureusement, M. Vallotton revient non moins vite à ses beaux paysages calmes, sévères, quasi historiques, qui rappellent lointainement le souvenir d’Hippolyte F'iandrin; et il reprend non moins rapidement ses nus féminins, austères, ingrisés, réalisés avec la plus tenace envie de déplaire et au modèle lui-même et à l’amateur qui, en général, devant les nus féminins de M. Vallotton reste imperturbablement sérieux et glacé! G’est que M. Vallotton, homme froid, n’entend pas du tout la plaisanterie même sensuelle; et, pour lui, un nu féminin, c’est, à bien dire, encore une sorte de prêche!

J'entends aussi quelquefois les mêmes amateurs grincheux reprocher à M. Vallotton ce qu’ils appellent ses « fautes de goût ». Je veux dire : le choix bigarre de ses modèles, des ajustements un peu singuliers, etc.

MODIGLIANI

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