‹ Les indépendants, 1884-1920Chapitre 30 sur 48 · DANSEUSE · texte numérisé non relu

DANSEUSE

LES I^DÉPENDA1^TS

Car, je ne sache pas que quelqu’un ait peint, avec la drôlerie élégante, distinguée, d’un Van Dongen, les batraciennes, toutes en cuisses, que l’on voit au Bois, le matin, et le soir à tous les spectacles où la peau s’étale comme la marée !

Et quel dessin étiré, exagérant d’invraisemblables maigreurs, fleurissant à peine les tétons, arrondissant de menues fesses, allongeant les cous, cous de cygnes ou de levrettes, amenuisant les bras, ouvrant les yeux comme des œils-de-bœuf ou mieux encore de vache, alourdissant les cils en forme de grilles, et captant dans des fils de fer, dans des cernes rigides, ainsi que dans des armatures, une couleur enjouée, très subtile, d’une étonnante gaîté et d’une invention quelqu,^fois tout à fait folle 1

Je vous assure, songez-y bien, regardez bien Van Dongen, ce pêcheur barbu du Dam, et vous serez surpris toujours qu’il soit un peintre d’abord, et ensuite qu’il représente à merveille toutes ces longues grenouilles, étirées, allongées, énervées, surexcitées par toutes les piles de la fête et tous les arcs voltaïques de la noce. Ah! elles sont bien à lui, ces grenouillettes qui n’ont ni sexe ni ventre, et qu’il juche au Bois sur de hauts bidets, ou qu’il unit à un homme-trique dans les suaves remous du tango !

Mais quelles jolies petites caillettes il a rapportées aussi d’un voyage au Maroc I Quelles jolies fillettes en grappe, frais et beaux fruits à mordre à pleines dents, et des petits tétons durs comme pierre, et des pieds nus si espiègles, si dispos, tout le rire du visage fermé descendu là, par les doigts qui s’accrochent, qui dansent, qui sont aussi rusés que le pied d’une femme du Nord est bête et plat! Ah! les fins menus bras, cerclés de bracelets, s’enroulant, se ployant ou faisant couronne au-dessus de la tête! Et, sur d’autres toiles peintes, les petits ânons de ce pays-là, dignes frères de ces gamines éveillées ! Les petits ânons qui trottent.

qui galopent, les oreilles toutes droites, et si fiers, si orgueilleux, prétentieux à croire qu’ils se rendent compte que leurs frères ont été sculptés dans la nuit des temps sur des pyrantides et des obélisques du pays voisin !

A coup sûr, d’autres fois. Van Dongen se trompe et rate des toiles ; il a aussi, souvent, des idées saugrenues ; mais choisissez dans la corbeille de Van Dongen, le dessus, la fleur, ce sera toujours un délice; et, de ce pêcheur du Dam, de ce sacré bougre à chandail au corps et pipe au bec, attendez tout! Quand il enchante, ce n’est pas à demi. C’est alors un régal de couleur et une capricieuse fête du dessin.

Les Peintres régionalistes

Ceux-là, ce sont les Sages! Ils peignent dans le pays où ils sont nés, où surtout ils ont vécu. Ils ont ainsi des chances de connaître les gens et les paysages, qu’ils ont la prétention d’interpréter. Et, n’eslce pas, il y a d’illustres précédents? Cézanne luimême donna l’exemple en peignant ses plus belles toiles à iVixren-Provence, sa ville. Courbet, à Ornans, est un autre exemple mémorable à offrir à la sagesse des peintres régionalistes.

CHARLOT. M. Louis Chariot, après s’être attaché aux grègues de Cézanne, — mais qu’il se console de n’avoir pas été le seul! — s’est un peu éloigné du terrible maître; et il peint maintenant des figures, des natures mortes et des paysages plus libres. Mais c’est d’une facture souvent lourde et dure. Ses paysages sont froids, d’une précision âpre. Je veux bien croire qu’il connaît parfaitement son pays : ie Morvan; mais pourquoi tout: les arbres, les champs, les maisons, pourquoi tout cela est-il enfermé, cerné par un implacable dessin, où toute fantaisie, où toute souplesse aussi est absente?

LES I>n,ËPE>îDANTS

M, Chariot nous émerveillera certainement un jour; pour le moment, il veut trop écrire ses paysages; et il tombe, avec plus de pesanteur, dans un travers cjui est aussi celui d’un peintre connu : M. Olhon Friesz.

maufra. — Maufra resja fidèle à sa Bretagne; mais il ne fut pas pour cela un docte peintre. 11 réalisa des tableaux sans originalité que recueillit la galerie Durand- Ruel^ à Paris.

Ce sont des devoirs honnêtes, des pensums de salonnier, tous ces tableaux consacrés à Bréhat, à Paimpol, à toute la mer, à toutes les barques, à toutes les maisons de la terre armoricaine.

Certes, tout de même, si on nous y contraignait, notre choix ne serait pas douteux entre les tableaux de MM. Cottet, Dauchez, Lucien Simon, autres peintres bretonnants, et ceux de feu Maufra. Mais, ce n’est pas parce que nous choisirions des toiles de Maufra que nous accorderions à ce peintre correct un peu du vif plaisir que nous avons si souvent à regarder des œuvres peintes.

MILCENDEAU. — Je verrai toujours mon ami Charles Milcendeau en train de- brosser le portrait de Polaire.

11 m’avait tellement demandé cette chose-là! Lui, si paysan vendéen, si foncièrement paysan de son terroir, si déraciné à Paris, si insolite, si lourd, si maladroit, ah! si peu du monde, de leur monde k eux\ 11 s’était mis en tôle cette idée saugrenue, absurde, à coup sûr tout à fait folle, qu’il devait peindre la Parisienne, les Parisiennes du Théâtre ou du Music-Hall!

Et, rappelez-vous. Polaire, Milcendeau fit votre portrait, dans votre atelier de l’avenue du Bois. Quel portrait! A peine reçu au Salon, en tout cas mal placé ! Ce fut un désastre! — et toutes les injures de Polaire pour Milcendeau et pour moi!

Mais ce fut aussi une leçon! Milcendeau revint à ses Vendéens, à ses gens de là-bas, à ses paysages de Soullans; et il se remit à dessiner gravement, àprement, sévèrement; il était bien corrigé!

Alors les tableaux rudes succédèrent aux tableaux rudes. Il représenta des paysages hostiles, farouches. Il peignit des paysans noirs, lugubres. Il fut vraiment le peintre qui ne concède plus rien à rien. Il s’entêta dans sa solitude. 11 finit sa vie en clamant des oraisons.

NONELL. — Vint à Paris, en même temps que Picasso. Resta attaché à l’Espagne, quant à la peinture, et nous accabla de Figures d’Espagne. Un robuste talent, souple et fin. Certaines de ses Figures évoquèrent le souvenir de Courbet, et d’autres le moins bon souvenir de Thomas Couture.

REGOYOS. — M. Dario de Regoyos a eu raison de rester fidèle à son pays, à l’Ibérie. Tous ses paysages ont une saveur certaine, parce que, d’année en année, il en a accentué le caractère. C’est un peu comme d’un ami dont on ferait tous les ans le portrait. Les plus récents paysages de M. de Regoyos sont incontestablement plus éloquents et plus significatifs que les premières toiles, vues aux salons des années 1894 et 1895.

SEYSSAUD. — Un excellent peintre régionaliste. Peint ce qu’il voit tous les jours, et ce qu’il connaît bien. Des paysages de Provence, tantôt fleuris, clairs, ardents; tantôt noirs, solides, lourds. On reproche quelquefois àM, Seyssaud de ne pas laisser dans ses toiles la « part du rêve! » Quelle est cette part? Qu’est-ce que cela veut dire? Et, du reste, pour reprendre ce mot bête : si M. Seysisaud ne laisse pas, dans ses toiles, la « part du

rêve », c’est qu’apparemment il coTin ait fort bien les amateurs, et qu’il sait qu’il faut tout leur dire, à ces matassins ! Ce dont, nous, nous le félicitons! M. Seyssaud montre ainsi qu’il n’est pas seulement un bon peintre, mais encore un homme très avisé!

Les Nostalgiques

Futuristes, qui trouvez qu’on ne vit pas assez de la vie moderne, ne raillez pas ces âmes en peine que le temps présent effare! Songez à leur chagrin de ne pas comprendre l’extraordinaire beauté d’une gare, la massive splendeur d’un marteau-pilon, le rapide galop des courroies en marche ! Songez que voilà des âmes qui regrettent les temps du déluge, les apparitions vespérales, les mythologies et les aspects lunaires des architectures de Jadis! Ah! que leur parlez-vous de héros modernes, de beauté moderne, d’intense vie moderne? Billevesées, sornettes que tout cela! Ah! revenir au temps jadis, ouvrir les nécropoles où dorment Salomé, Cléopâtre et la savante Aspasie! Ah! revoir les nymphes, les Faunes, les Hamadryades et les joueurs de flûte aux bord des promontoires!

Repeindre Vénus, Vénus aux longues mains ou Vénus Gallipyge ! Quel enchantement! Quel délice!

L’usine pue, la vie moderne est déformée, la

G. G. T. triomphe au-dessus des ruines de Timmarcescible beauté antique!... Ali ! nous, les nostalgiques, nous n’exprimerons jamais assez nos rêves brisés, nos illusions meurtries, nos ailes cassées!

CHIRICO. — M. Georgio de Ghirico est un rêveur qui construit des architectures lunaires, et qui adopte des titres, tels que ceux-ci : L'énigme de Llieure \ la nostalgie de Vin fini; V Énigme d'une jouimée, etc. C’est la suite à Albert Trachsel; c’est curieux, intéressant — ah! certes, ce n’est point banal! — mais, enfin, ce n’est pas autrement passionnant. Trachsel avait au moins pour lui des explications, des légendes, des tableaux qui étaient de vraies élucubrations pour maison de fous I

GIRIEUD. — Après avoir peint des fleurs géantes, des nus communs et lourds, peint maintenant des paysages où les arbres sont en pierre, et si mornes, si bornes! Un Fra Angelico du Lapin agile; un rigolo qui brosse des pannes mythologiques ou religieuses. Se morfond à peindre, c’est évident, des Vénus grises, amorphes. Met Andromède sur une table de bistro et Jésus sur un édredon de meublé. Représente ses amis dans des fresques pour église pauvre. Se croit inspiré et vaticine. Une victime des poètes du Midi !

MARCEL-BÉRONNEAU. — M. Marcel-Béronneau s’est montré peut-être le plus attentif disciple de Gustave Moreau. Comme ce maître qui râtissait précieusement des Ophélies et des Salomés, M. Marcel-Béronneau a léché lui aussi, avec des préciosités, des Salomés et des Ophélies. Est-ce que le besoin s’en faisait vraiment sentir ?

LES lINDÉPENDANTS

OSBERT. — Alphonse Osbert, tenace^ à l’opposé des passionnés d’ardente lumière solaire, exprime, lui, la poésie de l’apaisement, des nues tranquilles, des crépuscules, des solitudes qu’animent des êtres de rêve ; des solitudes où les arbres mettent des entrecolonnements réguliers de temples, où les eaux stagnent ou cheminent en silence.

Ce sont toujours des paysages en décors, calmes; des arbres aux longs fûts ; des étangs où se mirent des étincelles de la nue bleue des Nuits. De lointaines et paradisiaques contrées aussitôt s’évoquent; et voici alors, en des Edens violets, de très doux sites, des silhouettes à peine indiquées de forêts et de monts; quelque chose des splendeurs du jour qui demeure dans les nuits étoilées des beaux étés.

Osbert est le peintre des Soirs. Des figures hantent ses paysages'; mais elles y glissent au pas des canéphores ou elles y méditent. Simples d’attitudes et dessinées de façon synthétique, elles viennent d’études patiemment dessinées ; alors que sa ]>einture, faite de hachures et de touches divisées, est d’une transparence profonde et matérialise des rêves de paysages et d’ames, à l’unisson dans un mutuel recueillement.

ROUSSEL. Depuis des lustres, M. Xavier Roussel s’en tient à ses paysages décoratifs et à ses figures mythologiques. La nature, pour lui, n’offre rien d’intéressant en dehors de ces deux genres-là. Du reste, M. Xavier Roussel a acquis ainsi une renommée fort bien établie auprès des amateurs.

R y a deux mythologies : une mythologie féroce (Pluton, Hercule, etc.) et une mythologie aimable (Bacchus, Vénus, etc.). C’est à cette dernière que M. Xavier Roussel, peintre aimable, demande les sujets de ses tableaux.

Ils sont fort plaisant®, d’ailleurs, les sujets et les

tableaux de M. Xavier Roussel. S’il n’a guère évolué au cours de ces vingt dernières années, ses œuvres sont, pourtant, aujourd’hui, plus délicates et plus fines ; bien que la tenue générale reste la même. Cela tient à ce que M. Xavier Roussel a une bonne âme; et qu’il ne voit que cortèges à travers la campagne, danses ou rondes, les écharpes volant au vent, malgré le ciel toujours implacablement bleu.

Aussi j’envie souvent l’existence de M. Xavier R.oussel. Habiter en pleine campagne, durant toute l’année, et ne dessiner que des Silènes, des Faunes et des Nymphes, quelle candeur d’âme cela suppose; et, si on ne voyait pas le métier retors, patient, têtu de M. Xavier Roussel, on croirait vraiment qu’il réalise ses peintures en chantant, lui aussi, sur la flûte antique.

SEON. — M. Alexandre Séon est né disciple. Il n’y a rien à faire contre cela. H réalisa d’abord des sujets nobles sous la férule de Joséphin Péladan, d’étonnante mémoire. Maintenant, c’est Léonard de Vinci, un autre lapin, tout de même, qui intervient. De sorte que M. Alexandre Séon, étreint à la fois ou tour à tour par Péladan ou par le Vinci, ne sait plus à quel saint se vouer.

Il sera un jour crucifié, comme Jésus qu’il crucifia tant de fois, dans ses tableaux précis, consciencieux et serrés.

TRACHSEL — Qu est devenu M. Albert Trachsel? Ses œuvres étaient toujours recherchées; car il noyait la Peinture dans des extases et dans une telle complication de choses baroques, dans une si frénétique explication d’invraisemblables histoires, que l’on restait désarçonné, le derrière par terre I A la bonne heure! Celui-là, au moins, était franchement inventif; et il se donnait une peine du diable pour chercher à faire comprendre ses

HENRY DE WAROQIJÎER

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