‹ Les indépendants, 1884-1920Chapitre 32 sur 48 · LE POÈTE ET SA MUSE · texte numérisé non relu

LE POÈTE ET SA MUSE

Les Naturalistes

Peindre un portrait, un paysage, une nature morte, avec une telle flamme qu’il semble que tous les détails soient utiles, qu’il semble qu’ils demandent à être tous aimés, caressés, traités tous de la même façon, sans cependant nuire à l’attrait général du tableau, voilà l’œuvre des peintres naturalistes ! Représenter la plus fine nervure d’une écorce, être tenté de mettre de la vraie mousse dans un paysage peint, compter toutes les feuilles d'un arbre et les représenter toutes, les peintres naturalistes se répètent toujours qu’il n‘y a pas meilleure manière d’aimer les choses et de les interpréter! Sans doute, sans doute, cela ne réussit pas avec tous les peintres naturalistes; mais quand l’œuvre est bienvenue, toute chargée d’amour, elle s’ofFre à nous, si désireuse de plaire que, malgré toute naïveté parfois, elle nous attire tout près d’elle, pour que nous remarquions, nous aussi, tous les détails attendris et nombreux dont elle est parée, et qui nous la rendent si charmante !

LACOSTE, - J’aime en M. Charles Lacoste son métier de comptable, de pète-sec de la peinture. Nul ne met au service d’une couleur terne, appauvrie, })lus de détai's infiniment petits. Et ily ena, semble-t-il, encore d’autres, en réserve. M. Lacoste peint surtout des payages-, des paysages de villes et des champs. Tout y est dosé, distillé au compte-gouttes. Ce n’est pas naïf, pour cela. Au contraire, une peinture de M. Charles Lacosle me donne impitoyablement l’idée que çà représente, j’y reviens, un travail méticuleusement établi par un très ordonné comptablCj où le doit et l’avoir sont ici scrupuleusement mis en évidence.

ROUSSEAU. — Le nommé Wilhem Uhde nous découvrit il y a sept ans, Henri-Rousseau. Venu des bords de la Sprée, pour travailler k Paris, ce boche fut choisi par la Galerie Bernheim-jeune pour présenter auj public parisien Henri-Rousseau, que nous connaissions, nous, en France, depuis l’année 1885, simplement!

Et, bien entendu, le boche évacua, à plein groin, de niaises calembredaines. Présenter, en effet, Henri- Rousseau comme un brave homme uniquement préoccupé de son art, et « se libérant de toutes les tristesses, avec l’or inépuisable de son âme ! c’est vraiment bien avoir connu Henri-Rousseau, qui était parfois vaniteux et haineux à souhait!.

C’est assurément très commode de le voir autrement, parce qu’il a peint de doux tableaux, tout pleins d’une candeur angélique. Mais, la vérité n’est pas là : tous ceux qui ont connu parfaitement Rousseau ont gardé le souvenir d’un bonhomme un jour insupportable, et dont la méchanceté alors dépassait tout! C est ainsi; et, du reste, cela n'a aucune importance.

Amusons-nous donc plutôt à redire — et cela est hors de toute discussion ! — que, pendant presque toute sa vie, Pvousseau fut bafoué, injurié, méprisé

LES L^DÉPEP«I)AMS

aussi bien par les peintres que par les liuérateurs — et également par ces écrivains boches qui arrivent toujours en retard, l’espionnage leur prenant le meilleur de leur temps.

Et cela, c’est, a;i fond, le bas dégoût qu’apporte l’admiration posthume.

Nous avons, nous, encore dans les oreilles, les vagues de rire que déchaînaient les toiles de Rousseau. Elles étaient pourtant bien cachées, reléguées par une commission de placement dans les plus froids recoins de l’Exposition; elles étaient inabordables, si l’on peut dire, grâce à des flaques d’eau ingénieusement étalées sur le sol; mais^ naturellement, les plaisantins, les rigolos qui préparent pour tous les Salons des mannes d’esprit, se mettaient en quête des toiles de Rousseau, finissaient par les découvrir, et des tempêtes, des explosions de rires secouaient, fracassaient les baraquements.

Et Rousseau, autre fait acquis, du haut de son Olympe, ne percevait rien! Bien mieux, il était le premier à demander l’expulsion des artistes qui dépassent toute mesure, « qui font rire aux éclats ! » : et l’on chercha sans répit le moyen de l’expulser, lui! Rousseau ne s’en douta jamais.

Odilon Redon et moi, nous fûmes, vers 1888, les premiers à glorifier Rousseau, à célébrer son génie de peintre naturaliste, qui s’élevait parfois au beau style classique. Dans ses paysages, dans certains de ses paysages, il restera longtemps un maître d’une délicatesse infinie. Ses personnages sont les produits naturels, simples ou héroïques, de ses rêveries et de ses aspirations poétiques. Souvent, il faisait cortège à ses tableaux avec des proses lapidaires ou avec des poèmes touchants. Par exeniple, pour le tableau qui représentait : le Dernier du il avait écrit :

« Après de longs combats^ le régiment fut complètement décimé, seul, le pauvre mutilé reste pour sauver

i’ Etendard sous lequel 7ios aînés ont conquis tant de gloire!»

Pour un tableau représentant ; La Liberté! « Oh Liberté! sois toujours le guide de tous ceux qui^ j3ar leur travail, veulent concourir à la gloire et ci la grandeur de la France! »

Une autre fois, pour un tableau appelé : Le Rêve, il avait rimé ainsi :

« Yadnrgha dans un beau rêve (( S’étant endormie doucement,

« Entendait les sons d'une musette <( D'un charmeur bien pensant.

(( Pendant que la lune reflète

(( Sur les fleurs, les arbres verdoyants,

(( Les fauves et autres animaux prêtent l’oreille « Aux sons gais de l’instrument.

Mais Rousseau, peintre naturaliste et si amoureux de poésie, aimait également la précision. « Je suis un bougre de fonctionnaire! » me répétait-il souvent; et est-ce pour cela qu’il mettait si volontiers les choses au point, quand un de ses tableaux représentait une ciitastrophe, jugée par lui historique. Ainsi, ce tableau qui figura au Salon de 1893 : « Vue de File Saint-Louis pendant la nuit de l'incendie du Dépôt des omnibus, quai de l’Estrapade ».

Il exposa presque régulièrement à tous les Salons. Il apportait toujours plusieurs tableaux : des portraits, des natures mortes, des figures, des allégories, etc., etc.

Il ne craignit pas de s’attaquer aux paysages exotiques, à des chasses aux fauves, à des « Pensées philosophiques »; et s’il eût pu voir l’abondant ensemble réuni au Salon de 1911, sa joie et son orgueil eussent été sans limite.

Sans doute, il y a en France des peintres-amateurs, ouvriers, bourgeois, commerçants, qui font de la peinture, le dimanche, J’ai donné un jour au peintre Via-

minck une Danse de baijadères, peinte par un négociant en vins de Narbonne, qui est bien une ambitieuse toile, à la manière de Rousseau ; et ce même négociant a peint, un autre jour, une Place de VOpéra, avec « l’Opéra et tous ses détails», assurément stupéfiante; mais chez Rousseau, chez cet ex-douanier, qui n’adora que la Peinture, qui ne vécut que pour elle, qui fut, enfin on le reconnaît! un peintre, il y a autre chose que de la naïveté déconcertante, autre chose que de l’émotion naturelle, autre chose que de la simplicité touchante : il y a un tel style, une telle invention, une telle mise en œuvre de qualités rares; et il y a surtout un tel amour, un tel don de soi-même, une telle offrande de son cœur mis à nu, une telle absence de mensonge, d’insincérité, que l’on peut bien appeler l’apport de Rousseau en peinture : un apport généreux et unique.

..cê

Les derniers Impressionnistes

Ils sont très nombreux, bien que je n’en aie retenu que cinq!... A bien dire, on pourrait metlre presque tous les peintres actuels à la suite de l’Impressionnisme. C’est une chose qu’ils n’avouent pas volontiers dans leurs toiles; et, pour cela, ils rusent, ils prennent des airs de ne pas connaître Renoir. Ils croient, les uns, parce qu’ils se remettent à peindre noir, qu’on ne discernera pas l’influence. Les autres répudient déjà hachures, virgules, touche divisée, pour étaler des plans colorés, comme des bandes de marchands de couleurs; mais rien n’y fait; ils ne peuvent donnera oublier d’où ils viennent. Ah! jê le concède, c’est un malheur public, un Renoir — ou un Cézanne! A eux deux, ils ont engendré plus de peintres que tous les autres nmîtres ensemble, si j’excepte Courbet. Alors, à eux trois, quelle progéniture! et ce n’est pas fini, car une nouvelle ronde de jeunes peintres ne fait que d’entrer en danse!

LES INDÉPENDAINTS

ALBERT-ANDRÉ. — M. Albert- And ré a le goût de la lumière; il recherche l’eau, le ciel, les collines blanches et roses et grises des corniches méditerranéennes; mais, dans l’équipe de rameurs où il est entré, il tient trop les yeux fixés sur Bonnard, son chef de nage. J’aime de M. Albert-André ses paysages de Marseille : Endoume, les Catalans et les bains Garçin — que de souvenirs! — mais Bonnard, toujours Bonnard, qui nous délivrera ici de Pierre Bonnard?

Sans doute, M. Albert-André peint d’une manière plus sèche, moins enveloppée, moins précieuse. Tout de même, il faut laisser Bonnard tranquille, ne pas lui prendre ses sensations et ne pas les ficher toutes vives sur tous les paysages, qu’ils soientdu Midi ou d’ailleurs. Les personnages enfin sont encore davantage de Bonnard; et jusqu’au basset de Bonnard qui trouve ici à caser sa tête pointue de phoque. Assurément il faut que Bonnard ou M. Albert- André cesse de peindre; et je ne vois pas, moi, jusqu’à présent, le besoin de sacrifier Bonnard à M. Albert-André.

ESPAGNAT. ' — M. Georges d’Espagnat suit péniblement le galop des cracks impressionnistes. Il arrive au poteau, fourbu, épuisé. Il n’a pas plus de dessin que de couleur. C’est le Renoir des petits-ménages. Il est éteint et plâtreux; et ses roses font penser à' des eczémas saupoudrés de talc.

LEBASQUE. — M. Henri Lebasque peint avec une grâce aimable des figures, des paysages et des portraits. Il aime tout ce qui est blond, tout ce qui est or, tout ce qui poudroie dans la nature. Ses paysages sont blonds, lumineux, précieusement lumineux, pas trop lumineux, pour que les figures soient, elles aussi, très blondes et de la belle lumière chaude des perles, des fleurs et des arbres.

LES INDÉPEr^t)ANTS

Tout cela n’empêche pas M. Henjû Lebascpie de fort bien composer ses paysages. Il profite largement de l’apport des impressionnistes ; mais il ne s’arrête pas, pour cela, devant le premier site venu. Nous nous souvenons d’un agréable paysage de rivière, au soleil levant, qui était toute la résurrection de l’eau, d’un pont, d’une ville provinciale, une fois la nuit effacée. L’eau fumait et se mêlait aux ondes du soleil. Sans touches divisées, le tableau irradiait vraiment une généreuse lumière.

Et maints portraits de M. Henri Lebasque témoignent aussi de la joie qu’il a à jieindre, dans des jardins clairs, de clairs visages de jeunes femmes et des mines d’enfants, roses et blonds' ou blancs comme des Fleurs !

VALTAT. — M. Valtat fut tout de suite un Monet déréglé, dont les tons fourmillaient, dont les paysages suaient à foison de l’herbe très verte et des fleurs très vives. Et, depuis, M. Valtat a poursuivi son effort avec plus ou moins de chance ; mais on ne saurait trop louer toujours le choix de ses sujets !

c,«pw-.

Les Naturistes

Les peintres, maintenant, ont horreur du dessin et de la peinture de chic ; mais si je répète, malgré moi, cet affreux mot : le chic^ je dirai qu’ils font, la plupart des peintres, du d’après nature.

Car combien ont, de plagiats en plagiats, trouvé un procédé commode qui les satisfait pleinement, et qui les dispense de toutes recherches !

Ils arrivent, en effet, avec ce procédé, devant le modèle ou devant le paysage; et, imperturbables, ils peignent la même chair ou les mêmes arbres, — comme ils ont fait la veille, — comme ils feront demain. Voilà le^hic d’après nature.

Sans doute, je ne vise point ici tous les peintres dont la longue liste va suivre ; les uns et les autres aiment trop la peinture, je l’espère, pour se livrer tout à fait au dévoîment et au salopement de leurs travaux; mais, mais, dans combien d’expositions avons-nous été accablés en retrouvant les sempiternels tableaux d’hier dans les tableaux d’aujourd’hui ! Dans combien d’expositions — qui a le cou-

rage de les visiter toutes? — avons-nous senti notre cœur se décrocher, en regardant l’épuisement d’un procédé, l’essoufflement d’un dessin et d’une couleur fatigués, usés, jusqu’à l’agonie !... Ah! ne plus revoir ces toiles ! ne plus entendre ce charabia indigent : (( Quel œil ! quelle science des valeurs !... Ah ! l’atmosphère dans ces toiles !... Ah ! ces gris, ces gris!,.. Quelle forme pleine!... Quels contrastes dosés !... »

Mais le moyen, pour les amateurs, de ne pas être ahuris devant tous ces peintres qui se cramponnent, du bec et des ongles, chacun à son procédé!

ASSELIN. — Les petites boutiques d’art qualifient le peintre Asselin de peintre sérieux. Gela veut dire, je pense, qu’il est consciencieux, régulier, et qu’il ne « fait que de la bonne ouvrage » ! Soit ! M. Asselin est donc un peintre sérieux. C’est aussi un raisonneur : il explique ses toiles. Je dois avancer tout de suite, qu’étant sérieux, il ne trouble pas, à la façon d’un Van Dongen, les amateurs. Il leur dit : « Prenez mon ours! Je fais de la peinture raisonnée ! »

Et M. Asselin connaît le succès. On achète ses toiles et ses aquarelles. Le génie ne gonfle ni les unes ni les autres; mais, enfin, c’est très louable ; et, assurément, il y a un choix certain des sujets — et aussi une mélancolie un peu poncive, particulière à la Bretagne, telle que nous l’imposent sans merci les peintres. Car, depuis Gauguin, — Gottetet les autres huiliers voient décidément la Bretagne noire, hostile et farouche. Je sais bien que M. Lucien Simon, lui, la voit, presque toujours en fête: carnavals, courses, cavalcades (M. Simon se croit encore à Venise!) — ; mais c’est toutefois une peu accej)table exce[)lion. Gela tombe trop dans le déballage d’un

LES INDÉPENDAINTS

magasin d’accessoires, dans la mascarade de commis en goguette, costumés pour la fête du patron. Et, ma foi, j’ai plus de goût pour les œuvres de M. Asselin.

Mais, c’est agaçant, on me répète si souvent que M. Asselin est un peintre sérieux, que je ne peux plus maintenant croire que M. Asselin a de la fantaisie, de l’imagination et de l’espièglerie. Donc, pour moi, M. Asselin dessine et peint tout ce qu’il voit, avec les moyens d^un peintre sérieux. Sérieux, ses paysages. Sérieuses, ses figures. Alors, voici : un amateur doit-il acheter la peinture de M. Asselin qui est sérieuse — ou la peinture de Bonnard qui est enjouée, charmante, — et pas sérieuse pour un'sou ?

BLOT. — M. Jacques Blot d’abord marcha aux côtés de Guillaumin, puis il fit de Puy son compagnon. Maintenant, il s’en va seul, avec sa jeune fantaisie. Ses paysages — souvent préférables à ses portraits — sont très miroitants et très contrastés dans les verts. On les reconnaît aisément. M. Jacques Blot a le singulier mérite d’avoir vu, touché, palpé de très près beaucoup de peintures, pour cependant tendre vers une originalité qui sera bientôt certaine, et non dépourvue de beauté.

CAMOIN. — M. Camoin rentre dans !a catégorie des bons peintres du second ordre. 11 aime la vie; il la cherche partout : en Corse, à Marseille, aux Martigues; mais son jeune talent ne saccage pas encore les idées reçues.

Il est toutefois une passerelle pour qui recherche l’originalité saisissante. On peut commencer par M. Camoin pour arriver, par exemple, à Chagall. M. Camoin, c’est de la bonne peinture, qui plaît. Les filles mêmes de la rue Bouterie, à Marseille, qui sont

LES INOÉPENDANTS

si extraordinaires que personne au momie n'a jamai'^ su les peindre, les filles memes de la rue lioulei*ie deviennent, par M. Camoin, de très acceptal>les gotons macérant dans la saumure d’un hou hordel l)Ourgeois. Gela n’inquiète pas, n’ellraye pas; M. Camoin est le confiseur de la vie bordelière.

Et c’est ainsi pour tout le reste. M. Camoin, je le répète, est une passerelle — ou, si vous préférez, un peintre pour salons de thé.

CHARMY. — Louons tout de suite en M"« Charmy une femme j)eintre qui fait des poids, qui a de la puissance, de l’accent, du mordant; qui vous en impose jiar un sacré tempérament de brasseuse de pâte; qui vous remue, à la pelle, des limons de couleur; qui, cniin, comme ces geindres dans les fêtes foraines, tourne et retourne, telle de la guimauve, des coulées de ton !

Et cela est fait avec une virtuosité certaine; et c’est établi sur des toiles à voiles: « Trois roses et deux feuilles » pour un châssis hors de chevalet. El cela plaît qu’une femme ait une telle confiance en soi ; qu’elle soit audacieuse et si ingénument puérile. Ün doit tout attendre d’une telle hardiesse, alors que tant de peintres, musclés, s’en tiennent à de minuscules toiles pour cadeaux de fête.

Charmy est une coloriste, c'est indéniable. Elle abuse du blanc, que maudissait M. Ingres; mais elle sait aussi placer un rose, comme un ruban, sur un fond gris ou vert de colline, balayé d’une seule coulée de brosse.

M“° Charmy enfin nous dégoûte de la miniature. De combien de femmes peintres pourrait-on en dire autant?

DÉZIRE. — Pprii 'aits, paysages, natures mortes, la peinture de M. Déziré est sèche, j)récise; quelque chose comme une peinture d’huissier. Ce sont des con-stals

Page 1