PORTRAIT DE M. AUGUSTE PELLERIN
peintre curieux, captivant, doué des dons les plus rares et les plus magnifiques.
M. Henri-Matisse est donc bien un homme considérable. Il le voit du reste lui-même à l’admiration de tous ses jeunes élèves et aussi à celle, sans réserve, de tous les jeunes peintres encore à la recherche d’une originalité.
D’ailleurs, il y a, plus qu’on ne le croit, une suite dans l’évolution du talent de M. Henri-Matisse, homme considérable. Même quand M. Henri-Matisse prend, une fois en passant, son bien chez Bonnard ou chez M. Vuillard, il a, néanmoins, à son usage, une distinction de style, qui est peut-être la meilleure de ses vertus. '
Ah 1 mon Dieu ! quelle situation peu enviable que celle d’un homme considérable ! Voyez, en effet, le cas de M. Henri-Matisse. Il a une si lourde renommée à porter qu’il tremble maintenant devant la matière. Il ose à peine prendre de la couleur au bout de sa brosse. S’il allait se tromper ? S’il allait détruire cette fraîcheur, cette jeunesse? Ce cerne fait si bien, avec le gris, l’écru de la toile. « Ah ! gémit M. Henri-Matisse, homme considérable! Ne recouvrons pas cette toile! Qu’importe le visa des siècles avenir! » Et M. Henri-Matisse zèbre sa toile de si jolis tons que les applaudissements éclatent, communion et savoureuse fête de la couleur !
Ah! M. Henri-Matisse, vous êtes un homme considérable; et, cependant, à voir votre peinture, jeune, ardente, pavoisée, contrastée, on imaginerait, aisément, au lieu du monsieur docte que vous êtes, si Herr Professer sous vos lunettes d’or, on imaginerait un jeune peintre, piaffant, caracolant et pas du tout sérieux comme vous l’êtes ! Et votre peinture a l’air de tant vous amuser vous-même, comme elle nous amuse, nous, si indignes !
D’ailleurs, vous êtes pour nous si plein de condescendance, M. Henri-Matisse! Que de fois, au cours des
MG
LES INDÉPEINDAINtS
expositions publiques de vos oeuvres, expositions qui sont autant de galas de la Peinture, que de fois, pour nous élever un peu vers vous, vous avez consenti à
laisser exposer une ou plusieurs toiles banales,
oui, banales! — pardonnez-moi ce mot irrespectueux ! — et banales non seulement par la forme, mais encore par la couleur, et montrant ainsi que les génies les plus équilibrés se trompent, s’égarent vers les plus débiles admirations I
Ail ! certes, que de fois, M. Henri-Matisse, homme considérable, j’ai souffert pour vous, en vous voyant livrer à la malignité publique une plate erreur de votre jeune génie! Que de fois j’ai regretté de retrouver dans vos œuvres des imitations, des pillages, oserais-je dire, perpétrés presque chez vos voisins! N’y a-t-il pas un bon ange qui vous avertira un jour que vous avez trop de dons somptueux pour ne pas oser les exploiter, les mettre en œuvre, sans peur et sans reproche?
Ah! je sais, vous êtes, M. Henri-Matisse, un homme considérable! et quel lourd fardeau c’est là!... Ah! être fou de génie, comme Van Gogh, ou être illuminé, comme Ghagall!...
VAN DONGEN. — G’ est en vérité une chose assez singulière que la Providence ait choisi ce pêcheur du Dam, chandail au corps et pipe au bec, pour peindre les Filles et les grandes Loufoques du Paris qui foxtrotte !
C’est assurément assez insolite que ce gros garçon barbu, qui a débuté ])ar des choses noires, communes, vulgaires, puisse maintenant peindre des figures poussées dans l’extrême pourriture des couturiers et des dancings !
Et, enfin, pourquoi aucun peintre parisien — ■ les tentatives ne se comptent plus! — n’a-t-il pu réussir coiuiiie a réussi ce pêcheur barbu du Dam ?
VAN DONGEN