‹ Les indépendants, 1884-1920Chapitre 28 sur 48 · L’AUTOMNE · texte numérisé non relu

L’AUTOMNE

LES INDÉLENDANTS

ment, n’est*ce pas, que de voir toutes ces Cousettes dans un pré, toutes ces petites folles, follettes et folichonnes jouer aussi à tous ces petits jeux innocents, si gais, si éveillés, si délicieusement puérils ?

Et, pour toute cette petite classe, Marval, dont la bonté s’épanouit comme une fleur, n’a jamais assez de rubans, de couleurs fraîches, de colliers et de poupées.

Les poupées ! Ah ! être poupée, et être déposée par Mme Marval dans des parcs, sur des terrasses, ou sous un dôme de fleurs I Ou bien encore être toujours poupée, et patiner telle une grande personne, la petite tête toute rose, dans l’émoi d’un costume à la Nijinski ! Enfin, être odalisque^ et s’étirer, s’étirer, sous le vol paresseux d’un perroquet ou d’un choucas I

Ah ! oui ! Ah ! oui ! comme j’envie M™® Marval, arclîi-duchesse des Rubans et des Fleurs, et des Poupées, et des Cousettes et des Frivoles, et de tout ce qui est le joli Printemps! Ah ! être peint par elle, etsé voir tout petit, la figure toute rose, des fleurs plein les mains, des rubans plein les cheveux bouclés ; et être baptisé de ce titre léger, mutin, délicieux : Mignon ou Mignonnet ! quel bonheur I

MATISSE. — En écrivant ce nom, j’ai été pris d’un grand frisson. Je sais que je vais parler d’un prince de la Peinture; et je ne suis pas sans émoi. Que saint Luc, patron des Peintres, me prenne sous sa sainte garde I

Donc, M. Henri-Matisse (car il faut le distinguer d’un autre Matisse, indigne!), doncM. Henri-Matisse est un homme considérable. C’est lui-même qui l’affirme; et, grands dieux! je crie bien haut, à mon tour : « M. Henri-Matisse est un homme considérable!))

Je répète que M. Henri-Matisse est un homme considérable, parce que de deux choses l’une : si je nè crois |3as que M. Henri-Matisse est un homme considérable;

LES l.NÜÉPE.NDA?<TS

je vais, une fois de plus, mériter, ce que je ne veux pas : sa colère; et si je crois, au contraire, que M. Henri- Matissé est un homme considérable, il m’expliquera avec force raisonnements pourquoi il est le peintre le plus fort de toute la jeune Peinture, J’ai donc tout à gagner à écrire que M. Henri-Matisse est un peintre considérable.

Et pourquoi donc est-il un peintre considérable? Essayons ensemble de nous en rendre compte.

M, Henri-Matisse est un peintre considérable, parce qu’il est, de toute la jeune Peinture, le caméléon le plus changeant, le plus ondoyant, le plus divers, le plus déconcertant, le plus rare, le plus amusant.

M. Henri-Matisse, peintre considérable, n’a acquis d’autre part qu’à force de labeur et de curiosité la part de souveraineté qu’il détient; et c’ëst à sa louange! D’abord on le vit au Musée du Louvre, étudiant passionnément les Antiques, puis dans les Académies où il re-étudia les mêmes Antiques — , étant un homme considérable, donc sérieux, consciencieux et profond.

Enfin, M. Henri-Matisse se libéra. Le Musée du Louvre, ou du moins les Antiques l’étouffaient. H ne respirait plus; il était garotté; il se jeta d’un bond, ivre d’air et de liberté, sur Courbet.

M. Henri-Matisse, homme considérable, peignit alors des natures mortes, oui, de simples natures mortes ; et il y a des amateurs encore présentement assez peu recommandables pour préférer ces œuvres-là à tout ce que fit ensuite M. Henri-Matisse. Aberration après tout peut-être non point négligeable quand il s’agit d’un homme aussi considérable que l’est M. Henri-Matisse.

Puis, tour à tour, et obéissant à sa nature changeante, on vit M. Henri-Matisse pointilliste, cubiste, Gézanniste, Piccassiste, Gauguiniste, Marquetiste, etc., etc. Et, chose miraculeuse, en ses avatars multiples et quelque peu divers, M. Henri-Matisse restait un

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